Haïti, la justice perd ses juges

Publié le 2021-09-16 | lenouvelliste.com

L’annonce de la démission de Me Rénord Régistre, le juge d’instruction en charge de l’enquête sur l’assassinat de Maître Monferrier Dorval, bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, a porté un nouveau coup à la soif de justice en Haïti.

Déçu des « conditions générales qui caractérisent le fonctionnement de l’institution judicaires », Me Rénord Régistre a remis sa démission dans une correspondance en date du 15 septembre 2021 adressée au vice-président et aux membres du CSPJ.

Me Rénord Régistre était en charge de l’emblématique affaire Dorval. La presse avait connaissance des tracasseries qu’il affrontait de la part de son ministère de tutelle, celui de la Justice et de la Sécurité publique qui lui accordait peu de moyens, du commissaire du gouvernement qui ne convoquait pas les témoins qu’il voulait entendre et du directeur général de la Police nationale d’Haïti qui avait désarmé les policiers qui devaient assurer sa sécurité.

Le juge se plaignait aussi depuis des mois du peu de support reçu du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), son principal bouclier. 

Le déficit de justice en Haïti est chronique. Sous la dictature, on n’avait pas le droit de réclamer justice. Les règles étaient simples et claires. Il n’y avait de justice, de poursuites, de procès que selon le bon vouloir des tenants du régime. En dépit de tout, des procès spectaculaires se sont tenus sous Duvalier. Celui dit des timbres ou les procès de nombreux assassins (hors motifs politiques), sont souvent cités en exemple. Diffusés à la télévision, les ténors du barreau, à la défense ou pour l’accusation, faisaient des merveilles.

Depuis 1986, les procès se sont faits plus rares. Non pas qu’il n’y en a pas eu, mais pas assez comparé à la demande grandissante de justice. Les prisons se sont remplies de prisonniers en détention préventive prolongée pendant que les cours de la République traitaient peu d’affaires.

Ces dernières années, le nombre de procès a considérablement chuté. Les affaires qui défraient la chronique n’arrivent pas à ce stade. Soit la justice est en grève, soit les autorités ne sont pas intéressées à y donner suite, soit les juges traînent les pieds ou pire se déportent.

On a même vu fleurir deux nouvelles tactiques mises en place par le gouvernement Moïse. L’État décourage les juges, les réduit au strict minimum, pour les empêcher de fonctionner ou les récuse en bloc quand il est concerné et risque de perdre une affaire.

Déjà que le système judiciaire haïtien avait des difficultés pour commencer les affaires à cause des faiblesses dès le premier procès-verbal de constat, voilà que le gouvernement et la police se mettent en travers de son chemin.

Haïti perd ses juges, c’est un très mauvais signal de plus adressé aux victimes.



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