L’histoire d’Haïti porte encore les stigmates d’un déficit considérable en matière d’informations stratégiques.
• Elle n’a pas été écrite correctement, car des faits essentiels ont été omis, relégués dans l’ombre, privés d’analyse et d’interprétation.
• Elle n’a pas été enseignée correctement, car plus d’un demi-siècle de mémoire nationale demeure enfermé dans des ouvrages poussiéreux, méconnu du grand public, et trop souvent négligé par les intellectuels eux-mêmes.
Les défauts majeurs de l’Haïtien contemporain se dessinent ainsi :
• Une carence de lecture, qui le prive de formation et d’information.
• Une mémoire infidèle, prompte à l’oubli, qui efface trop vite les leçons du passé.
• Une tendance à traiter des problèmes graves comme de simples faits divers, vidant de leur substance des événements qui mériteraient une attention profonde et une analyse rigoureuse.
Or, certains drames ne peuvent être réduits au silence.
Le massacre des Haïtiens en République Dominicaine, en octobre 1937, au cours duquel plus de trente mille vies furent fauchées, ne saurait être considéré comme un fait divers.
C’est une tranche d’histoire capitale, un cri de mémoire qui doit traverser les générations, un rappel solennel de la fragilité des relations entre les deux peuples.
Ce drame révèle aussi une vérité douloureuse : les grands dossiers touchant aux intérêts supérieurs de la Nation n’ont pas toujours trouvé, chez les dirigeants de l’époque, des vigiles attentifs et courageux.
Il manquait des gardiens inflexibles, des défenseurs farouches, des voix dévouées capables de veiller, de réagir, et de faire respecter les droits des Haïtiens partout où ils se trouvaient — avec égards, dignité et respect.
Causes et conséquences – Massacre des Haïtiens de 1937
En octobre 1937, plus de trente mille Haïtiens furent massacrés sous les ordres de Rafael Leonidas Trujillo.
À seulement trente-neuf ans, devenu président de la République Dominicaine le 16 août 1930, Trujillo s’était imposé comme l’héritier direct de l’intervention militaire américaine.
Son pouvoir s’appuyait sur l’armée dominicaine, instrument de répression et de terreur, mécanisme implacable destiné à maintenir la population sous son joug.
Son caractère était dur, son sourire ressemblait davantage à une grimace qu’à une expression de joie.
Trujillo aimait pourtant la bonne vie : il se délectait de cuisine créole raffinée, dansait au rythme de la musique folklorique, buvait abondamment et s’enivrait souvent en compagnie de ses proches.
Mais derrière ces plaisirs se cachait une haine tenace, une rancune implacable contre les Haïtiens.
Les causes de cette haine étaient multiples :
• Leur couleur, qui nourrissait son racisme.
• Le rôle historique d’Haïti dans l’indépendance dominicaine, qui lui rappelait une dette insupportable.
• Leur présence active dans la zone frontalière, perçue comme une mainmise.
Les conséquences furent tragiques :
Les Haïtiens, moteurs de l’économie dominicaine, avaient investi des secteurs vitaux — la construction, l’agro-industrie, le sucre. Leur travail soutenait la prospérité du pays. Mais au lieu d’être reconnus comme bâtisseurs, ils furent désignés comme envahisseurs, puis exterminés dans un bain de sang.
Ce massacre n’est pas seulement une page sombre de l’histoire dominicaine : il est une plaie ouverte dans la mémoire des deux peuples, un rappel que la haine raciale et la peur de l’autre peuvent engendrer des abîmes de violence.
Le plan nationaliste et les causes du massacre de 1937
Rafael Leonidas Trujillo conçut un plan nationaliste implacable :
• Une race devait s’imposer par la force,
• Un groupe de citoyens devait exterminer un autre,
• La purification ethnique devait s’accomplir par des contingents armés, des déportations, des exécutions.
Et l’épilogue, écrit en petits caractères, portait la marque d’une horreur : 35 000 morts en seulement deux semaines.
Les historiens ont expliqué ce génocide de diverses manières. La plupart ont évoqué les conflits frontaliers qui, en apparence, avaient pris fin le 21 janvier 1929, avec la ratification d’un traité fixant les limites conventionnelles entre Haïti et la République Dominicaine. Mais ce traité, loin d’apporter une paix durable, n’avait pas résolu les tensions profondes.
Depuis plus d’un siècle, les Haïtiens pénétraient sur des terres agricoles abandonnées par les Dominicains au temps de la Première République.
• Au XIXe siècle, de nombreux efforts furent déployés pour parvenir à un accord.
• En 1874, un traité accorda certains droits aux Haïtiens vivant sur des terres revendiquées par les Dominicains.
• Au début du XXe siècle, une nouvelle tentative fut entreprise, et en 1929, sous le gouvernement de Horacio Vásquez, un règlement fut enfin signé.
Mais ce traité du 21 janvier 1929 ne prenait pas en compte les dizaines de milliers d’Haïtiens déjà installés dans les zones frontalières. Ces hommes et ces femmes travaillaient dans l’industrie sucrière, servaient comme domestiques dans les maisons, cultivaient les terres, commerçaient dans le sud et le nord-ouest. Ils étaient les bâtisseurs silencieux d’une économie, mais ils furent les victimes désignées d’une haine raciale et nationaliste.
Islam Louis Etienne
