Bonjour Monsieur Hall !
Comme vous pouvez le croire, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre correspondance en date du 16 mai 2021 courant. Je me permets de saluer à travers cette lecture votre fibre patriotique et la solide érudition qui étaie votre argumentaire, expression d’une réaction légitime et, j’ajouterais, nécessaire. Toutes les fois qu’une proposition ou un jugement semble vouloir affecter, raturer notre mémoire collective, en regard surtout de ce passé colonial, objet, presque toujours, d’assez insolites controverses.
Vous avez su d’ailleurs, dans la première partie de votre intéressant article, clarifier pas mal d’ambiguïtés, notamment autour de ce Pierre François Xavier Boyer. Ce dernier en effet, n’a rien à voir avec cet ancien ami d’Haïti, Jacques Boyé, encore moins avec le deuxième chef d’Etat de la République d’Haïti, Jn Pierre Boyer.
En ce qui a trait à l’objet central de votre réaction, l’entrevue accordée par jn Pierre le Glaunec à la chaine française TV5, je m’impose, que je ne vous invite pas à partager, certaines réserves. Pour l’avoir pratiqué à certaines occasions, j’ai pu percevoir dans l’auteur de « Vertières », un chercheur assez prudent dans ses jugements. Certes, une entrevue a la télé présente toujours, dans certaines de ses séquences, un caractère spontané surtout dans l’évocation de certaines données comme celle que vous semblez vouloir contester relativement a cette « importation de près de 500,000 esclaves africains » pendant toute l’histoire de la traite sur cette terre de Saint-Domingue.
Dans ce domaine, les informations ne sont pas souvent fiables à 5/5. Elles varient selon les auteurs et leurs estimations se révèlent, dans la plupart des cas des supputations. Le chiffre de 500,000 paraît insolite en effet mais peut bien servir, vous le faites d’ailleurs assez bien, comme une base assez honnête d’évaluation. Olivier Petro-Grenouillau que vous citez- avec d’autres observateurs de cette dramatique question, comme Pierre Pluchon, Frédéric Régent et j’ajouterais le professeur Deveau, qui visite souvent Haïti- a émis dans ses diverses publications d’assez intéressantes considérations. Dans une de ses évaluations, toujours sur ce drame ayant fortement marqué l’histoire des sociétés modernes, il a pu estimer a plus de 26,000000 le nombre de captifs arrachés a notre Afrique ancestrale. Dans son livre consacré à l’histoire des EUA, « LES AMERICAINS » l’historien André Kaspi se référant à des statistiques établies autour des premières années de la conquête de l’Amérique jusqu’à l’année 1870, on relève pour l’ensemble de ce continent un total de 1,640 million de captifs importés dont une partie, bien avant cette dernière année, vers Saint-Domingue. Quelle serait donc dans ce vaste échantillonnage la part absorbée par cette colonie ? Une bonne moitié sans doute, portion qu’on a souvent prêtée a cette terre notre ? Chiffre qui ne serait pas trop éloigné des 500,000 proposés par Le Glaunec.
En outre, Girod-Chantrans, dans « Voyage d’un Suisse dans les Amériques », ouvrage que vous avez sans doute consulté, signale que ce continent durant la grande effervescence sucrière qui couvre pratiquement près d’un siècle, accueillait près de 84000 captifs par an (p249). Etendu sur près de 100 ans donc cela donnerait grossièrement environ 8 millions de captifs. Toutefois il ne s’appuie sur aucune statistique et si l’on compte que dans cet horrible trafic disparaissait dans le trajet, dans ce vaste camp de concentration que constituait St-Domingue plus de la moitié de cette population servile. Ces considérations ne nous éloignent guère des observations de Le Glaunec, mais ne nous permettent nullement de trancher de façon absolue.
Pluchon, dans son ouvrage, « La Route Des Esclaves-Négriers Et Bois D’Ebène au « XVIIIe siècle » propose les estimations qui suivent sur une période de Quatre siècles (XVIe/ XIXe). Les Amériques auraient accueilli 9,654000 captifs et même, selon cet auteur, 15,000000 :
Brésil: 3,646.000
Antilles anglaises: 1,665.0000
Antilles françaises: 1,600.000 (le cas qui devrait pouvoir nous intéresser) (p13)
Le cas de Bordeaux est assez éclairant pour un débat autour d’une telle tragédie. Eric Saugera soutient que c’est au XVIIIe siècle que les négriers, pour cette ville portuaire, commencent à entretenir des relations exclusivement avec les colonies françaises. Jusqu’en 1752, la Martinique, 1ère destination au départ de cette aventure pour ce circuit, n’a jamais perdu cette position dominante. Cependant sur 386 expéditions, st Domingue qui commençait, du fait de sa prospérité, à dépasser, pour ce sombre trafic, les autres dépendances françaises parvenait à recevoir à elle seule environ 270 de ces expéditions (p218).Jean Fouchard citant un ancien auteur du Cap, Hilliard d’Auberteuil, le célèbre auteur de « Considérations sur l’Etat présent de la colonie française de St-Domingue, Tome II », avance qu’on aurait introduit depuis 1680( bien avant donc l’aventure sucrière) plus de 80,000 nègres, cependant il n’en dans la colonie(1776 que 290,000).
Toutes ces appréciations indiquent combien cette question reste complexe. Loin de se livrer à une guerre des chiffres elles nous permettront de relativiser l’ensemble des données aujourd’hui disponibles pour mieux nous rapprocher d’une vérité toujours questionnable. Le chiffre de 500,000 captifs avancé par Le Glaunec n’est en aucun cas incontestable mais pas trop loin, en terme d’arithmétique de la réalité de ce triste passé qu’a été la traite. Comme le rappelait l’historien Jean Michel Deveau, (p229) quel sens conférer a ces chiffres dans une comptabilité aussi macabre ? Oui, Quel sens ? Sinon une des diverses expressions d’un monde moderne construit sur de bien tragiques malentendus.
Je vous prie, Monsieur A. Hall, d’accepter mes plus cordiales et patriotiques salutations.
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Bibliographie sommaire
Chantrans (de), Justin Girod : Voyage d’un Suisse dans différentes colonies d’Amérique 1980 Talandier,
Deveau, Jean. Michel : La Traite rochelaise KARTHALA, 1990
Fouchard, Jean : Histoire d’Haïti-1492/1803, TomeI Editions Henri Deschamps.
Le Glaunec, Jean Pierre : L’armée indigène
-La défaite de Napoléon en Haïti
Ed UEH/ ATELIER JEUDI SOIR, 2014
Pluchon, Pierre : « La Route Des Esclaves-Négriers Et Bois D’Ebène Au XVIIIe siècle», Hachette 1980
Saugera, Eric: Bordeaux-Port Négrier XVIIe-XVIIIe siècles, Karthala, 1995
Pierre Buteau
Société Haïtienne d’Histoire de Géographie et de Géologie