En relisant Roumain

La radicalité ou rien

Publié le 2021-08-24 | lenouvelliste.com

J’ai été étonné du nombre d’amis me demandant si je comptais répondre à des propos que m’aurait adressés une figure connue de la bourgeoisie haïtienne. Depuis le temps que je publie des livres, des études et des articles, j’ai eu droit à mon lot de critiques, certaines dont le bien-fondé m’a convaincu. Faute de temps mais nullement par manque de respect ni d’attention,  je n’ai pas eu le bonheur de remercier les auteurs de remarques pertinentes m’ayant aidé à enrichir ma pensée ou corriger mon point de vue. Je les prie d’accepter mes excuses. Mais, au risque de décevoir mes amis, je ne vois pas pourquoi je prendrais sur mon temps ni sur celui du lecteur pour répondre à des lamentations et faire-valoir dans un registre confidentiel et individuel, alors qu’il s’agit d'analyser des problèmes sociaux. Permettez que je cite Roumain dans sa fameuse lettre à Léon Laleau : « Ma volonté est de travailler à une solution scientifique du problème haïtien… Et ce n’est ni le nommé Lescot ni une mulatraille bourgeoise… qui m’en découragera. »

Sur le mulâtrisme, il intervient dans la reproduction sociale par jeu d’alliances et concentration de capital sur le plan économique, et reproduit sur le plan social des pratiques d’excusion et de discrimination. Qu’y a-t-il à redire ? Que tout mulâtre n’est pas mulâtriste ! Voilà une lapalissade qui ne modifie pas les rapports sociaux. Et encore, c’est dans l’organisation de sa reproduction qu’on peut faire la preuve qu’on n’est pas mulâtriste.

Sur le noirisme (Roumain désignait la question de couleur comme « l’expression sentimentale de la lutte des classes »), cette idéologie politique qu’on veut remettre en activité ne vise pas la transformation des rapports sociaux mais remplace ce projet par une idéologie du ressentiment et un prétendu principe de représentation de la masse noire comme si quelques noirs plus riches et alliés à la bourgeoisie traditionnelle et pressés eux-mêmes de « s’éclaircir » changeaient grand-chose à la condition populaire. Mise en garde du même Roumain destinée aux masses « contre les politiciens bourgeois noirs qui voudraient exploiter à leurs profits leurs colères justifiées ». Retenons « colères justifiées ». Qu’y a-t-il à redire ? La seule façon de couper l’herbe sous le pied au noirisme n’est pas de faire l’autruche mais de le déborder sur sa gauche dans sa critique du mulâtrisme.

« Moi je ne suis pas ci, moi je ne suis pas ça…  Croyez-moi sur parole. » Ouais… Parlons rapports sociaux et reconnaissons avec Roumain (mais il faut l’avoir lu) la question de couleur « comme étant d’une importance exceptionnelle ». Il la voit comme un « masque », mais le masque est un objet symbolique et matériel. Il s’agit donc d’attaquer les conditions de reproduction du mulâtrisme et du noirisme.

Au moment où il est devenu évident que cette société ne peut pas se reproduire à l’identique. Au moment où l’on parle de refonder, de repenser, c’est ce qu’il convient de contribuer à produire : la description et la critique radicale de tous les mécanismes d’exclusion, d’exploitation et de domination qui mettent un frein à une sphère commune de citoyenneté ; l’élaboration de  propositions alliant transformation économique / éthique transversale / repères culturels vers de nouveaux rapports sociaux.

« Fou, s’épargnant qui se croit sage », nous enseigne un poète. Oui, il convient de critiquer toutes les structures et pratiques d’exclusion, d’exploitation et de domination, comme tous les discours démagogiques ne proposant aucune transformation en profondeur. Question de couleur, rapports ville-campagne, culture populaire-culture oligarchique ; conditions de production des richesses, réorganisation de la distribution des richesses, égalité des genres, quel environnement pour quelle société et quelle société dans quel environnement… Sans cette critique radicale, on n’épuisera pas les errements du passé et on ne se donnera pas les moyens intellectuels et éthiques de penser l’avenir autrement. Intellectuel de belle eau fervent de credos noiristes, « métis incohérent » (Roumain encore), on ne fera qu’osciller entre jérémiades et pantalonnades.



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