Depuis la chute de la dictature des Duvalier en 1986, Haïti s’enfonce dans une transition politique sans issue. Chaque période post-présidentielle, loin d’ouvrir la voie à la stabilité, replonge le pays dans une crise plus profonde. Comme l’a si bien écrit Pierre-Raymond Dumas dans sa chronique dans le quotidien Le Nouvelliste, « la transition qui n’en finit pas ». Et à force de répéter les mêmes erreurs, Haïti ressemble à un cavalier obstiné chevauchant un cheval mort, espérant qu’il finira par avancer.
En trente-neuf ans, le pays a connu des alternances fragiles et des présidents élus — René Préval à deux reprises, Joseph Michel Martelly — mais jamais dans un climat de confiance durable. Chaque fin de mandat, ou pire, chaque rupture brutale comme l’assassinat du président Jovenel Moïse, rouvre le même cycle : paralysie institutionnelle, absence de Parlement, interventions étrangères, dialogue imposé d’en haut… et chaos en bas.
Mais si les transitions plongent le pays dans plus d’incertitudes, elles font paradoxalement l’affaire de nombreux politicailleurs haïtiens. Dans ces périodes sans contrôle parlementaire, la corruption prospère : marchés publics opaques, nominations abusives, pillage de ressources. Sans cadre légal rigoureux, tout devient possible. Ce vide est un gisement d’enrichissement pour une élite sans mandat ni légitimité. Des politiciens qui n’auraient jamais franchi la barre des urnes se recyclent dans les gouvernements provisoires, se refont une santé économique au détriment d’un peuple appauvri, puis disparaissent… jusqu’à la prochaine crise.
Ce cercle vicieux est alimenté par une absence de courage collectif à repenser le modèle. Au lieu de reconstruire un État moderne et inclusif, on recycle les mêmes figures, les mêmes pratiques, et les mêmes illusions. On change les cavaliers, jamais le cheval.
Pour sortir de ce labyrinthe, il faut d’abord reconnaître que ce système est épuisé. Le pays a besoin d’un leadership intègre, enraciné dans les réalités nationales, non dans les calculs des chancelleries. Il faut remettre la souveraineté entre les mains du peuple, non dans celles d’un Core Group ou d’accords de sommet. Cela passe par un vrai dialogue national, inclusif, débouchant sur une refondation constitutionnelle, une réforme électorale crédible, et un retour à la légitimité populaire. Il faut aussi réhabiliter les services publics — santé, éducation, justice — pour que l’État redevienne un acteur du bien commun, non un guichet de privilèges.
Tant que ces ruptures ne seront pas amorcées, la transition restera un fonds de commerce politique, une fabrique de cynisme et de misère. Haïti continuera à chevaucher un cheval mort, en espérant qu’il galope. Il est temps de descendre, de réfléchir, et de choisir enfin une nouvelle voie.
N.B- Texte inspiré de la théorie du cheval mort dont l’origine exacte reste floue.
Loubet Alvarez
Citoyen haïtien
Économiste de formation.
