Prosper Avril retrace l’histoire des transitions politiques en Haïti

Publié le 2021-06-08 | lenouvelliste.com

L’ancien président d’Haïti, Prosper Avril, publie son dernier ouvrage intitulé « L’histoire des transitions politiques en Haïti (1806-2020) ». Cet ouvrage sonde l’histoire, présente les présidents d’Haïti, et raconte leur fin de règne. C’est un outil en plus pour mieux appréhender la culture politique en Haïti. Sur Magik9, l’auteur a justifié son intérêt pour des recherches sur les transitions. « J’ai expérimenté deux systèmes de transition. J’étais membre du Conseil national de gouvernement (CNG) après le départ de Jean-Claude Duvalier et j’ai été président provisoire après le départ de Henry Namphy. Je connais très bien la transition. Je sais à quel point cela peut faire du tort au pays, mais aussi comme elle pourrait faire du bien au pays. En 2020, quand ce débat a refait surface, je me suis demandé si la maladie de la transition n’était pas endémique en Haïti. J’ai fait des recherches historiques pour remonter à l’origine de ce mode de gouvernement et comment l’éviter à l’avenir », a-t-il dit d’entrée de jeu. 

Citant les résultats de ses recherches, Prosper Avril affirme que la transition remonte à la mort de l’empereur Jean- Jacques Dessalines. « A l’époque, les généraux Pétion et Gérin ont créé le même jour le Conseil des généraux pour diriger le pays. Le 23 octobre, ils ont nommé Henry Christophe chef provisoire de l’Etat, l’équivalent de président provisoire. Ils ne sont pas nombreux ceux qui connaissent ce fait historique. C’est pour cela que j’ai intensifié mes recherches afin de publier ce livre », a-t-il avancé. 

Dans son ouvrage, le général Prosper Avril a rendu hommage et salué les travaux des historiens Jean C. Dorsainvil, Thomas Madiou, Alain Turnier, Jean Fouchard, entre autres. Il a exposé 5 situations qui résument l’occupation de l’espace politique en Haïti par les Haïtiens: Quand le chef d’Etat a un mandat et on ne réussit pas à le chasser du pouvoir; le chef d’Etat qui n’arrive pas à boucler son mandat et qui prend la fuite sous la contrainte; le chef d’Etat provisoire; le Conseil de gouvernement; et la période d’absence de gouvernement. « Un mot peut tout résumer. L’histoire d’Haïti est tumultueuse. Au cours de cette recherche, j’ai dénombré 22 occasions où le pays n’était dirigé par personne. Il y a eu également plus de 5 présidents qui ont été nommés par des Assemblées constituantes », a-t-il fait remarquer.

Haïti a dû attendre jusqu’au 15 mai 1922 pour qu’un président élu passe le maillet directement à son successeur élu. Sudre Dartiguenave, a la fin de son mandat, à transmis le pouvoir à Louis Borno. Plus de 100 ans après notre indépendance. De l’avis de Prosper Avril, cela illustre beaucoup de choses. Les rapports politiques sont toujours tumultueux. Très rares sont les chefs d’Etat qui ont pu rentrer chez eux tranquillement à la fin de leur mandat. 

Prosper Avril a toutefois évoqué des occasions où des chefs d’Etat se sont bien comportés. « Je peux prendre l’exemple d’Eugène Roy. On était en pleine occupation américaine et on travaillait pour la désoccupation. Washington avait conditionné le départ de ses troupes à l’élection d’un président selon les normes constitutionnelles. A l’époque, la population réclamait le retour du Parlement, dysfonctionnel sous la présidence de Dartiguenave. Cette revendication était appuyée par Washington. Le Conseil d’Etat a nommé Eugène Roy pour un mandat de 6 ans alors qu’il devait être nommé président provisoire. Il a réalisé les élections rapidement pour rétablir le Sénat et la Chambre des députés. Ensuite il a remis sa démission pour permettre l’élection d’un nouveau président sous l’empire de la nouvelle Constitution. C’était un grand accomplissement. Malheureusement, le président Sténio Vincent, élu par les deux chambres, a tout chambardé en voulant changer la Constitution  pour obtenir un autre mandat», a-t-il révélé. 

