Petro Caribe : Le ministre Laleau plaide pour une éthique de responsabilité

Publié le 2021-06-08 | lenouvelliste.com

Haïti, Petro Caribe et ses déraisons : Manifeste pour une éthique de responsabilité : tel est le titre de l’ouvrage de Wilson Laleau, professeur ancien ministre du Commerce et de l’Industrie et ancien ministre de l’Economie et des Finances de la République d’Haïti. Préfacé par le journaliste et écrivain Pierre-Raymond Dumas, il se veut être une démarche d’explication pour rétablir quelques vérités sur la gestion du Fonds PetroCaribe et aussi sur une série de questions d’ordre budgétaire, financier, économique, commercial tout en répondant à des attaques faites à son encontre sur la dilapidation dudit fonds. Cette somme de références et d’analyses a le mérite d’être claire, savante et soutenue : elle témoigne d’une connaissance et d’une compréhension du fonctionnement de l’Administration publique, des procédures, des lois, bref de l’État. Au cours de son passage dans la fonction publique, il s’est distingué par un dynamisme sans faille : il a imaginé et mis sur pied programme sur programme. Son travail de sensibilisation auprès du secteur privé des affaires, d’associations socioprofessionnelles et des bailleurs internationaux s’est appuyé notamment sur des réunions interministérielles, des débats publics, des tournées en provinces et des séminaires. Il est facile de reconnaître le brillant professeur qu’est Wilson Laleau en parcourant ce texte. Ses nombreux références bibliographiques et annexes, les uns plus instructifs que les autres, témoignent de l’étendue et de la richesse de sa culture et de ses actions ministérielles.

Dès les premières pages, il se pose en victime d’attaques et de machinations orchestrées par des «esprits malveillants» tout en admettant que l’insatisfaction de la grande majorité de la population qui réclame la lumière sur l’utilisation du fonds PetroCaribe prend racine dans les frustrations sociales accumulées durant des décennies d’échecs de politiques économiques et d’utilisation non optimale des ressources publiques, dans les violences autant directes que symboliques que cette majorité subit depuis trop longtemps, dans l’incapacité des politiques publiques à venir à bout du chômage, de la pauvreté massive et des inégalités criantes qui caractérisent nos rapports, et pire, dans le fait que “l’Administration de l’État semble évoluer en totale déconnexion avec les réalités concrètes du corps social”. Mais s’agissant des faits qui lui sont reprochés dans ce que la société civile appelle la dilapidation du fonds PetroCaribe, il les associe à l’oeuvre d’un “laboratoire” à la solde de quelques politiciens malhonnêtes”. Sans fard, il parle d’une instrumentalisation du dossier PetroCaribe, d’enquêtes “dites de corruption pour couvrir certains et acculer d’autres qui se voient ainsi jetés en pâture à la vindicte populaire”. Avec insistance, il encourage donc la société civile à “forcer les institutions à faire émerger la vérité (de la justice, NDLR)”. Pour sa part, c’est le principe de précaution qui lui a commandé d’engager “le débat avec ses accusateurs pour faire jaillir la vérité (celle des faits dont il a été témoin, le citoyen ne pouvant établir la vérité de la justice, NDLR).

Nécessaire à la compréhension de l’économie nationale contemporaine dans certains de ses détails, l’ouvrage est divisé en deux parties et contient 5 chapitres dont les deux premiers forment la première partie et les trois autres la deuxième. Le premier chapitre entier est consacré à ce que l’auteur appelle la “fabrication de l’opinion publique”.  Sans filtre, il parle de la diffamation dont il est victime, autant sur les réseaux sociaux que dans “une certaine presse”. De façon frontale, il indexe la malhonnêteté intellectuelle et morale des individus qui diffusent de fausses informations dans le seul but d’attiser la haine, de manipuler les masses et de se servir du chaos qui en résulte pour s’emparer du pouvoir. Dans ces conditions, réagir s’impose comme un acte citoyen et démocratique, surtout quand “la perfidie du message tient dans sa vraisemblance”.

