Portrait de Femme

Garihanna Jean Louis, l’humoriste à saveur mangue-érable

Première femme noire diplômée de l’Ecole Nationale de l’Humour à Montréal, Garihanna Jean-Louis a grandi sur les planches, récoltant les ovations de milliers de spectateurs grâce à son talent. Haïti au cœur, le théâtre et l’humour comme boussole, la co-fondatrice de Les Sœurs Jean-Louis inc. avance dans ses multiples projets sans se laisser démonter. Un jour elle remportera peut-être un Oscar, comme elle le rêve, mais en attendant, elle travaille d’arrache pied, offrant au monde son humour et son vécu à saveur mangue-érable. 

Publié le 2021-05-06 | lenouvelliste.com

Garihanna Jean-Louis débarque en Haïti à l’âge de 5 ans. « Mes parents étaient fatigués de vivre au Québec, fatigués du froid et du racisme. Ils se sont dits, on prend nos cliques et nos claques et on va investir dans notre pays », raconte celle qui prend naissance à Montréal le 20 septembre 1989. Ce retour au bercail l’enchante. Elle suit ses cours primaires au Collège Classique Féminin (CCF) et en parallèle elle fait du théâtre avec la compagnie Atelier Théâtre Éclosion de Florence Jean-Louis Dupuy. « Déjà à 7 ans, j’étais la plus jeune actrice professionnelle de la compagnie », se rappelle Garihanna qui garde encore jalousement les souvenirs de ses belles performances au Rex Théâtre au Champs de Mars.

L’enfance de cette élève qui sera reçue chez les Sœurs de Sainte Rose de Lima pour les classes secondaires, s’écoule tranquille, douce, « épanouie » pour reprendre ses mots. Entre les livres et les planches de diverses salles de spectacles, elle apprend à aimer son pays, Haïti. Cependant, en 2004, alors qu’elle est à Montréal pour des vacances d’été, sa mère l’appelle. « Elle m’a dit « tu restes » ! », raconte Garihanna Jean-Louis encore marqué par ce souvenir. Ses jérémiades et ses complaintes ne changeront rien à cette décision qui semble sans appel vu le climat d’insécurité qui règne dans le pays à cette époque. Les préparatifs sont vite faits pour que l’adolescente de 15 ans soit scolarisée. Elle termine son secondaire canadien, puis sombre dans une dépression. « Oui à l’école, cela allait bien mais au niveau de l’adaptation familiale… ma famille était quand même en Haïti. Certes mon frère de 22 ans à l’époque prenait soin de moi, mais émotionnellement, je me sentais livrée à moi-même. C’est la première fois de ma vie que j’ai fait une dépression. D’ailleurs on m’a toujours dit que les noirs, surtout les Haïtiens n’en souffraient pas. Ça n’existait pas dans notre langage. Pourtant j’ai perdu tous mes cheveux, j’allais mal. Ma mère a dû rentrer pour comprendre ce qui se passait quand on m’a diagnostiqué », confie Garihanna qui souffre aujourd’hui encore d’alopécie. 

En 2006, Garihanna retourne donc en Haïti avec sa famille. « Je rejoins mes camarades à Ste Rose de Lima en rhéto. Je suis présidente de ma classe. Tout va à merveille. Je me sentais en sécurité. C’était chez moi. J’étais genre pourquoi on m’avait fait laissé le pays ». Mais ce calme ne dure pas longtemps. En 2008, sa famille devient l’une des victimes du kidnapping. Si sa sœur Cynthia a eu le temps de sauter de la voiture et de s’échapper, les agresseurs partent néanmoins avec sa mère. Cette dernière sera séquestrée pendant quatre jours avant d’obtenir sa libération. Cet épisode douloureux ne lui laisse pas trop de choix, Garihanna, bagages en mains, est renvoyée au Canada. « J’avais le choix entre rejoindre une tante en Suisse ou rester au Canada. J’ai donc sauté sur la deuxième option pour être plus proche de mon pays », raconte Garihanna qui va, dès son arriver, entamer ses études de licences en Sciences Economiques.

