Covid-19 : la mort enveloppe la ville…

Publié le 2021-06-10 | lenouvelliste.com

La mort enveloppe la ville. Elle impose sa cadence. Tous les jours, sur WhatsApp, Facebook, dans les colonnes des journaux, des noms, dans les conversations, des visages défilent. La faucheuse, comme toujours, frappe là où ça fait mal. Via un agent microscopique couronné, la covid-19, elle s’en prend à nos bien-aimés, à nos vieux, à nos trésors de vie, de sagesse et de science. Sur la liste des terrassés, il y a médecins, gradés des FAD’H, avocats, journalistes, administrateurs, ingénieurs, bonnes sœurs, grand prélat d’église ou gens ordinaires, tous aimés et aimables.

Souvent, les victimes sentent sur leurs épaules et leurs poumons le manteau froid de la mort, pressée de les emmener au pays sans chapeau. Quelques-uns, comme cette sœur catholique, trouve un reste de souffle, un petit souffle, appelle, dit au revoir le soir de sa mort à des proches, dont des filles qu’elles n’a pas portées dans son sein. « Je ne savais pas, je ne pouvais pas imaginer que ce serait notre dernière conversation », regrette Carine *, la cinquantaine, installée depuis plus de trente ans aux USA.

Tel autre, toujours fort, appelle à l’aide:« Je ne vais pas bien ». C’est pour la première fois que mon père a fait cet aveu. « Aide-moi  J* », a-t-il dit le soir de son décès. Lui, toujours prompt, même ensanglanté, à dire qu’il va bien, s’étouffe dans des sanglots, lui le vieux professeur ayant dédié sa vie à la formation de nombreuses générations.

Il y a aussi cette femme, septuagénaire, infectée dans son lit de malade par son infirmière, en charge de ses soins depuis un dévastateur AVC. Infectée, elle meurt, comme les autres, dans une sévère détresse respiratoire. « L’infirmière est gravement malade. Son père serait décédé ainsi que le physiothérapeute de ma tante M * », confie l’un de ses neveux, rongé par le remords de ne pas pouvoir venir en Haïti avec sa mère pour les funérailles de cette sœur, de sa tante.

Les mouchoirs sont les témoins silencieux de tant de rage, de tant de peine, de tant de larmes, ces jours-ci.

Au sein des communautés, tous ou presque savent, ont entendu que la covid-19 circule à nouveau. À grands pas. Au point de provoquer la fermeture temporaire de centres de soins saturés, de faire exploser le nombre d’interventions des ambulances du CAN. 0, telle était la demande de transport à l’hôpital en mars pour des symptômes respiratoires aiguës sévères (SRAS), 14 en avril, 118 en mai. Il n’y a pas photos. Et cela continue de grimper en juin.

Plus d’un est dans une attitude qui va au-delà du déni. Il y a ceux qui, en plein état d’urgence sanitaire assorti de mesures de distanciation physique, sont dans la transgression. Des milliers de personnes, dont des jeunes gens, ont participé à un concert. Pas un de ces concerts sauvages, en cachette, à l’insu des autorités. Celui-ci s’est tenu au palais municipal de Delmas. Le délai entre l'annonce de l’interdiction des activités culturelles et la tenue de ce programme était court. Très court. Trop court pour l’annuler. Mais depuis, sur le territoire, les activités festives se poursuivent. Comme si de rien n'était.

Au-delà de quelques indignations exprimées ici et là sur tweeter et Facebook, les fêtards sont rentrés chez eux. Certains de ces jeunes gens, s’ils sont infectés, porteront seuls la responsabilité d’être le vecteur de la covid-19 au sein de leur famille, au détriment de la santé d’un vieux père, d'une mère, d'une tante ou d'un oncle. D’un cousin plus jeune, en proie ou non à une maladie systémique comme l’hypertension artérielle, le diabète, l’asthme. Le besoin de fêter, à tout prix, a un prix. Celui d’un membre de sa famille. Celui pour le système de santé publique qui peine, à cause de son dénuement quasi permanent, à prendre en charge les patients.

On vient à peine de livrer des générateurs et concentrateurs d’oxygène, des membres du personnel soignant, engagés sur le front, depuis la vague de l’an passé, n’ont pas encore touché leurs primes à cause d’un problème administratif. Ici où l’État n’est pas riche et n’investit pas assez dans la santé, le concert au palais municipal de Delmas est grave, une non-assistance à personne en danger, à communauté en danger. Les autres activités avec public encore plus graves.

Dans cette attitude qui va au-delà du déni de la circulation de la covid-19, il y a des expressions de jouissance. « La maladie est bien là », répondent deux hommes et une femme sans masques, rencontrés chez un coiffeur. « Mais elle ne nous concerne pas. C’est une maladie qui tue les gens riches », indique la femme. « Que la maladie continue de tuer les gens riches », rétorque avec un sourire carnassier l’homme dont l’amie est amusée de voir la panique d’un nanti du quartier.

La violence des propos est assumée. La covid-19 est révélatrice de la fracture sociale, de la détestation des pauvres pour les gens riches qui sont confrontés au même dénuement du système de santé publique, au même manque d’hôpitaux de référence, au point de provoquer l’augmentation de la navette des avions médicalisés ces temps-ci. « Qu’ils crèvent avant d’arriver à Miami dans leur foutu avion ambulance », crache un jeune révolté qui a souhaité garder l’anonymat.

Entre-temps, la communication publique, la sensibilisation face à la covid-19 carbure au diesel, à la salive. Les chefs ont le nez dans le guidon d’un projet de référendum constitutionnel. Des ministres battent la grosse caisse, font la communication du projet qui vogue sur la mer démontée des contestations de forces vives du pays.

La prise en charge des malades se fait tant bien que mal. On n’attaque plus les hôpitaux, les centres de soins bien ancrés dans les communautés des agglomérations urbaines.

Entre médecins, on partage des données cliniques. La fulgurance des décès de patients covid-19, provoqués par des embolies massives. Il est extrêmement urgent d’incorporer, et de manière systématique, l’usage d’anticoagulant dans le protocole de soin, explique un jeune médecin interrogé par le journal qui a fait écho des efforts pour faire arriver des doses de vaccins. C’est presque sous le manteau que ceux qui le peuvent se font vacciner. C’est à l’étranger que 50 membres d’une famille vivant en Haïti se sont fait vacciner.

« Imagine la violence dans ce pays où l’on ne fait pas communauté », enrage une femme lettrée, exaspérée par ce pays qui joue avec tant passion la partition qui conduit à sa disparition. « Du temps a été gaspillé. De mauvais réflexes ont surtout été renforcés par des Ayatollah de la bêtise, bien installés derrière leurs micros, à des émissions de nouvelles de grande écoute. Ils répandent le venin trempé de sottises sur la vaccination, l’un des moyens pour infléchir la courbe des infections à la covid-19, pour avoir une immunité collective et sortir de ce tableau funeste, de la mort que le virus traîne dans son sillage », a soutenu cette femme, inquiète pour ses amis, ses parents, ici où la mort danse et ondule…



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