Michel Soukar: « Je suis très heureux de me laisser posséder par la lecture et l’écriture »

Publié le 2021-06-10 | lenouvelliste.com

Michel Soukar, romancier, historien, journaliste, est co-invité d’honneur de la 27e édition de Livres en folie. Le prolifique et talentueux écrivain s’est confié dans un entretien au long cours réalisé par Emmelie Prophète, présentatrice des « Carnets d’Emmelie » de la matinale de Magik9. Au cours de cet entretien, Michel Soukar exprime sa passion pour la lecture et l’écriture. « Cela fait un bon bout de temps que la lecture et l’écriture me passionnent, me possèdent. Je considère ces deux activités comme deux femmes très jalouses, qui ne tolèrent pas de partage. Je suis très heureux de me laisser posséder par elles », avoue-t-il, ajoutant que quelqu’un qui aime l’écriture est d’abord quelqu’un qui aime la lecture.

Et à Michel Soukar d’illustrer qu’il a puisé la sève de son écriture dans la lecture. « C’est ce qui m’a amené à aimer écrire. J’écrivais tout ce qui me passait par la tête, ce que j’estimais qui valait la peine. J’ai écrit sur le père Volel qui a vécu à Cité Soleil, sur Manno Charlemagne, sur Raoul Guillaume, sur Dickens Princivil, sur Philippe Vorbe... J’ai écrit des romans. J’ai écrit sur des sujets qui m’ont passionné ou qui m’ont taraudé l’esprit comme l’assassinat de Cora Geffrard, la résistance à l’occupation américaine, ou encore l’explosion du Palais national avec un président... Ce sont des histoires qui pour moi ont une valeur locale, nationale mais aussi une forte valeur humaine », explique-t-il. 

Michel Soukar, historien, a écrit Entretiens avec l’histoire. Le premier tome a été publié en 1990. Le journaliste souligne que cet ouvrage a été écrit parce qu’il a une passion pour l’histoire mais aussi pour partager les expériences des autres « petits peuples » de la planète. « Ces pays ont connu les mêmes déboires et se sont plus ou moins sortis de l’ornière. L’idée du premier tome est né de ma rencontre avec Juan Bosch, un leader marquant du XXe siècle dominicain. J’ai eu de très longues séances de discussions avec lui. Je ne voulais pas garder pour moi tout ce qu’il m’avait raconté. Les Haïtiens devraient lire tout ça. Ensuite, à partir de Bosch, je me suis tourné vers l’Amérique centrale, le Chili... Pendant mon exil, entre 1984 et 1986, j’ai eu l’occasion de rencontrer beaucoup d’hommes politiques et d’intellectuels de l’Amérique latine. J’estimais qu’il fallait partager avec les Haïtiens leurs expériences. C’est ainsi que m’est venu ce souci d’écrire le premier tome », confie-t-il. 

Son intérêt pour l’histoire influe sur son talent de romancier. En effet, son premier contact avec le roman porte l’empreinte de l’histoire. Autant qu’il est habité par l’histoire et vice versa. « Cora Geffrard », qu’il a publié en 2009, est un roman historique. « Je savais que j’allais écrire ce roman depuis mon jeune âge. Mais j’attendais le moment, la maturité. Mes romans Cora Geffrard, L’âge du tigre, La prison des jours sont des histoires que j’ai entendues. Elles ont été racontées à l’haïtienne. Je me disais qu’elles méritaient d’être racontées. Je ne pouvais en faire des livres d’histoire parce qu’il manquait de matériaux scientifiques. Mais en roman, c’est extraordinaire. Ces sujets m’habitent depuis mon jeune âge. Grâce à la lecture j'ai pu maîtriser l’art du récit, du roman, etc. », se réjouit-il. 

Michel Soukar a écrit sur toutes ses passions. Le football, la musique, l’histoire, etc. Il explique ce choix. « Seule la passion peut vous tenir en haleine. Il faut que le sujet me possède. Même si l'on m’offrait 1 million de dollars pour écrire sur un sujet qui ne m’intéresse pas, je ne peux pas le faire. Je sais que j'allais le rater », prévient-il. 

L’auteur compte plusieurs biographies dans son répertoire. Une manière pour lui de saluer des héritages légués par des Haïtiens. « Ce sont des gens qui ne mourront pas. Ils ont marqué leurs époques à leur manière. Qu’il s’agisse du père Volel, de Jacques Mésidor, de Manno Charlemagne, de Raoul Guillaume, Philippe Vorbe », avance-t-il. 

Michel Soukar n’a pas échappé à l’exil, le sort commun de tous les intellectuels et activistes de son époque qui s’opposaient à la tyrannie des Duvalier. Il confie que très tôt il s’est engagé dans une lutte pour renverser le dictateur tout en ayant conscience des risques. « Je ne me faisais pas d’illusion. Je savais que je pouvais prendre rendez-vous avec le pire en m’engageant dans une lutte clandestine et légale. Je l’assumais. J’ai échappé à plusieurs arrestations, en 1980, en 1982. En 1984, ils m’ont raté de peu. J’étais obligé de passer quelques semaines en clandestinité, ensuite à l’ambassade du Panama. J’ai dû ensuite partir pour l’exil. J’ai été au Panama, à Cuba, au Canada », raconte-t-il. 

Durant son exil, Soukar souligne qu’il a eu le temps d’étudier. Il a expliqué également que l’exil l’a beaucoup marqué. « J’ai fait une maîtrise en littérature à l’université du Québec. J’ai lu énormément au cours de cette période. J’ai rencontré beaucoup de gens et nous avons eu des échanges d’expériences extraordinaires. Je dis souvent que l’exil c’est comme la prison. On n’est plus la même personne après. Cela m’a beaucoup marqué. Cela m’a ouvert les yeux vers d’autres horizons », se rappelle-t-il. 

