Enseignement des cours à distance en période de crise

Le numérique s’installe de plus en plus dans le système éducatif haïtien

Publié le 2021-04-07 | Le Nouvelliste

Compte tenu du calendrier académique 2020-2021, préparé par le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), les écoliers en Haïti devraient avoir 172 jours de classe. Toutefois, à cause du climat d’insécurité et de la crise politique délétère, plusieurs écoles de la capitale, Port-au-Prince, se trouvaient face à l’obligation de fermer leurs portes pendant environ six semaines avant et après la date du 7 février 2021 qui suscite des polémiques autour de la fin du mandat présidentiel.  Les pertes de jours de classe deviennent donc monnaie courante en Haïti.     

  

Déjà, en septembre 2019, les écoles étaient contraintes de fermer leurs portes, une semaine après la rentrée scolaire, pour une période de trois à quatre mois en raison des troubles sociopolitiques qui avaient conduit à un blocage des différents réseaux routiers du pays, notamment de la zone métropolitaine. D’après le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF), 60% des écoles ont perdu quelque 60 jours de classe à cause des troubles sociopolitiques. La reprise des activités scolaires en janvier 2020 allait être interrompue encore une fois au cours du mois de mars quand le gouvernement avait interdit tout rassemblement de plus de cinq personnes dans un espace après l'identification des deux premiers cas de Covid-19. Les écoles et les églises, n’étant pas exemptes, allaient cesser de fonctionner. Environ 4 millions d’enfants, selon l’UNICEF, ne pouvaient fréquenter leurs établissements scolaires pendant 70 jours. Il fallait attendre le mois d’août, en plein été, pour que les activités scolaires reprennent leur droit et des écoliers avaient pu bénéficier de 50 jours de classe. En raison de ces circonstances, l’année académique 2019-2020 avait été bâclée en Haïti.

Conséquences des pertes de jours de classe

L’accumulation des pertes de jours de classe compromet la réussite des écoliers. Elle a aussi des impacts sur la qualité de l’éducation et la performance des élèves. En outre, la fermeture temporaire des écoles risque d’aggraver les inégalités au niveau des compétences des élèves des réseaux publics et privés. À long terme, ce différentiel de compétences scolaires se traduira par un accroissement des inégalités des revenus et de richesse, soutient l’économiste Thomas Lalime dans un article intitulé « L’arrêt des écoles compromet l’avenir des élèves », publié dans les colonnes de Le Nouvelliste.

Ordinairement en Haïti, les enfants provenant des familles à faible capacité de revenu ratent la rentrée scolaire. Certaines écoles privées et presque toutes les écoles publiques fréquentées par ces enfants ont l’habitude de perdre une à quatre semaines après la rentrée fixée dans le calendrier scolaire. Quand il y a une fermeture forcée des écoles en raison de crises politique, sécuritaire et sanitaire, ces enfants sont doublement victimes et les inégalités sociales ne font que l’exaspérer.

Le numérique comme solution

Face à la fermeture forcée des écoles, un grand nombre d’établissements scolaires privés se sont tournés vers le numérique. À l’aide d’outils technologiques, elles ont travaillé à distance. Des modules de cours ont été préparés pour les enfants qui ont rédigé des devoirs et appris leurs leçons tout en restant chez eux. Les établissements scolaires les plus préparés disposent de leur propre plateforme d’enseignement à distance, d’autres utilisent des applications mobiles comme WhatsApp, Zoom et les plateformes Google Classmate et Google Classroom.  

Accéléré à la faveur de la pandémie, le numérique s’installe de plus en plus dans le système éducatif haïtien. Il facilite sa modernisation et l’enseignement des cours à distance. En plus des autres écoles, en plein temps de Covid-19, le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) se mettait également au diapason en développant sa plateforme d’enseignement à distance : PRATIC.  

L’expérience de l’Institution Sainte-Rose de Lima (ISRL)

Bien avant les troubles sociopolitiques en 2019 et la pandémie, l’Institution Sainte-Rose de Lima, une école congréganiste, fondée en 1864 par les Sœurs de saint Joseph de Cluny à Port-au-Prince, avait mis le cap sur le numérique. Elle avait une longueur d’avance quand les turbulences politiques en 2019 et la pandémie en 2020 allaient provoquer la fermeture des écoles. L’Institution Sainte-Rose de Lima pouvait, sans difficulté, dispenser des cours à distance aux élèves du 1e, 2e, 3e cycle fondamental et du secondaire.    

« Nous disposons à l’Institution Sainte-Rose de Lima d’une plateforme éducative payante appelée MESSA. Elle permet de mettre les cours en ligne et d’effectuer des tâches administratives. Cette plateforme est le point culminant pour l’enseignement à distance pendant les fortes troubles sociopolitiques et la crise sanitaire », a affirmé Jennifer Ouanche, administratrice de la médiathèque, soulignant que plusieurs autres institutions scolaires s’offrent cette plateforme pédagogique mais, seule l’Institution Sainte-Rose de Lima sait l’exploiter à fond.