Après sa graduation en 2012, elle revient en Haïti pour, dit-elle « apporter le peu que j’ai à mon pays ». Elle décroche un poste au Ministère du Commerce et de l’Industrie. Mais il n’a fallu que quelques mois pour que la corruption et les mesquineries du système la prennent à la gorge. « On m’a clairement dit un jour, tu poses trop de questions. Met dlo nan diven w. Cela m’a traumatisé.  J’ai vite compris que je n’étais pas à ma place », dit-elle, écœurée par l’expérience. Là voilà donc un an et demi plus tard, reprenant l’avion en direction du Canada. « Je m’inscris donc en criminologie à l’Université de Montréal toujours dans l’optique de me battre contre les crimes économiques, les crimes col blanc », confie celle qui a travaillé comme cadet-policier au Service de Police de la ville de Montréal (SPVM). 

Elle décide de vivre 

Un matin de mai 2013, sa sœur Cynthia l’envoie un message « Papy est mort ». « Lol, comment ça ? » répond-elle, incrédule. En effet, le paternel est terrassé par une crise cardiaque alors qu’on ne le connaissait pas malade. Lui non plus, d‘ailleurs. Cette mort soudaine amène Garihanna à tout remettre en question. Sa vie. Sa carrière. Ses choix. « Je me questionnais sur le sens de ma vie et ce que je voulais en faire réellement. Ce qui m’allumait dans mon travail au niveau de la police ou dans la criminologie, c’était de pouvoir mettre derrière les barreaux ces vagabonds qui faisaient du mal. Ce n’était pas trop sain comme motivation. Ça venait plutôt d’une place de vengeance, un peu comme un justicier, quoi ? C’était malsain. C’est là que je me suis assise, j’ai pleuré ma vie. Je me suis demandée, est-ce que je voulais vraiment me réveiller tous les matins avec cette frustration de combattre le crime ? Puis j’ai réalisé que la place où j’étais réellement heureuse c’était sur scène, en faisant du théâtre ».

En proie à ses interrogations, début 2014, elle décide de remettre son compteur à zéro et de suivre son cœur. « J’ai tout quitté. Mon travail, mon appartement, tout. Je me suis achetée un billet pour Haïti. Je n’avais aucun plan en tête sinon que donner des cours de théâtre », raconte Garihanna. Chose dite, chose faite ! Elle présente des ateliers à son alma mater, les sœurs de Ste Rose de Lima aussi bien qu’à l’Atelier Théâtre Éclosion. “ J’avais débarqué en Haïti avec ce seul objectif en tête. Je voulais vivre ma vie, même si cela ne me rapportait pas beaucoup de sous. Je faisais du théâtre. Je me sentais bien. Entre temps, je décroche un poste de chef de projet à Bloom pour le feuilleton Zoukoutap. J’étais entourée d’artistes 24/24 et ca me plaisait énormément », explique Garihanna, le regard lumineux, son léger accent canadien renforçant son côté sympathique et chaleureux. 

Première femme noire de l’École nationale de l’Humour de Montréal

En 2015, elle participe à l’atelier de formation que l'École nationale de l'humour à Montréal organise en Haïti. Et, sortant gagnant du concours qui est réalisé par la suite, elle est choisie avec deux autres artistes pour représenter Haïti à la la 3e édition du gala Haha Haïti, mis sur pied pour lever des fonds devant servir à la construction d’une école de l’humour à Port-au-Prince à l’initiative de l’École Nationale de l’humour du Canada. Après son numéro sur la scène du Théâtre Maisonneuve en juillet 2015, la directrice de l’école la rejoint en coulisses pour lui proposer une bourse. « Elle m’a dit, le talent que je vois là, je ne veux pas le laisser partir », nous apprend Garihanna, qui ne peut qu’accepter une telle opportunité. 