Autre bon exemple relaté par Prosper Avril dans son ouvrage est le cas du président Nissage Saget. « Il était à 2 jours de la fin de sa présidence. Il y avait des troubles dans l’Assemblée nationale. On ne pouvait pas réunir le quorum. Le président de la chambre, constatant l’impossibilité pour les parlementaires de voter un autre président, a demandé à Nissage Saget de rester au pouvoir en attendant de trouver son successeur. Ce dernier a décliné l'offre, jugeant celle-ci inconstitutionnelle. Il est parti et a confié le pouvoir au Conseil des ministres », a-t-il rapporté. 

Prosper Avril a raconté une succession d’événements qui ont conduit à la présidence à vie de François Duvalier. « Paul Eugène Magloire avait un mandat de 6 ans. Il était mentionné dans la Constitution que son mandat devait se terminer le 15 mai 1957. Ses opposants voulaient son départ le 15 mai 1956, soutenant que la Constitution ne devait pas fixer la fin de son mandat pour un an plus tard. Il y a eu des manifestations, une bataille politique, durant toute l’année. Magloire est parti en décembre 1956. Nemours Pierre Louis est devenu président. L’un des problèmes dans les gouvernements de transition, c’est attendre des présidents qu’ils accomplissent des choses réservées aux élus. Ils sont là pour organiser uniquement les élections. On avait exigé de Nemours Pierre Louis de juger Magloire et de saisir ses biens. Il a refusé et a remis sa démission. Au lieu de choisir le vice-président de la Cour de cassation ou un de ses membres pour remplacer Pierre Louis, on a mis de côté l’article 81. On s’est dirigé vers le Parlement, comme c’était encore le cas récemment. Les parlementaires ont voté Franck Sylvain. Accusé d’être proche de Duvalier, son règne n’a duré que 56 jours. Il a passé en revanche plus de 100 jours en prison. Après Franck Sylvain, on a demandé à chacun des candidats à la présidence de désigner des représentants au cabinet ministériel. Ils ont ainsi formé le Conseil exécutif de gouvernement de 13 membres. Il y avait des conflits et des suspicions qui ont rendu le Conseil dysfonctionnel. Cela a débouché sur des affrontements au niveau de l’armée un 25 mai. Cela est arrivé parce que, entre-temps les politiciens avaient recruté des partisans au sein de l’armée. Il y a des décès au sein de l’armée, etc. Finalement, l’armée a organisé les élections et Duvalier est élu président. Ce dernier a vite compris qu’il fallait garder le pouvoir à vie pour que le pays puisse respirer un peu. Il était le 8e président à vie d’Haïti », a fait savoir Avril. 

Prosper Avril a été interrogé sur le contexte actuel, caractérisé par un débat sur le changement de la Constitution et la proposition d’un pouvoir de transition. Sans prendre position, il a exhorté les protagonistes au respect des normes. « Il faut respecter les normes. On me reproche d’avoir rétabli la Constitution avec des articles en veilleuse. Je l’ai fait pour respecter les normes. J’ai mis en veilleuse les articles qui interdisaient aux militaires d’exercer le pouvoir, de légiférer, etc. Il faut établir les normes, il faut les respecter jusqu’à ce qu’elles soient modifiées ou remplacées », a-t-il estimé.

