Peuple vaillant

Publié le 2021-07-27 | lenouvelliste.com

aÔ Peuple Vaillant 

I.- Pays qui cries

Tout bleus ils sont entre les rives de tes joues insulaires :

ces courants marins coulent dans tes yeux,

et pourtant, là encore,

tes pleurs ne sont guère pleins.

Les larmes viennent et s’en vont, 

parodiant, pour une raison ou une autre,

les simagrées des rigoles ruisselantes de sang. 

Ta vie est plus longue que l’aune d’un jour de pluie,

Toi Pays si souvent précipité dans la gueule des feux divers

et plus d’une fois enrobé de fumées de Père Lebrun.

Ton existence pèse plus lourd

que tout le poids de ces alluvions rebelles

qui te réclament et te défont à petit feu.

La vie de ton nom

surpasse la vie dure des balles des mitrailleuses.

En plein dans ton lugubre délabrement,

laisse-moi quand même te dire Toi Pays en guenilles

que « je t’aime »,

comme si mon cœur battait la chamade pour une dernière fois,

comme la mer que rejoint le soleil dans son lit …

Mais comme ça tourne en rond dans l’île !

Même les choses sont fatiguées ici,

plus qu’on ne peut en dire,

plus que nos soulèvements ou nos coups de gueule

n’ont encore su exprimer le ras-le-bol général.

Parfois, tu sais,

quand on « manivelle » assez longtemps le chaos,

il peut, par un coup de dé, en naître un certain nivellement

suffisamment d’aplomb

pour nous faire enjamber

certaines bornes raides de l’espoir.

Ainsi motifs,

même sur les dépôts de boue

et à travers le brouillard épais, pour fredonner :

Après la pluie le beau temps.

Accroche-toi un peu à ces mots-là, juste un tout p’tit peu,

Toi Pays qui cries.

Mets-toi bord à bord avec les gestes et les rêves

qui font qu’on croit

aux semaisons ainsi qu’à l’or du blé.

II.- Toi qui aimes ces villes…

Toi, étranger-ami, qui visites ces villes

aux sales pieds

et dont les noms sont connus des mouches,

familiers aux dieux qui surveillent les senteurs,

sache que la terre de ces villes-là

ont porté, au moins une fois,

les pieds d’un dieu, le cœur d’un grand aïeul, le chant des Taïnos …

Toi, touriste, qui te promènes dans les bidonvilles

où chaque maison essaye d’avaler l’autre voisine,

tente de piétiner le sol de celle d’à côté,

je t’ouvre les battants et les arcs de ma ville.

Il y a dans nos senteurs et nos chaos

tant nos défaites que nos victoires. 

De surcroît, tu découvriras le sentier de nos joies

comme le chantier de nos coups de gueule

à chaque carrefour traversé.

On ne récoltera ni leçons ni prophéties de ta part,

la seule part voulue de toi cher diplomate,

c’est que tu apportes tes yeux

pour admirer les formes qu’empruntent nos mystères.

Pour chaque photo prise,

Pour chaque coup avalé,

Tourne ta face aux quatre coins cardinaux :

c’est en levant les houes et les serpettes

que les bras des travailleurs, hommes et femmes,

sont devenus le dieu tout puissant qu’il nous faut. 

Aussi, pour que tu comprennes :

les payses qui te souriront

comme celles qui partageront avec toi des regards discrets,

elles n’ont pas de calebasses coupées

dans leurs visages allongés … 

Plus encore : les enfants avec les toiles souillées,

les jeunes qui comptent un pot-à-ciment entre les mains,

les vieillards aux vêtements couleur-saisons devant les temples chrétiens,

épargne-leur tes pincées de pitié,

car, au vrai, ils demeurent des fleurs espérant la pluie

née pour caresser

leurs bougeons en attente de s’ouvrir à un meilleur destin ;

ils sont des papillons de la Saint-Jean

qui mènent la vie lente des chrysalides :

ils « ne sentent pas encore s’ouvrir en eux des ailes ».

Viens et assieds-toi voyageur,

buvons le café matinal que t’offre ma ville

dans la propreté et le doux parfum de son hospitalité !

III.- Le propre de la dernière danse

Pssst, si tu entends l’écho

de ma voix cheminant entre tes flancs,

va dire à mon Peuple qu’un pays dort dans ses bras,

que ses rêves peuvent être les fruits de sa volonté…

Pars et dis-lui qu’au lever du soleil, demain,

les rayons lui appartiendront,

la rosée conservera une goutte pour irriguer au besoin …

Réinsuffle-lui l’idée qu’il n’y a pas de secret

dans la maintenance de la liberté,

dans l’échafaudage de la démocratie,

dans la conjugaison de l’effort du faire citoyen …

Le propre de la dernière danse :

qu’il reprenne ses miroirs,

ouvre sa garde-robe,

se refasse une coiffure digne de ses joues …

Pour toute parole augurale,

rappelle à mon peuple que le Palmiste ancien

porte encore nombre de branches assez solides

s’il désirerait des cannes pour son périple et ses fatigues.

Souffle-lui qu’au pied du grand Mapou

réside l’ombre prête à bercer son repos.

Oui, dis, haut et fort au Peuple vaillant, toi témoin de ces mots,

qu’au retentissement du lambi de libération

qui montera à la rencontre de son corps enchaîné,

qu’il lui suffira d’y bruire 

pour mettre en œuvre le coumbite de l’aube.

Je l’attends là dans cette clairière fondatrice

avec de l’eau, des fruits secs, de la citronnelle, 

des vêtements frais et propres …

Tetzner Leny Bien Aimé tbienaim@uwo.ca 
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