Avec sa collection « Les textes retrouvés », Michel Soukar a exhumé des textes oubliés ou inconnus du grand public. Des dizaines d’ouvrages ont été publiés dans cette collection. Il a expliqué que cette collection est en adéquation avec son souci du partage. « Depuis mon jeune âge, j’étais un passionné de la lecture. Cette passion des livres m’a amené à découvrir la richesse du patrimoine intellectuel haïtien. Un pays avec 90% d’analphabètes à l’époque a pu produire tout ce corpus. C’est extraordinaire. Mais la majorité des jeunes ignoraient ces productions. Ces livres jaunissaient dans les rayons des bibliothèques. Je me suis dit qu’il fallait sauver ce patrimoine. Leslie F. Manigat a créé le ministère de la Culture en 1988, je me suis dit que cela devait être le premier rôle de cette institution. Manigat n’a passé que quelques mois. Ensuite, j’ai partagé l’idée avec plusieurs amis qui travaillaient entre autres aux presses nationales. Wilhelm Edouard avait commencé ce travail aux Presses nationales. Quand je travaillais au Petit Samedi Soir, Dieudonné Fardin avait commencé à rééditer les classiques haïtiens. Mais je pensais que ce n’était que la goutte d’eau. Quand je suis replongé dans les lectures historiques, j’ai découvert des livres d’une richesse de pensée extraordinaire qui n’ont été publiés qu’une fois. J’ai également un tas d’études et d’articles de journaux qui n’ont jamais été publiés sous forme de livre », dit-il. 

En 2013, poursuit Soukar, j’ai voulu concrétiser le projet. « J’ai envoyé plus d’une trentaine de correspondances à des amis du secteur privé et du secteur public pour leur expliquer la démarche. La seule personne qui a répondu favorablement à ma demande, c’était Charles Castel, gouverneur de la BRH à l’époque. C’est comme ça qu’on avait commencé. On a ré-édité Horace Pauléus Sanon, Price-Mars, Rosalvo Bobo, Anténor Firmin, etc. Après, d’autres personnes se sont intéressées au projet. Quelques amis du secteur privé m’ont aidé. Maintenant nous sommes à une trentaine de titres », fait-il savoir. 

Michel Soukar affirme que certains lui ont déjà exprimé leur reconnaissance pour ce travail. « J’ai toujours, qu’il n’y a pas de succès sans succession. C’est pour cela que j’ai toujours eu l’obsession de la transmission. C’est fondamental de transmettre, de parler aux jeunes. Je me fais beaucoup de soucis pour ce pays qui peut disparaître, parce que l’histoire est un cimetière de pays et de peuple. Mais dans mes conférences à Port-au-Prince, dans les villes de province, et même à l’extérieur, je rencontre beaucoup qui me remercient pour mon travail, qui veulent discuter avec moi. Ce sont pour la plupart des jeunes de 18 ans, de 20 ans, etc. Récemment, j’étais au Cap-Haïtien devant un public de plus de 300 jeunes. Ils ont acheté plus de 200 exemplaires de mon dernier roman Le sang du citoyen. Ils ont posé des questions. Ils voulaient comprendre comment le pays en est arrivé là et ce qu’on peut faire pour changer la situation », explique-t-il. 

Dans la foulée, l’écrivain affirme n’avoir pas de souci pour la succession. Il a en revanche indiqué qu’il se fait du souci de l’incapacité des Haïtiens à se mettre ensemble pour bâtir quelque chose. « Haïti a toujours produit de brillantes individualités. Nous sommes un pays d’échantillons. N’importe quel pays serait ravi d’avoir un Jean Price-Mars, un Jacques Roumain, un Dantès Bellegarde... Haïti est quand même un pays contradictoire, paradoxal. D’un point de vue collectif, ici c’est la catastrophe. La raison c’est parce qu’Haïti n’est pas né d’un projet mais d’un refus. Celui de ne pas retourner dans l’esclavage. Nos ancêtres, avec l’aide des Anglais, des Américains et de la fièvre jaune, ont poussé le dos des Français. Mais c’était pour s’entredéchirer après », se désole-t-il, invitant le public à lire « L’héritage colonial » de David Placide pour comprendre ce qui se passe en Haïti. Cet ouvrage, il l’a réédité en 2014. 

La famille, l’écriture et la lecture occupent le quotidien de Michel Soukar. Il n’arrête pas d’écrire, de produire. C’est ce qu’il a révélé au cours de cette entrevue. « Comment se passe ma journée ? Je m’occupe d’abord de ma femme et de mes enfants. Après, je vais m’occuper de mes livres. Je pars travailler dans les bibliothèques, notamment à la bibliothèque de Saint-Louis de Gonzague. Je vais chercher ce dont j’ai besoin. De la documentation précise. Je lis. J’ai aussi des rencontres avec d’éventuels sponsors, pour leur parler des projets. Ils ne sont pas nombreux mais ils me font confiance. Mes week-ends sont toujours laborieux. Je ne vais pas à la plage . Mon week-end commence le vendredi après-midi et s’achève le dimanche. Je produis. Des textes de présentation ou des livres. À cela s’ajoutent mes conférences, mes causeries avec les jeunes dans les écoles, les associations, etc. Je vis ma vie comme j’avais voulu la vivre », confie Michel Soukar.



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