Eu égard à sa connaissance de l’histoire, le général Avril avoue qu’il aurait été un meilleur président aujourd’hui. « Si j’avais mené ces études avant de devenir président, j’aurais été un président différent. Peut-être que je n'aurais jamais été président aussi. Parce que j’ai une autre perspective de la présidence provisoire. Je suis devenu président par accident. Ce jour-là, j’ai quitté la maison sans savoir qu’on allait me proposer le poste. Le soir, quand j’ai appelé ma femme pour la consulter, elle n’était pas en mesure de me répondre parce qu’elle priait. Entre-temps, les officiers s’impatientaient de ma réponse. Si j’avais fait les recherches avant, j’aurais été un autre président. Moi j’étais militaire. J’obéissais aux ordres. Je n’étais pas habitué à passer des ordres au sommet. Je ne comprenais pas quand on m’accusait d’avoir un gouvernement personnel. Je ne maîtrisais pas ces notions. (…) La classe politique ne m’accordait pas sa confiance. On ne voulait pas que je réalise les élections. En dépit du fait que j’ai écrit à l’OEA pour lui demander une mission d’observation et aux Nations unies pour une assistance technique, ils étaient méfiants. Dans la ligne de l’esprit de service, j’ai accordé une entrevue à Clarens Renois au cours de laquelle j’ai dit que si le peuple me demande de partir, je partirai. Je l’ai dit parce que je suis un démocrate. Mon cabinet était perplexe, craignant une utilisation de cette déclaration par les forces politiques. Effectivement, ils ont organisé des manifestations pour exiger mon départ. Et j’ai dû partir sans hésiter. Ce qui me permet de revenir vivre dans mon pays sans inquiétudes des années plus tard », a rapporté le général. 

Prosper Avril a souligné qu’il n’avait pas voulu  quitter le pays après son départ du pouvoir. C’était une exigence de la classe politique. « Je suis rentré chez moi. J’y ai passé 2 jours. Vers 2h du matin, l’ambassadeur Alvin P. Adams (alias Bourik chaje) est venu chez moi. Il m’a dit que les forces politiques considèrent que je gardai une influence sur l’armée et mes partisans. Il m’a dit qu’il fallait faire un geste, quitter le pays pendant quelque temps, pour permettre la réalisation d'élections. Je devais revenir après. A tel point que j’ai écrit au président Aristide pour le féliciter de son accession au pouvoir, pensant que j’allais rentrer la semaine suivante pour assister à son inauguration. Ils ont utilisé ma lettre pour découvrir mon adresse et me décerner un mandat », a-t-il raconté. 

Le général Prosper Avril croit qu’il faut rompre avec les méthodes d’occupation du pouvoir et de gouvernance, ce, afin de conduire le pays vers le développement. « Nous sommes passés de champion du monde, de leader mondial, de première république nègre, à la lanterne rouge du monde. Cela est dû aux comportements de nos hommes politiques depuis l’indépendance. Les chefs d’Etat veulent conserver le pouvoir. Cette attitude menace la stabilité du pays et provoque la méfiance chez les citoyens. Aucun capital ne peut être investi dans un pays instable. Le capital est poltron. A titre de comparaison, en République dominicaine on transmet le pouvoir pacifiquement et dans les normes depuis 1965. Les Dominicains arrivent même à transcender leurs différends lors des conflits, comme c’était le cas avec Balaguer et Peña  Gomez. La situation est par conséquent différente en République dominicaine. Il faut que l’élite politique haïtienne se ressaisisse pour permettre au pays d’avoir la stabilité politique, indispensable à la stabilité économique et au développement humain», a-t-il soutenu. 

Prosper Avril a formulé 9 recommandations pour permettre de rompre ce cycle d’instabilité. « Il faut adapter la Constitution à la réalité, établir de façon stricte la chaîne hiérarchisée des personnalités qui peuvent combler les vacances présidentielles; désigner le président de la Cour de cassation et un membre délégué comme personnalités incontournables aptes à recevoir le prestation de serment de tout citoyen qui accède à la présidence; mettre sur pied une institution électorale émargeant au budget de la République avec autorité et les moyens nécessaires pour décider de tout ce qui a trait à l’organisation des élections; institutionnaliser un Conseil constitutionnel […] », a-t-il suggéré. L’ouvrage « L’histoire des transitions politiques en Haïti (1806-2020) » de Prosper Avril est disponible à l’édition virtuelle de Livres en folie cette année.



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