Un épisode de transition politique en Haïti : le scénario de 1843

Les transitions politiques sont l’un des traits structurels de plus de deux siècles d’évolution de l’État en Haïti.

Par Darlens Eliassaint  edarelens99@yahoo.fr
29 juil. 2021 — Lecture : 7 min.

Les transitions politiques sont l’un des traits structurels de plus de deux siècles d’évolution de l’État en Haïti. Il s’agit d’une période d’administration d’un ou de plusieurs gouvernements provisoires suite à la fin prématurée du mandat constitutionnel d’un chef d’État. Ce phénomène survient lorsqu’un chef d’État n’arrive pas à maintenir le pouvoir ou à le transmettre à un successeur  selon les préogatives constitutionnelles. On peut recenser au moins neuf épisodes de transitions politiques à durée et issues dissemblables entre 1806 et 1902. La transition de 1843 en est le deuxième. Elle débute à partir de la démission du président Jean-Pierre Boyer en mars 1843. La principale ambition des initiateurs de cette transition était l’instauration d’un État démocratique tel que précisé dans le Manifeste de 1842. La promulgation de la Constitution libérale de 1843 et la prise du pouvoir politique par les tenants du mouvement révolutionnaire de 1843 n’ont aucunement aidé à la matérialisation dudit projet.

D’un manifeste révolutionnaire à une constitution libérale

L’administration du président Jean-Pierre Boyer (1818-1843) avait provoqué de grandes frustrations que les violations des libertés politiques et son animosité ouverte à des parlementaires de l’opposition ont sérieusement aggravées. En avril 1842, la Chambre des représentants à l’instigation du Sénat et du président Boyer invalide le mandat de certains citoyens nouvellement élus à la 6e législature dont Hérard Dumesle, Lochard et Lartigue à cause de leur opposition manifeste au pouvoir. Dans ce contexte de bipolarisation politique accentuée, des opposants des Cayes créent en août 1842 une organisation dénommée : Société des droits de l’homme et du citoyen . Hérard Dumesle, député des Cayes à plusieurs  législatures et farouche opposant du pouvoir en devient le président. Le 1er septembre 1842, l’organisation signe aux Cayes un document de 12 pages intitulé : Manifeste à nos amis, à nos ennemis, Appel des citoyens des Cayes à leurs concitoyens mieux connu sous le nom de Manifeste de Praslin. Il semble qu’il s’agisse du premier texte de nature politique publié en Haïti sous le nom de Manifeste. Son titre est loin d’être anodin, car en plus du bilan fâcheux du gouvernement de Boyer le document expose aussi de nouvelles directives pour l’avenir d’Haïti.

 Les rédacteurs du Manifeste du 1er septembre 1842 s’attaquent entre autres à la législation haïtienne, à l’administration de l’État, et au fonctionnement de la justice. En dénonçant la situation critique du pays, ils en rendent coupable la Constitution de 1816 qu’ils présentent comme une sérieuse entrave à la démocratie. Ils accusent le président Boyer de se montrer constamment ennemi acharné des progrès, de l'amélioration des civilisations et de porter sa main sainte sur l’arche des institutions du pays. En fait, la Constitution de 1816 avait établi un régime présidentiel tout en confiant un mandat à vie au président de la République. Il n’y a pas eu non plus trop de progrès socioéconomique sous l’administration de Boyer en dépit de sa très longue durée. En guise d’alternative, les signataires du manifeste invitent leurs concitoyens à se joindre à eux afin de changer la Constitution, d'opérer la régénération d'Haïti, d'avoir un meilleur gouvernement, et de fixer le règne de la liberté, de la démocratie, de la morale, de la félicité nationale et des vertus publiques. Il s’agit d’un programme révolutionnaire très ambitieux, ce qui explique en partie la célébrité du manifeste de 1842.  Pour y parvenir, ils adoptent sept résolutions dont les principales concernent la formation d’un gouvernement provisoire, la convocation d’une assemblée constituante, et l’établissement d’une constitution les plus démocratiques.

Il s’avère important de souligner que le Manifeste n’évoque pas explicitement le renversement du président Boyer, son nom n’y figure qu’une fois. Le 27 janvier 1843, sur l’habitation Praslin, non loin de la ville des Cayes, le commandant Charles Hérard Aîné dit Rivière Hérard, chef d’exécution de la société révolutionnaire, lance une révolte armée contre le pouvoir. Les généraux Segrettier et Lazare adhérent à ce mouvement qui parvient à contraindre Boyer à la démission le 13 mars 1843. Cet événement ouvre la voie à la formation d’un gouvernement provisoire dirigé par Rivière Hérard principale figure militaire de l’insurrection de 1843. Son gouvernement organise des élections pour la formation d’une assemblée constituante. Après plus de trois mois de débats dans un contexte un peu tumultueux, l’Assemblée adopte le projet de Constitution le 30 décembre 1843 avec environ cent signatures. Comparée aux premières constitutions haïtiennes, notamment celle du 27 décembre 1806, la nouvelle charte affiche un grand libéralisme politique dans le sens de la limitation des pouvoirs de l’État et la défense des libertés individuelles des citoyens.

