Le prix d’une pochette de sang en Haïti

De 60 à 80 000 pochettes de sang nécessaires par année, les centres n’arrivent même pas à en collecter 30 000, déplore le Dr Ernst Noël, directeur du Programme national de sécurité transfusionnelle. 

Publié le 2021-04-06 | Le Nouvelliste

Jeudi 1er avril. Dans la salle d’attente du Centre national de transfusion sanguine à Turgeau,  les demandeurs et certains donneurs de sang sont nombreux à faire la queue dans l’espoir de trouver quelques pochettes de sang afin de sauver un proche. La pression est palpable. L’angoisse est à son comble. À part les donneurs volontaires qui ont la priorité, tous sont venus chercher ou donner  ce liquide précieux et vital qui ne peut être ni vendu ni fabriqué pour un proche. Quelques-uns ont déjà passé une, deux  ou trois heures à attendre pour le suivi. Un homme de 35 ans, anxieux, s’impatiente,  tambourine sur le comptoir de l’infirmière, déjà peu courtoise, qui s’énerve. « Kan w kraze yon bagay moun la w ap rete », le prévient cette dernière.

Tout près de lui, une femme d’une trentaine d’années est venue chercher du sang pour un proche, un octogénaire cardiaque et anémié. Il faut à ce vieil homme 4 pochettes de sang, alors le centre réclame 8 donneurs aux membres de la famille. La dame, visiblement, ne connait pas le processus croyait trouver du sang ipso facto, vue l’urgence. Et elle rentrera bredouille, glacière en main. Choquée, elle descend à toute vitesse l’escalier appelant la famille pour faire passer la nouvelle, ignorant tout le monde sur son passage.

Retour au centre, un jeune homme attend de donner son sang pour pouvoir bénéficier d'une pochette afin de faciliter la transfusion pour une femme qui a subi une césarienne à Croix-des-Bouquets. Urgence ou pas, il attend en faisant les cent pas dans les couloirs.

Chemin faisant, il raconte timidement son calvaire à un autre homme dont le sort n’est pas différent. Chaque seconde compte, car à quelques kilomètres, la vie d’une dame atteinte de fibrome est entre ses mains. Cette dame se bat avec une hémorragie  et a besoin de sang d'urgence. Son cas n’est pas priorisé pour autant. Le donneur familial critique le mode d’organisation du CNTS.

« Il faut qu’il y ait plus de donneurs dans le pays »

« Normalement ce sont les pochettes de sang qui devraient attendre les malades et non l'inverse. Et aussi longtemps que dans le pays les gens ne décident pas de donner volontairement et régulièrement du sang, il y aura toujours des difficultés pour qu’un demandeur puisse en trouver au moment où il en aura le plus besoin. Ce que les gens doivent savoir,  c’est que la pochette de sang qui sauve le malade n’est pas celle qui sort directement des veines des donneurs familiaux. La pochette de sang qui sauve est celle qui est disponible et déjà prête à être transfusée », a confié le Dr Ernst Noël, directeur du Programme national de sécurité transfusionnelle (PNST).

Selon le médecin,  aujourd’hui il n’y a pas assez de donneurs dans le pays. «  Nous avons une demande de  80 à 150 pochettes par jour alors que nous en recueillons seulement 50 à 60 par jour, ce qui fait que le sang collecté s’achève une fois avoir été testé et administré. La garantie que  chacun peut se donner pour trouver du sang au temps souhaité est de se transformer en donneur volontaire et bénévole, ce  qui permettrait d’avoir une production  qui  dépasse les besoins de chaque jour. »

« Seules 50% des personnes qui ont besoin de sang parviennent à en trouver. Là encore ils ne les trouvent pas d’un coup. On doit souvent gérer l’urgence. L’autre moitié des demandeurs serait morte si leur vie tenait seulement à une transfusion sanguine. Ce qui se passe est que les Haïtiens ne donnent pas suffisamment de sang. S’ils prenaient conscience du besoin du sang, ils deviendraient automatiquement des donneurs volontaires ce qui permettrait d’avoir du sang disponible », a poursuivi le médecin.

À cela, il faut ajouter que la demande de sang augmente chaque jour un peu plus à cause notamment des cas d’accident de la route qui sont plus fréquents chaque jour, les plaies par balle, les accouchements, le traitement de personnes atteintes du cancer et la dialyse notamment. « 40% des accidentés sont des usagers de motocyclettes. Dans tous les cas, on a besoin de sang pour l’opération. Les plaies par balle augmentent. Ensuite nous faisons des opérations que nous ne faisions pas auparavant. « Nous faisons la dialyse, le traitement des cancers. Tous ces facteurs augmentent la demande de sang » sans compter que les 70% de femmes qui meurent durant les accouchements, chiffré à 500 sur 100 000 cas de grossesse en Haïti, le sont parce qu’il y a une demande de sang qui n’a pas été satisfaite à temps ».

Face à la pénurie de sang, les rhésus négatifs sont vulnérables 

Les rhésus négatifs sont les plus mal lotis en matière de transfusion sanguine. Les personnes qui portent ce groupe sanguin sont rares et ne peuvent recevoir de sang que des individus qui portent le même groupe sanguin. Dans le monde, ils sont moins de 15% alors qu’en Haïti ils sont au nombre de 3%. Fort de ce constat, Nancy Lainé, une journaliste a créé le Réseau national des groupes sanguins de rhésus négatifs (RENAGSANG) pour regrouper les personnes de rhésus négatifs. Cette organisation, depuis sa création, organise des campagnes de collecte visant à alimenter le Centre national de transfusion sanguine. Assez souvent, Madame Lainé mène un plaidoyer pour une culture du don de sang en Haïti. 

Un homme peut en moyenne faire un don tous les deux mois et demi, soit cinq fois par année, tandis qu’une femme peut faire ce geste qui sauve des vies trois fois par année. Etre en bonne santé est la condition clé pour faire un don de sang. Le prix. Un élan d’humanisme et d’altruisme.

Germina Pierre Louis Auteur

Réagir à cet article