Cap-Haïtien: comme un chaudron après les funérailles du président Jovenel Moïse

Officiels, hauts fonctionnaires de l’Etat sont partis en trombe avec leurs fortes escortes quelques minutes après les funérailles du président Jovenel Moïse. Des journalistes et des « moun wouj », ciblés, ont été agressés, le magasin Valerio Canez pillé, une succursale de Capital Bank vandalisée dans un Cap-Haïtien devenu un chaudron.

Publié le 2021-07-27 | lenouvelliste.com

Vendredi 23 juillet 2021. Il est midi passé. À peine la partie civile des funérailles du président Jovenel Moïse terminée, des officiels, des fonctionnaires de l’Etat se sont rués vers la sortie où s’était formé un attroupement d’individus en colère. « N’avez-vous pas honte ? Où étiez-vous avec vos armes quand Jovenel avait besoin de vous ? Bande d’assassins! », hurle un jeune homme, écœuré qu’aucun responsable du système de sécurité public n’ait démissionné.

« J’espère que Barbecue vous tuera. J’espère que vous crèverez comme les policiers de Village-de-Dieu », reprend un autre, sous les yeux de policiers anti-émeutes en faction devant l’entrée. « Non. Non. Non. Pas par là », instruit avec fermeté et énervement un policier à un conducteur. Pare-chocs contre pare-chocs, dans une belle débandade, la majorité des véhicules et leurs escortes lourdement armées s’arrêtent dans un tourbillon de poussière avant de filer en direction de haut du Cap-Haïtien. « C’est moins tendu qu'à Quartier-Morin », confie-t-il, alors que des journalistes sont menacés et traités d’assassins.

« Il faut qu’il aille à pied pour qu’on lui ouvre le crâne à coups de pierres », crache une adolescente, les yeux rageurs en fixant un journaliste au teint clair. « Je hais les gens de Port-au-Prince. Je regrette d’y avoir étudié pendant trois ans », balance-t-elle au moment de se laver le visage à un point de lavage des mains situé à l’entrée. « Si j’acceptais de prendre un journaliste avec moi sur ma moto, ce serait pour le balancer sous un camion »,  jure un autre jeune homme. « Que le Nord soit un Etat séparé !!! », lâche-t-il avant de partir en trombe de ce point où seul Jean-Charles Moïse, ovationné, a échappé aux insultes et aux menaces.  

Journalistes de Port-au-Prince et « moun wouj » ciblés

À quelques centaines de mètres de là, quelques jeunes hommes, certains cagoulés, tiennent une barricade. « Les mains en l’air », ordonnent-ils à des journalistes. « Qu’est-ce que vous avez dans votre sac ? », interrogent-ils avant d’être calmés par un journaliste originaire du Cap-Haïtien. Pour se rendre en ville, pas question de passer par la route principale à cause des barricades. Quartier-Morin est un volcan en éruption. Au terme d’un parcours à Madeline, le retour sur la route principale était incontournable. « C’est un mercenaire ? », lance un homme à côté de la route. « Non, je n’aurais jamais transporté un mercenaire », répond le chauffeur de taxi-moto qui est connu dans la zone. « Vous transportez un homme à la peau claire (moun wouj). C’est Boulos ? »,  tempête un autre homme, comme pour souligner qu’il y a un permis de tabasser, d’agresser si l’on correspond à l’un ou l’autre de ces personnes ou à cette spécificité ethnique.

