Portrait de Femme

Nastassia Colimon, une ressource pour les élites de demain

Jeune éducatrice qui s’est formée à l’Université d’Ottawa, au Canada, Nastassia Colimon débarque au pays en 2014 et met sur pied « La Ressource », un centre d’éducation spécialisé qui aide les enfants et les jeunes en proie à des défis académiques de toutes sortes. Un choix qu’elle n’a jamais regretté : « Ma mission est de défendre ces enfants dont les besoins d’apprentissage spécifiques ne sont pas pris en compte dans notre système d’éducation national », revendique-t-elle.

Publié le 2021-04-14 | lenouvelliste.com

« L’éducation a toujours été mon rêve.  Toute petite, je savais que j’évoluerais dans ce domaine », confie Nastassia Colimon, qui vient d’une longue lignée d’avocats, de médecins et d’éducateurs. Elle boucle le cycle d’études primaires et secondaires à l’Institution du Sacré-Cœur et part étudier au Canada en 2006. En parallèle avec le baccalauréat en psychologie avec mineur en service social qu’elle décroche en 2010, elle débute son parcours professionnel dans un centre communautaire en 2007, travaillant avec des enfants en situation précaire et des personnes qui présentent des déficiences intellectuelles.

Bien qu’elle se passionne pour la psychologie, elle ne relègue pas son amour pour l’éducation aux oubliettes. C’est ainsi que quand son boss l’informe qu’elle va postuler pour des études en éducation et l’invite à en faire de même; elle saute sur l’occasion. « Un jour, elle m’a dit : Je vais faire un bac en éducation, cela t’intéresse ? J’ai hésité un peu car on était à environ deux jours de la date limite pour la soumission des dossiers. Je me rappelle avoir appelé ma mère en Haïti pour lui demander ce qu’elle en pensait. Bien entendu, elle m’y a vivement encouragé dès qu’il s’agit d’éducation », raconte Nastassia, qui n’attendra pas meilleur signe pour se décider à entamer ce baccalauréat en éducation et cette spécialisation en enfance en difficulté à l’Université d’Otawa.

Au-delà des connaissances théoriques, cette formation jette un éclairage nouveau sur son propre parcours d’élève. « Cela m’a permis de comprendre beaucoup de choses par rapport à mon propre cursus académique. J’avais réalisé que le système dans lequel j’avais évolué était bon, mais qu’il n’était pas forcément adapté à mes besoins », confie-t-elle, se rappelant toutes les étiquettes qu’on lui avait accolées au cours de sa scolarisation. « J’avais des défis en salle de classe.  On disait que j’étais « dezòd », bavarde, turbulente. Mais au fait, il y avait une raison à ce comportement », lance la jeune femme.  

En effet, maintenant qu’elle en a fait son domaine, elle réalise à quel point il y a une méconnaissance de tout ce qui a rapport aux troubles d’apprentissage, troubles d’attention, ou aux différents défis auxquels un enfant peut faire face en Haïti.  

« Ma place est en Haïti » 

« Je savais que je voulais revenir en Haïti après mes études. La grande question était de savoir quand. Plus le temps passe, plus tu t’établis en terre étrangère, plus tu commences à remettre en question certaines choses. Mais ma famille me disait toujours : « Ta place est ici. » Ma place est en Haïti. 2014 est une année décisive pour la jeune enseignante spécialisée qui travaillait déjà avec une clinique d’éducation spécialisée à Gatineau. « Mes élèves évoluaient très bien. J’étais satisfaite professionnellement et puis un jour, il y a eu comme un déclic. Je me suis demandé pourquoi j’étais là à faire ce travail ici et pas en Haïti où mes compétences sont plus que nécessaires. », raconte Nastassia. Son petit ami à l’époque, aujourd’hui son mari, voulait aussi retourner en Haïti. À eux deux, ils débarquent au pays, des rêves pleins la tête et guidés par la soif de servir. 

La Ressource, un centre d’éducation spécialisé 

De retour en Haïti en juillet 2014, Nastassia Colimon est déterminée à mettre à profit son expertise. Dès septembre 2014, elle lance La Ressource, un centre d’accompagnement pour les élèves de tout âge qui font face à des défis académiques de toutes sortes, des défis émotionnels qui entravent leur performance académique. « Nous sommes spécialisées dans leur rééducation en misant sur une approche individualisée afin de les aider à réaliser leur plein potentiel ». 

