Livres en Folie

« La prison des jours » de Michel Soukar ou le bonheur de la transmission

Dans «La prison des jours », l’écrivain Michel Soukar enmmène le lecteur à l'époque de la période de l’occupation américaine. Antoine Pierre-Paul, un des premiers opposants à l’occupation américaine de juillet 1915, a formé un groupe armé pour attaquer les soldats américains à Port-au-Prince. Avec une plume alerte, Michel Soukar nous offre un roman plein de surprises et de rebondissements.

Publié le 2021-05-11 | lenouvelliste.com

Tout nous ravit et nous fascine dans ce troisième roman de Michel Soukar : un style haletant, beaucoup de descriptions, une écriture intransigeante pour un texte d’une grande subtilité. 

Offrant une belle plongée au coeur de l'Haïti du XXe siècle, « La prison des jours » (Mémoire d’encrier, 2012) est un roman d’une grande érudition. Neuf ans après sa première publication, ce roman historique garde toute sa fraîcheur.

Le personnage principal de ce roman, Antoine Pierre-Paul, est un commerçant qui habite à Port-au-Prince. Il se donne corps et âme pour sauver l’honneur et la dignité du pays lors du débarquement des Américains sur le sol d’Haïti. Il lance une insurrection armée contre les forces de l’occupant. « Si la mort survient, je l’accepterai, je dois défendre l’honneur », accepte-t-il. Son visage est sur tous les murs de la ville. Une somme de deux cents dollars est promise à celui ou à celle qui fournirait des renseignements pour sa capture. Représailles dans tout le pays. Pierre-Paul, qui préfère afficher un cadavre fier plutôt qu’une présence méprisable, ira jusqu'au bout de ses convictions et tentera de hisser le pays vers la dignité. Il forme un petit groupe armé pour lutter contre les marines américains lors d'un soulèvement qui éclate le 3 janvier 1916. Mais comment allait-il trouver la dignité ? 

Sous nos yeux, se défilent des personnages braves, faisant face à de nombreuses péripéties : Seymour, Lucienne et Christine Dufort, le colonel Waller, le président Dartiguenave, le major Buttler, Paul Dammone, Mizael Codio et Cicéron, la grande figure féminine du livre, Fémilia. Malgré la tension politique, l’auteur nous fait revivre la période carême, le plaisir du carnaval, nos coutumes et nos mœurs. L’héritage culturel est au centre de la narration jusqu’à la fin du roman qui nous réserve une double surprise.

Mémoire et transmission 

Écrire sur l’occupation américaine, c’est traduire l’évènement en mots. Cette traduction donne lieu à un récit. C’est mettre à nu le chaos du vécu. Ici, la narration implique le recours à la mémoire, laquelle ne peut s’exprimer qu’à travers une narration. Ce qu’on entend ici par mémoire se transmet essentiellement à travers un effort narratif, c’est-à-dire sous une forme peu ou prou rationalisée par le recours au langage. 

Si l’on se réfère aux différents ouvrages théoriques sur la transmission, on voit qu’il existe deux types de transmission : la transmission intergénérationnelle  et la transmission transgénérationnelle. Comme le rappelle Anne Ancelin Schutzenberger : « les transmissions intergénérationnelles sont des transmissions pensées et parlées, habitudes, manière d’être, etc. ». De même,  Albert Ciconne dans son livre « La transmission psychique inconscient » (Paris, Dunod, 1999) ajoute que « la transmission intergénérationnelle concerne les objets, les fantasmes, les histoires, romans, mythes familiaux, qui apportent au sujet des éléments psychiquement intégrables et favorisent le processus d’identification lui permettant de constituer son propre appareil psychique ». La transmission intergénérationnelle est une transmission consciente et s’effectue entre les générations en relations directes alors que la transmission transgénérationnelle est inconsciente et se passe entre générations qui ne se côtoient plus.

Dans « La prison des jours », il s’agit d’une transmission intergénérationnelle dont nous bénéficions la passation d’un savoir. Une vision réfléchie sur l’occupation, la guerre, la société et l’individu.  Rien n’est caché ; tout est dévoilé dans la plus grande transparence.  

Michel Soukar, 66 ans, auteur de trois romans fascinants, s'impose, livre après livre, comme l'un des plus doués des romanciers de sa génération. Son œuvre,  d'une exceptionnelle intensité et d'une profonde beauté, met en avant la fiction comme la forme la plus révélatrice pour raconter l'histoire.Chacun de ses livres fait écho au précédent et semble se raccorder,  par discontinuité, dans une unité cohérente. Historien, analyste politique, écrivain et journaliste, il est co-invité d'honneur de la 27e édition de Livres en Folie qui se déroulera du 31 mai au 13 juin 2021.

Michel Soukar a publié une vingtaine d’ouvrages, dans des genres différents: poésie, théâtre, histoire et roman. Son roman historique, «Cora Geffrard», publié chez Mémoire d’encrier en 2011, lui a valu une mention spéciale du Prix littéraire des Caraïbes 2011 de l’ADELF. Michel Soukar écrit pour notre bonheur des romans et des récits qui ne ressemblent à aucun autre, sinon aux siens.



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