Le deuxième chapitre, intitulé “La vérité sur PetroCaribe”, explique avec force détails au lecteur ce que c’est que PetroCaribe, les origines de cet accord et les conditions d’intégration d’Haïti dans cet accord régional. C’est un chapitre intéressant à lire pour qui veut savoir quand cette « manne » avait commencé à tomber, les institutions qui avaient la charge de la mise en oeuvre de l’accord entre le Venezuela et Haïti, celles qui administraient les ressources générées, les montants réels décaissés, les procédures de décaissement, le circuit des dépenses, etc. Avec beaucoup de rigueur, il aborde aussi dans ce chapitre les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) en rappelant les écarts reprochés au ministre de l’Économie et des Finances qu’il a été. Avec des arguments probants, il rejette ces accusations qui sont, selon lui, infondées, regrettant au passage que l’on puisse retrouver de telles erreurs dans des documents aussi importants que ceux de la CSCCA. Il en est de même pour les deux rapports de la commission sénatoriale. De l’avis de l’auteur, l’on se sert de PetroCaribe comme prétexte dans la lutte politique pour accaparer le pouvoir. ‘‘La vérité, selon lui, est que l’absence de réalisations concrètes du fonds PetroCaribe est la conséquence du fait que les fonds ont été éparpillés dans de petits projets.  Il le dit en ces termes: “…les ressources ont été distribuées sur trop grand nombre de projets de petite taille pour essayer de satisfaire tout le monde à court terme au lieu d’engager quelques projets d’envergure qui auraient catalysé les investissements privés et servi de base à la relance durable de l’économie”. Et il ajoute tout de suite après la citation qui précède: “La préférence visiblement a été donnée au social”. Quel peut bien être le sens qu’il donne au concept de “social”? Le « social » serait-il, ici, aux antipodes de l’ « économique »? Les projets qui auraient catalysé les investissements privés et favorisé la relance durable de l’économie excluraient donc le “social”?

Dans le troisième chapitre qui débute la deuxième partie, plongé dans un monde houleux à la toxicité inépuisable, il parle des nombreux écueils qui plombent le métier de ministre en Haïti. À la dimension et la complexité des problèmes à résoudre s’ajoute le fait que “chez nous, pour faire opposition, par principe, on s’oppose à tout”.Toutes les difficultés à mettre en oeuvre des politiques publiques pour faire démarrer le train du développement dans le pays se rapportent, à ses yeux, au système de prédation qui caractérise les rapports de production. Avec un regard perçant, il s’est attardé sur les modus operandi de la prédation, système dans lequel l’intérêt de la collectivité s’efface au profit des intérêts de groupes économiques puissants qui contrôlent l’action des pouvoirs publics et s’en servent pour modifier la répartition du surplus collectif à leur avantage : ceux qui revendiquent de vouloir changer le système ne prennent pas la mesure de son enracinement dans notre manière de penser et notre manière d’être, ils n’en saisissent pas non plus son emprise institutionnelle, encore moins ses déterminants. De qui l’auteur tait-il le nom ? Question légitime quand on sait que le mot “système” autant que l’expression “changement de système” était omniprésent durant la campagne du candidat Michel Joseph Martelly. Mais en acteur direct, il fait émerger une lumière sur bien des questions en apportant des éléments de réponse précieux dans un style élégant et ferme.

Les chapitres 4 et 5 racontent ses expériences épouvantes, respectivement comme ministre du Commerce et de l’Industrie et ministre de l’Économie et des Finances. Aux commandes du ministère de Commerce et de l’Industrie, il nous fait le récit des actions qu’il a entreprises pour redynamiser le personnel, des travaux menés par la Commission présidentielle pour la réforme du droit des affaires (CPRDA), de ses efforts pour encadrer le développement des filières de production et de ses tentatives pour aligner nos pratiques d’affaires sur les exigences actuelles de l’économie mondiale. En se basant sur sa propre vision du monde, il déplore, avec amertume on dirait, nos mauvaises pratiques institutionnelles qui causent des entorses au principe de continuité de l’État. Beaucoup des travaux entamés au ministère du Commerce et de l’Industrie n’ont pas survécu à son départ. Là est l’une des clés de son désarroi. L’ancien ministre décrit les circonstances de son arrivée à la tête du ministère de l’Économie et des Finances comme tout à fait particulières. Entre sa volonté de ne pas abandonner le travail entamé au Ministère du Commerce et de l’Industrie et l’insistance du président de la République et du Premier ministre, il n’avait pas trop le choix. Du coup, il explique les nombreux défis auxquels il a dû faire face en tant que ministre de l’Économie et des Finances, les pressions politiques et sectorielles auxquelles il était soumis et les blocages de sources diverses qui gênaient ou limitaient carrément ses actions. Qu’il s’agisse des 50 mesures en soutien à l’emploi et à la croissance économique, de la question du portage, de la création d’un fonds d’investissement, du projet HLSI, de la consolidation de la réforme du Trésor, du défi de la coordination intersectorielle, des difficultés de la mise en oeuvre du projet des MPI (micro-parc industriel), il dresse un tableau très sombre de l’état lamentable de nos institutions.