Après un parcours à Nan Bannann, le retour sur la route nationale, non loin de Barrière-Bouteille, comportait son lot de risques. Sans crier gare, la moto essuie un jet de pierres. « Retournez d’où vous venez !!! », crie un homme. D’autres restent impassibles. « Tounen non, tounen moto », supplie un homme inquiet. Il y a au moins un cas d’agression physique sur une photojournaliste de nationalité étrangère. « On revenait des funérailles, il y avait des barrages partout. J’étais avec un autre journaliste sur la moto. Il y avait plusieurs barrages. À chaque fois, on dit qu’on est journaliste. On nous a laissé passer. Puis, à un moment donné, à un dernier barrage dans la ville, on nous a stoppés. La moto s’est arrêtée. Ils étaient hyper agressifs. Ils ont demandé que je lâche mes caméras. Le chauffeur de taxi-moto et le journaliste qui étaient avec moi étaient en train de discuter quand, tout à coup, venu de nulle part, quelqu’un m’a frappé au visage. J'ignorais si c’était avec son poing. C’était tellement fort que cela a arraché le casque que j’avais sur la tête. Les gens étaient surpris du comportement du mec qui m’a tabassée… On m’a bien fait comprendre que c’est parce que je suis étrangère que l’on me faisait ça », a confié cette photojournaliste qui a couvert ces funérailles au cours desquelles le fils aîné du président et sa veuve ont accusé des journalistes de vendre leurs plumes et leurs micros pour traiter de tyran le président Moïse.  

Accrochages avec la police

A quelques centaines de mètres de Vertières, des individus ont érigé des barricades avec des pièces de véhicules poids lourds, un pylône électrique et une autre avec un drain, un bus type « Dignité », bondé de policiers anti-émeute, a dû rebrousser chemin pour revenir vers Barrière-Bouteille. Le bus est caillassé. Ses occupants répondent par des rafales d’armes automatiques. Pendant de longues heures, jusqu’à la tombée de la nuit, le concert d’armes automatiques n’a pas cessé dans la ville où le magasin de Valerio Canez, à Quartier-Morin, a été pillé. Tels des piranhas, des dizaines et des dizaines de riverains, à moto, avec des brouettes ont emporté sur leur tête des appareils électroménagers, des téléviseurs, des panneaux solaires… à visière levée. Plusieurs vidéos de ce pillage ont circulé sur les réseaux sociaux. La succursale de la Capital Bank attenante au magasin Valerio Canez a été aussi vandalisée. Des photos et des vidéos montrent les traces de cette furie, de cette dévastation.    

Départ prématuré de la représentante de Biden aux funérailles de Jovenel Moïse

Avant cette avalanche d’insultes contre des officiels, hauts fonctionnaires de l’Etat, policiers et les agressions verbales et physiques contre des journalistes, c’est l’envoyée spéciale du président américain Joe Biden aux funérailles, l’ambassadeur à l’ONU Linda Thomas Greenfield, et toute la délégation américaine qui ont dû quitter prématurément la cérémonie. Des rafales d’armes ont retenti au moment des funérailles. La délégation officielle américaine qui s’est rendue aux funérailles du président Moïse est en sécurité et est retournée aux Etats-Unis, selon un communiqué de Jake Sullivan, conseiller à la Sécurité nationale du président Biden. Les Etats-Unis restent profondément préoccupés par la situation sur le terrain en Haïti, lit-on dans ce communiqué qui recommande « fortement aux parties de s’exprimer pacifiquement » et appelle les leaders haïtiens à clairement contenir les velléités de recours à la violence de leurs partisans. En ce moment critique, les leaders haïtiens doivent travailler ensemble et s’engager dans un dialogue inclusif qui reflète la volonté du peuple haïtien, a poursuivi Jake Sullivan, soulignant que le gouvernement des Etats-Unis continue de fournir l'assistance requise notamment dans le domaine de la formation et de la fourniture d’équipements à la PNH. Jake Sullivan a ajouté que les Etats-Unis continueront de travailler avec le gouvernement afin de poursuivre ceux qui sont responsables de l’assassinat du président Jovenel Moïse.

Violence orchestrée

« Les scènes de violence  dans la ville ne sont pas un hasard. Elles ont été orchestrées par des hommes politiques de la ville et du département. Ils ont surfé sur la colère légitime et compréhensible après l’assassinat du président Moïse, trahi, livré et assassiné », a confié une source qui a requis l’anonymat.



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