Avec La Ressource, Nastassia Colimon ambitionne de faire quelque chose de différent. D’ailleurs, sa devise le dit clairement. « Il est temps qu’on apprenne autrement. « Je veux vraiment aider les élèves qui n’ont pas de voix. Ceux qu’on prend pour des sots, des indisciplinés et qu’on accuse de faire exprès … alors qu’en réalité, ils font face à des difficultés dont ils ne sont même pas responsables ». Avec un staff diversifié, composé de psychologues,  d’intervenantes pédagogiques et d’orthophonistes, La Ressource offre ses services aux enseignants, aux parents mais aussi aux élèves. Elle peut recevoir plus d’une soixantaine d’élèves par semaine. Du moins, quand le climat sécuritaire du pays le permet. Car, sans se leurrer, la crise sociopolitique qui sévit actuellement dans le pays ne ménage pas le secteur de l’éducation. Elle le touche dans toutes ses composantes, et même les enfants ne sont pas épargnés. « À présent, je reçois beaucoup plus d’enfants qui sont en proie à une anxiété terrible », confie Mme Colimon, qui organise aussi des formations pour différentes entités aussi bien dans la capitale que dans les villes de province. Elle collabore d’ailleurs avec « Anseye pou Ayiti » pour partager son expertise avec les enseignants leaders sur les divers troubles et difficultés d’apprentissage, les troubles et difficultés d’attention et la rééducation de ceux vivant avec ces défis. 

Si sa passion lui donne des ailes, son travail n’est cependant guère facile. « Quand tu gères une entreprise dans le contexte aussi difficile qu’il y a en Haïti, tu as toujours l’impression de toujours recommencer. Nous avions de grands plans pour notre 5e année d’existence, mais il y a eu le «lock», puis le coronavirus, qui nous ont obligés à tout revoir à la baisse. Même avec les enfants, on a l’impression que l’on ne progresse pas au rythme que l’on voulait. Du coup, les parents, les intervenantes sont frustrés. Tout le monde est frustré, confesse-t-elle, avant d’ajouter, nous n’allons pas baisser les bras. Cette année nous avons décidé de nous adapter et de ne pas nous laisser affecter par ces aléas que nous ne pouvons contrôler », annonce Nastassia Colimon avec optimisme et enthousiasme.

Gardant la tête froide, elle continue d’avancer dans ses projets, guidée par la mission de servir ceux qu’elle appelle affectueusement « mes élèves ». Pas une fois, elle n’a regretté d’être revenue Haïti. « Le travail que je fais en Haïti est important. Oui, je pouvais le faire au Canada, mais il y a déjà toutes les structures là-bas tandis qu’en Haïti, il n’y a même pas encore de réflexions autour de la façon d’encadrer ces enfants dans notre système d’éducation national », explique-t-elle, soulignant d’ailleurs l’absence de données et de recherches standardisées relatives à cette question en Haïti. Elle continue à s’investir, appliquant volontiers les conseils qu’elle dédie aux jeunes qui veulent se lancer dans un projet ambitieux en Haïti, à savoir, ne pas avoir peur, ne pas se limiter, mais aussi ne pas se mettre trop de pression. 

Très organisée, la petite fille de Dantès Colimon, qui est née le 12 janvier 1988, a eu le privilège de découvrir dans le cocon familial même, des femmes qui forçaient l’admiration. « Toutes les femmes de ma famille, mère, tantes ou cousines ont un sens d’éthique et d’honnêteté et font preuve de persévérance dans le travail. Je retrouve en elle des pionnières, des personnes extraordinaires dans les différents domaines dans lesquels elles ont évolué ». À la liste de ses modèles, elle ajoute aussi Michèle Obama, pour sa capacité d'inspirer les autres à travers tout ce qu’elle fait. « Je me retrouve un peu dans sa vision et ses actions », confie celle qui a eu la chance d’avoir Marie-France Maisonneuve, une orthopédagogue canadienne comme mentor. « C’est elle qui m’a montré le chemin, qui m’a aidé à me faire confiance, à me rappeler que j’ai les qualités innées pour le travail que je fais. Je la tiendrai toujours en haute estime », affirme Nastassia Colimon. 

Si elle partage sa vie entre La Ressource, « son premier bébé », et sa famille, Nastassia Colimon n’oublie pas de se conserver un petit temps pour elle-même afin de garder l’équilibre. Amoureuse de la plage, son lieu de paix, elle s’adonne, quand elle peut, au tourisme local, mais depuis peu a repris la danse avec l’Académie de danse Pascale Durosier. Pour elle, les loisirs sont très importants. Il lui faut garder la forme pour continuer à être cette personne ressource qui encadre les élites de l'Haïti de demain. 



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