Dans la plateforme MESSA, il y a la rubrique Publication qui permettait d’envoyer des messages, des avis, des programmes trimestriels aux parents. « Nous avons transformé la rubrique Publication durant les troubles sociopolitiques en une rubrique de publication de cours. Nous avons conçu des fiches contenant des notions à voir en classe et d’autres fiches pour transmettre des consignes aux parents », a indiqué l’administratrice de la médiathèque, Marie-Claude Laforest, soulignant que la plateforme MESSA dispose d’une autre rubrique, Activités Parents.

Bien avant la plateforme Messa, l’Institution Sainte-Rose de Lima et deux autres congrégations utilisaient une application du nom d’Eduquat entre 2016 à 2019.  « L’application Eduquat était constituée de modules de cours et de formation pour les enseignants. Elle était utilisée pour des cours présentiels. Elle permettait aux enseignants de préparer leurs cours et aux élèves d’approfondir les notions vues en classes à partir des exercices pratiques disponibles sur leurs tablettes », a confié madame Ouanche, soulignant qu’il y avait des formations de mise à niveau pour les enseignants quand il fallait utiliser Eduquat. 

Matériels numériques et stratégies de travail

Outre la plateforme MESSA, l’Institution Sainte-Rose de Lima se donne d’autres moyens pour dispenser des cours en ligne. Elle a une médiathèque baptisée Marie-Claude Laforest qui est équipée, entre autres, de deux chariots contenant chacun 25 tablettes Surtab, d’un mini-projecteur, d’un tableau interactif. « L’Institution Sainte-Rose de Lima avait fait l’acquisition de ce kit chez la compagnie Surtab qui avait proposé un produit, classe mobile numérique », a déclaré Jennifer Oaunche. Chaque élève doit être muni d’une tablette dans laquelle il reçoit les travaux à faire à la maison.

L’Institution Sainte-Rose de Lima privilégie la publication des modules sous forme de vidéo via YouTube à la visioconférence. L’Internet est donc indispensable. « Les enfants ne rencontrent pas de grands obstacles en utilisant l’ensemble de matériels numériques. Nous avons une clientèle avisée et il y a très peu de parents qui ont des difficultés à accompagner leurs enfants à la maison. Il faut dire que même quand l’école fonctionne normalement, nous utilisons la plateforme MESSA régulièrement. Ce n’est pas une plateforme qui est mise dans un tiroir et utilisée quand il y a des problèmes. Chaque enfant dispose d’un compte sécurisé avec son mot de passe pour avoir accès à cette plateforme sur sa tablette », a ajouté madame Ouanche.

Le rôle des parents

Pour les élèves des deux premiers cycles, l’accompagnement des parents s’avère indispensable pour les leçons et les devoirs. L’utilisation du numérique dans le système éducatif requiert davantage cette exigence des parents. Certains parents possèdent des aptitudes pour remplir le rôle d’accompagnateur avec facilité. D’autres peinent à le faire. « Au début, c’était facile pour moi d’accompagner mon enfant à faire son devoir et à étudier ses leçons. Il n’était pas obligatoire de remettre le devoir rédigé sur la plateforme MESSA. Il suffisait d’imprimer le devoir. À présent, c’est un véritable casse-tête pour moi quand il faut soumettre le devoir sur la plateforme », confie Alberte qui a une enfant en première année fondamentale. Elle a fait savoir qu’il y avait une présentation de la plateforme éducative sur Zoom mais le logiciel ne fonctionnait pas bien sur son portable.  

La Plateforme PRATIC

Pour faciliter l’apprentissage des écoliers suite à la fermeture des écoles à cause de la pandémie de Covid-19, le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a réussi son coup consistant à développer une plateforme numérique de ressources éducatives et d’apprentissage sous l’appellation : PRATIC. Selon le MENFP, c’est un outil d’appui aux élèves et aux enseignants en période de crise afin d’éviter toute rupture dans l’apprentissage. 

Pour avoir accès aux ressources éducatives de la Plateforme PRATIC, via son portail :  https://pratic.menfp.gouv.ht, il faut un compte utilisateur. Les visiteurs anonymes peuvent aussi accéder à quelques contenus pédagogiques de types audio, vidéo, PowerPoint, etc. En dépit de la disponibilité de ces ressources, la plateforme PRATIC qui devrait être un outil pédagogique, permettant la poursuite des activités d’apprentissage en dehors des salles de classe, a été présentée comme un instrument à manier uniquement en temps de crise.

     

Les contraintes et limites

En Haïti, il n’existe pas encore de document public dans lequel le ministère de l’Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) élabore une stratégie pour l’enseignement à distance. Chaque école essaie, à sa façon, de jongler avec le numérique. En outre, il est toujours difficile pour un grand nombre d’établissements scolaires de tourner vers le numérique à cause des contraintes financières.  Le problème financier affecte aussi de nombreux parents d’élèves qui se chargent au moins à 80% du financement de la scolarité de leurs enfants.     

Outre le problème financier, il y a la question d’accès à l’internet et à l’énergie. Ensuite, le service d’Internet offert en Haïti n’est pas de qualité. En plus, la couverture d’internet est limitée. Seulement moins de 10% de la population en milieu rural ont accès à l’électricité. Sur les 9 millions d’habitants dans la région caribéenne qui n’ont pas accès à l’électricité, 7 millions vivent en Haïti.

Il reste encore beaucoup à faire en Haïti pour que le numérique puisse jouer un rôle prépondérant dans le système éducatif haïtien.

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