Le mois suivant, elle est déjà sur les bancs de l’École Nationale de l’humour pour cette formation de deux ans en création humoristique. Ça a été pénible. L’école de l’humour a été l’une des plus grandes bénédictions de ma vie mais c’était aussi une des plus grandes gifles que j’ai pu prendre en matière d’adaptation. C’est là que j’ai réalisé que si le rire est universel, l’humour est culturel.  Ça varie d’une personne à un autre, d’une culture à une autre bref. Pour moi c’était de retourner dans le système Canadien, dans le système typique Québéquois qui m’était extrêmement étranger », confie Garihanna qui, pendant une fraction de seconde se retrouve plongée dans cette période difficile qui met à rude épreuve sa résilience. 

« Cela a été deux ans où tous les vendredis soirs je pleurais. Cela me faisait la peine de ne pas pouvoir faire rire les gens. Lors de mes stand-up, je regardais leur face de glace, et j’avais l’impression d’y lire « pourquoi t’es la ? », raconte Garihanna qui entre temps reçoit une offre de l’École nationale de Théâtre. À deux doigts de tout laisser tomber, le déclic s’opère. Elle arrive à lâcher prise à la dernière session. « En effet, à force de vouloir plaire au petit milieu dans lequel j’évoluais à l’école, je m’étais dénaturée. C’est là que je me suis dit que je vais m’accepter comme je suis moi, authentiquement moi. Et cela a fonctionné. On est partie en tournée, on a fait près de 40 à 50 salles, et toutes les fois, le numéro que je faisais, il rentrait à un point tel que j’avais un standing ovation. C’est quand je me suis accepté, avec mon vécu et mon humour à saveur mangue-érable que les gens ont décidé de suivre », confie celle que l’histoire retient comme la première femme noire à être diplômée de l’École Nationale de l’Humour en 2017. 

Il faut savoir se créer soi-même les opportunités

Toute de suite après son cursus, Garihanna fonde avec sa sœur Cynthia Jean-Louis, avec qui elle partage cette même passion pour le théâtre, la compagnie de production et de gestion des arts de la scène Les Sœurs Jean-Louis inc. « On est les premiers produits de notre entreprise. On essaie d’ouvrir des portes pour nous même et de les garder ouvertes le plus que possible pour pouvoir accueillir de nouveaux artistes, de nouveaux talents, faire de la place pour ce que l’on appelle au Canada « La Diversité » même si je déteste ce mot je préfèrerais dire « plus de personnes de couleur ». 

Dans cette société contingentée, où le racisme et les discriminations sont réelles, être étrangère, femme et noire n’est pas une combinaison gagnante. Mais elle ne se laisse pas prendre dans les mailles du système. « On sait que l’on va devoir travailler cent fois plus que n’importe qu’elle autre, pour recueillir 1% de reconnaissance ou du bénéfice que l’on pourrait avoir du métier d’humoriste ? Pourquoi alors ne pas investir toute cette énergie en nous-même et faire de la place a d’autres qui nous ressemble ? S’il y a une chose que mes parents m’on appris, c’est de jamais attendre après les autres », martèle l’artiste qui ajoute « pendant que tu attends de pouvoir faire partie de leur cercle, de percer leur secteur, il n’y a rien qui t’empêche de créer le tien ». 

Boule d’énergie, véritable source d’inspiration, Garihanna est à pied d’oeuvre sur différents projets et même le coronavirus n’a pu avoir raison de son élan. « la pandémie a été la tape dont j’avais besoin pour passer à une vitesse supérieure. Cela m’a permis de grandir en tant que personne, en tant qu’artiste mais aussi en tant qu’entrepreneure », avance Garihanna qui a aussi mis sur pied ByBlack, une plateforme qui vise à mettre en lumière les entreprises noires du monde entier. Conférencière, humoriste, comédienne, Garihanna qui s’est fiancée cette année, se donne à fond dans le travail. Elle se reposera sûrement quand elle aura gagné un Oscar, mais en attendant elle s’accroche à la vie, au théâtre, à l’humour, le succès dans la ligne de mire.  



Réagir à cet article