Les constituants de 1843 introduisent deux grands changements dans l’organisation de l’État. D'un autre côté,  Ils rendent électifs et temporaires les pouvoirs exécutif, judiciaire et législatif (art.43). D'un autre côté, ils attribuent un caractère civil à ces pouvoirs (art. 44) et aux fonctions de maires et de préfets. Cette décision intervient dans une société où le pouvoir politique était largement dominé par des militaires et ceci même au niveau local. En outre, la Constitution de 1843 établit la responsabilité du Président (art. 20) que la Chambre des communes [ Chambre des députés] peut mettre en accusation (art.123). Elle consacre aussi l’égalité devant la loi et aux emplois civils et militaires (art.16), la liberté individuelle (art. 18), le respect de la propriété (art. 24) et la liberté d’expression (art. 27). Toutefois ces droits ne constituent pas des innovations dans l’univers politique haïtien. Après l’adoption de la Constitution, l’Assemblée élit Rivière Hérard président de la République avec 81 voix sur 96. Il constitue un cabinet composé d’anciens constituants très influents dont Hérard Dumesle, Jacques Sylvain Hyppolite, Honoré Féry qui doivent assurer l’application des nouveaux principes constitutionnels de 1843. Pour sa part, l’Assemblée constituante reste en poste jusqu’à la constitution du Parlement (art. 205).

Entre troubles et désillusions

Dès la présentation de la Constitution en janvier 1844, les principaux initiateurs du mouvement de 1843 Dumesle et le président Hérard soutiennent publiquement leur doute quant à son applicabilité. À Port-au-Prince, aux Gonaïves, à Saint Marc, à Jacmel des militaires expriment ouvertement leur réprobation contre le caractère civil de la Constitution, les préfectures et les municipalités. À la Petite-Rivière l’Artibonite des militaires ont à plusieurs reprises fermé les locaux du comité municipal de la ville. En plus du dysfonctionnement de certaines municipalités, le Parlement n’a pas pu se constituer en 1844 à cause de la non-tenue des élections législatives dans plusieurs circonscriptions électorales suite aux agitations multiples. Dans ce contexte de turbulence ?, le pouvoir exécutif ne parvient pas à s’entendre avec l’Assemblée constituante dont les séances sont devenues irrégulières et peu laborieuses. Au final, le président Hérard très passif face aux protestations militaires accuse maladroitement l’Assemblée d’être l’instigatrice des troubles politiques. La méfiance entre le pouvoir exécutif et l’Assemblée avait longtemps duré et cela avait provoqué sa dissolution, le 31 mars 1844.

Dans ce contexte de troubles et de confusion entre les institutions, des citoyens  expriment leur désillusion face au projet révolutionnaire de 1843 et face à l’administration de Hérard à travers au moins trois documents publiés sous le titre de «Manifeste». Le premier date du 16 janvier 1844 et il est de quelques habitants de la partie orientale de l’île ( l’actuelle République dominicaine) qui plus tard se sont détachés de la République d’Haïti. Le deuxième est d’un groupe de notables du département du Nord portant la date du 25 avril 1844. Le 3 mai 1844, plus de trois cents citoyens de la capitale expriment leur déception face au gouvernement de Hérard et désignent le général Philippe Guerrier Président de la République d’Haïti initialement nommé président du département du Nord. 

Suite au renversement de Hérard, le nouveau président et ses secrétaires d’États dont Féry et Laudun, deux acteurs clés du mouvement révolutionnaire, ont observé un silence total sur la Constitution de 1843. Ils ont administré le pays totalement à son insu. Entre mai 1844 et mars 1846, il n y a eu aucune Constitution en vigueur en Haïti. Philippe Guerrier et son successeur Louis Pierrot, deux vétérans de l’armée ont chacun durant 11 mois dirigé Haïti sans avoir reçu un mandat à durée déterminée au moment de leur désignation. En mars 1846, le général Jean Baptiste Riché devient Président et rétablit la Constitution de 1816 quelques mois avant le vote de la Constitution de 1846 par le Sénat. Le scénario de 1843 prouve que même lorsque les transitions politiques sont très prometteuses, elles sont susceptibles de conduire un État à la débandade. Cela peut se produire quand au-delà d'une gestion partisane de la transition persiste le refus ou l'incapacité des dirigeants de garantir l'ordre public et de defendre les intérêts nationaux.

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Bibliographie sélective

Darlens Eliassaint, « Organisation de l’État en Haïti : L’expérience du pouvoir exécutif et du parlement haïtien (1843-1874 ) », mémoire de Master 2 Histoire, Université de Paris ( Direction : Aurélia Michel), juillet 2020.

Manigat Leslie.  François. Éventail d’histoire vivante d’Haïti, Tome 2, Port-au-Prince,  Coll. CHUDAC, 2002.

Moïse, Claude. Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti. La faillite des classes dirigeantes (1804-1915), Tome 1, Port-au-Prince, Imprimeur II, 2009.

René, Jean Alix. Haïti après l’esclavage. Formation de l’État et culture politique populaire (1804-1846), Port-au-Prince, Le Natal, 2019.

Darlens Eliassaint 

edarelens99@yahoo.fr
Master en Histoire