 En effet, au fil des pages, le praticien qui semble avoir bien saisi les causes de nos malheurs (comme l’aurait dit Edmond Paul), décrit avec une impressionnante clarté les déterminants de cette incapacité chronique de l’État à répondre à ses obligations et les logiques d’action qui expliquent les dysfonctionnements de nos institutions. Nos décisions, soutient-il, “sont piégées par la prégnance du vide”, car elles n’obéissent à aucune doctrine ou courant idéologique. Après comparaison avec d’autres comme le Japon, la Corée du Sud, la République dominicaine, le Chili, il soutient que le problème de la pauvreté générale d’Haïti n’a jamais été un problème de ressources, mais réside dans son incapacité à mobiliser les ressources dont elle dispose de “manière intelligente et rationnelle”. Les structures parallèles, ad hoc, que certains chefs d’État ont essayées ne sont, de son avis, nullement capables de résoudre durablement les problèmes. Sont-ce des aveux d’échec de son passage à la tête de deux grandes institutions du pays dont l’une aux enjeux si importants ? (Le chapitre 5 est intitulé : LE MINISTÈRE DE L’ÉCONOMIE ET DES FINANCES, DES ENJEUX SI IMPORTANTS). Sa grande objectivité à cet égard témoigne de l’intérêt qu’il porte à l’avenir du pays.

À grand renfort d’arguments, il y va sans langue de bois : “le budget national est prioritairement au service du système de prédation”. Aussitôt le budget de la République transmis au Parlement, “il est souvent manipulé au bénéfice de groupes d’intérêt particuliers qui dictent ce qu’il faut retrancher ou ajouter”. Et ce système, “maintenu grâce à la corruption et au chantage, cultive un mépris arrogant, une méfiance instinctive vis-à-vis de la méthode et de la science”. Il raconte une anecdote où un collègue ministre lui a demandé sans nuance de “réserver son intervention doctorale pour l’Université”. C’était à la séance du Conseil des ministres de la première résolution PetroCaribe prise sous l’administration du président Michel Joseph Martelly, le 28 février 2012. Insinue-t-il que le “système de prédation” dont il parle en long et en large avec ses dignes représentants au sein du gouvernement ? Quand Wilson Laleau rappelle que “dans le contexte d’une économie de prédation, s’engager à bien faire son travail comme responsable public peut être considéré comme un délit majeur passible de la peine maximale”… quand il révèle que président tèt Kale a dû intervenir pour lui conseiller de “prendre des précautions, de renforcer sa sécurité personnelle, de faire attention à tout, y compris au poison”… Wilson Laleau essaie-t-il de nous dire que la discontinuité de ses tentatives de redresser la barque des deux institutions dont il avait la charge serait dû au fait que les tenants du système de prédation étaient autant les groupes économiques puissants dont il a fait mention que ses propres collaborateurs au sein du gouvernement ? Rien n’est simple à cet égard.

Une dernière considération. Tout au long du livre dont la postface est signée par Louis-Naud Pierre, il n’a cessé de décrypter la corruption qui gangrène les institutions publiques. Sa harangue tranchante sur la prédation tend à démontrer comment la corruption s’est depuis longtemps érigée en système chez nous, d’où son appel à la “responsabilité” parce que l’autonomie de l’État se gagne au niveau des actions responsables et parce que “le système” ne peut plus survivre. Mais quand vient l’heure de parler de PetroCaribe, le plus grand scandale de corruption qui caractérise notre époque, il est moins tranchant et devient tout à coup très prudent en parlant d’un “éventuel gaspillage des ressources”, en concluant que “certaines critiques faites sur la gestion du programme PetroCaribe…ne sont pas infondées”, et qu’il y a “beaucoup d’exagérations dans ce qui est reproché à la plupart des personnes indexées”. Comment distinguerons-nous les critiques qui seraient fondées de celles qui ne le seraient pas? Les reproches exagérés et ceux qui correspondent réellement aux irrégularités commises par les personnes indexées? Sera-ce la justice qui le déterminera ? Les réserves de Wilson Laleau seraient-elles liées à des secrets d’État?

Autant de questions incontournables qui méritent des réponses solides et définitives que seuls un audit indépendant global et, peut-être un procès sérieux peuvent apporter. On a terminé la lecture de ce livre dense avec le sentiment qu’il ne dit pas tout. Son écriture suit les méandres de la réalité tumultueuse et conflictuelle qu’il décrit. Dans la conclusion, il fait cette confession: “Cette génération politique collectivement a des excuses à présenter à la nation pour les choix qu’elle n’a pas faits et/ou les décisions qu’elle n’a pas prises par lâcheté, par incompétence, par l’appât du gain facile ou par mépris du bien commun”.

Anivince Jean-Baptiste

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Wilson Laleau, Haïti, PetroCararibe et ses déraisons. Manifeste pour une éthique de responsabilité (2e édition, revue et augmentée). C3 Editions. Imprimerie Brutus, janvier 2021.

Anivince Jean-Baptiste
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