«Failles» de Yanick Lahens ou l'urgence d'écrire l'horreur

Cinq ans après le cyclone Matthew, la population du grand Sud d'Haïti subit à nouveau la colère de la nature. Les populations du Sud, de la Grand-Anse et des Nippes sont, aujourd'hui, à genoux après le passage du violent séisme de magnitude 7.2, le samedi 14 août 2021. Jour après jour, le bilan s'alourdit, la liste des victimes s'allonge. La situation nous interpelle tous. Elle nous rappelle aussi le séisme du 12 janvier 2010 qui a fait naître de l'entraide, des colloques, des recherches mais aussi des ouvrages. De ces décombres, de ces débris, Yanick Lahens nous sort des mots, des phrases pour raconter nos douleurs, écrire l'horreur. Failles. À travers ce livre, l'auteure tente de nous indiquer les failles auxquelles nous sommes tous exposés jour et nuit.

Publié le 2021-08-23 | lenouvelliste.com

Le livre de Yanick Lahens, paru sous les presses des Éditions Sabine Wespieser en 2010, nous met en présence de ces failles qui nous compliquent  l'existence et fragilisent l'avenir. Cet ouvrage de 160 pages raconte les souvenirs douloureux d'un mardi fatidique qui a volé des rêves et compromis l'avenir de tout un peuple. Le soleil s'est éteint dans l'âme et la poussière s'est abattue sur la capitale d'Haïti, Port-au-Prince, au moment du drame. La ville a cessé de respirer, le temps d'un après-midi.

Dans son livre, l'auteure de "Dans la maison du père" plonge le lecteur au cœur d'une ville meurtrie, le temps de quelques secondes, une ville perdant tous ses repères. Entre témoignages et réflexions, l'auteure met le lecteur nez à nez avec l'horreur qu'a vécu tout un peuple. Elle décrit le chaos qui suit les trente-cinq secondes fatales. Failles est  un récit émouvant de la société haïtienne qui reflète la misère, la violence et les élans de solidarité dégagés par les membres de la population.  << L'écrivain associe les dangers de la faille géologique aux failles sociale, économique et politique qui accablent l'île>>.

« Né d’une réflexion sur la manière de surmonter le drame, Failles n’est pas seulement un livre de témoignage. Il se veut, comme le précise l’auteure elle-même, « une facture littéraire3  », une manière de repenser le séisme par le biais de la littérature : si j’arrête d’écrire, confie-t-elle, le malheur aura été doublement victorieux ".

« Haïti, Haïti, comment va ta douleur » ? « Haïti, Haïti, comment va ta douleur ? Comment écrire après la catastrophe naturelle ? Quel est le pouvoir des mots sur l’horreur ?  » Peut-être, la romancière revient aujourd'hui à ces interrogations pour exprimer son inquiétude, son désarroi devant le désastre du samedi 14 août qui a ravagé le grand Sud, emportant avec lui des vies et des biens.

« Le 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes, dans un crépuscule qui cherchait déjà ses couleurs de fin et de commencement, Port-au-Prince a été chevauchée en moins de quarante secondes par un de ces dieux dont on dit qu’ils se repaissent de chair et de sang. Chevauchée sauvagement avant de s’écrouler cheveux hirsutes, yeux révulsés, jambes disloquées, sexe béant, exhibant ses entrailles de ferraille et de poussière, ses viscères et son sang. Livrée, déshabillée, nue, Port-au-Prince n’était pourtant point obscène. Ce qui le fut, c’est sa mise à nu forcée. Ce qui fut obscène et le demeure, c’est le scandale de sa pauvreté. »

Yanick Lahens, Failles, Éditions Sabine Wespieser, 2010, 160 pages.



Réagir à cet article