Attaque armée à Bel-Air : des rescapés racontent l’horreur

Publié le 2021-04-06 | Le Nouvelliste

Bel-Air, quartier populaire et historique, situé à un jet de pierre du palais national, a subi une nouvelle attaque armée le 1er avril 2021. En moins de deux ans, les riverains de cette zone ont été attaqués puis chassés par des bandits armés à trois reprises. Comme les précédentes occasions, cette intrusion est imputée au gang «Krache dife», membre de la coalition de gangs dénommée G9 et dirigée par Jimmy Chérisier, alias Barbecue. Des dégâts ont été enregistrés dans les rues Monseigneur Guilloux, César et Fronts-Forts.

Ce lundi, Le Nouvelliste s’est entretenu avec plusieurs rescapés de la récente attaque, rencontrés dans les locaux du RNDDH à la rue Rivière. Ils indiquent tous avoir échappé de justesse à la mort alors que leurs maisons ont été incendiées. Johnny, le cœur lourd, a raconté les derniers instants de son père, Franck Moléon, 81 ans, aveugle, calciné dans les flammes de la maison familiale. «Je suis parvenu à sauver ma maman (Edith Blémir). Je l’ai mise sur le toit de la maison. Ensuite, je suis revenu à la recherche de mon papa. Il était paralysé et aveugle après avoir subi un AVC en mars dernier. Il était très lourd et donc difficile à être transporté. J’ai dû le laisser à l’intérieur parce que les flammes atteignaient maman sur le toit. Alors que papa n’avait prononcé aucun mot depuis son AVC, je l’ai entendu crier «m ap boule». C’était ses derniers mots avant de se plonger dans son silence éternel», soupire Johnny. 

Un houngan qui habite à la rue Monseigneur Guilloux indique que plus d’une cinquantaine de maisons ont été incendiées par les assaillants. Il souligne que Jimmy Chérisier, alias Barbecue, était sur les lieux au moment des faits. « Les bandits ont fait une première apparition aux environs de 4h p.m. On entendait des tirs nourris. Ils ont attendu l’arrivée de leur chef Jimmy Chérisier pour passer à l’action », révèle-t-il. 

Carlo, trentenaire, souligne pour sa part que la zone a été « dévastée » par les bandits. « Ils ont incendié Bel-Air. Les habitants ont été dépossédés de tout. Moi, il ne me reste que ce pantalon, ce t-shirt et cette paire de sandales. J’ai été fracturé alors que je sauvais quelqu’un des flammes de sa maison. J’ai une blessure au niveau des testicules. Ma sœur a eu une jambe cassée. Ce 1er avril a été un jour noir pour la population de Bel-Air », se lamente-t-il. 

Selon Carlo, les bandits ont tué, tabassé des hommes et des femmes et ont pillé et incendié des maisons. « Ils ont exécuté les jeunes garçons qui n’ont pas pu s’échapper, ont tabassé les femmes et les filles. Il y avait une rigole de sang dans la zone. Ils ont emporté certains cadavres. Ils avaient des brouettes pour transporter les choses volées dans les maisons », raconte-t-il. 

Un autre jeune entrepreneur de 27 ans, qui a requis l’anonymat, s’est plaint d’avoir vu tous ses efforts partir en fumée en un laps de temps. « Ces bandits m’ont tout enlevé. Ils ont mis le feu à mon entreprise. Lors de la première attaque, j’avais pu me relever. Mais cette fois c’est fini. Je ne peux plus rien faire », se désole-t-il. L’après-midi du 1er avril a été le pire cauchemar de sa vie. « Ils tiraient dans toutes les directions. J’étais effrayée. Je perdais le contrôle. Ils ont cassé les deux bras d’une vieille dame avant de la jeter depuis un étage. C’était l’enfer. On ne connaît pas encore le nombre des victimes. Il y a des jeunes garçons qui sont encore portés disparus », fait-il savoir. 

Ce jeune dirige une petite entreprise spécialisée dans l'impression, la photocopie, vente de minutes téléphoniques et organise des jeux vidéos pour les adolescents. Après cette attaque, difficile pour lui d’imaginer l’avenir. « Je suis quelqu’un d’autonome. C’est pour cela que j’ai créé mon propre business. Je ne voulais plus dépendre des autres après la mort de ma mère. Mais aujourd’hui, je n’ai plus rien. J’hésite à aller vivre chez ma tante car cela fait deux ans que je suis autonome. Ça va être difficile de m’adapter », s'inquiète-t-il. 

Yolène, marchande de nourriture, n’arrive pas à comprendre pourquoi elle est encore en vie. Elle se trouvait dans une boulangerie au moment des événements. « Les bandits m’ont intimé l’ordre d’ouvrir la barrière. Je l’ai fait sans hésiter. Un homme a pointé son arme en ma direction. J'ai pris peur. Un autre bandit a demandé à son collègue de ne pas tirer, arguant que j’allais quand même mourir de peur. Je dois ma vie à Dieu »,  estime-t-elle. Yolène a affirmé avoir vu à la fois des hommes et des femmes armés perpétrer l’attaque. « Ils étaient très nombreux », a-t-elle soutenu.

La plupart des rescapés interrogés par le journal ne croient pas que justice leur sera rendue. « C’est peine perdue. Je n’espère rien de la justice », se désole le jeune entrepreneur. « Les victimes du massacre de La Saline n’ont pas obtenu justice. Les auteurs des massacres précédents de Bel-Air n’ont pas été punis. Pourquoi espérer quelque chose de différent aujourd’hui? C’est le même appareil judiciaire », enchaîne Carlo. Les victimes accusent l’exécutif d’avoir ordonné cette tuerie afin de prendre le contrôle de la zone dans la perspective de prochaines élections. 

Il n’existe pas encore de bilan définitif de l’attaque du 1er avril. Selon Pierre Espérance, le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH) a déjà pris contact avec les parents de 10 personnes tuées. Toutefois, il a indiqué que ce chiffre est provisoire, faisant état de plusieurs blessés. « Nous avons recueilli des témoignages de blessés que nous avons visités à l’hôpital. Certains sont blessés par balle. Et nous nous solidarisons des victimes », déclare-t-il. 

Selon Pierre Espérance, il n’y a pas eu d’affrontements à Bel Air. Le gang «Krache dife» a perpétré l’attaque avec l’aide de Jimmy Chérisier. Nous sommes en train de documenter les faits. Nous allons faire des dénonciations au niveau national et international. Nous allons porter plainte. Entre-temps, nous allons contacter des organisations qui peuvent fournir une assistance aux victimes »,  indique-t-il.

Selon Pierre Espérance, la situation des droits humains s’est dégradée considérablement. « Au niveau du RNDDH, nous n’étions pas préparés à vivre ce que nous sommes en train de vivre actuellement. Ce n’était pas notre mission ni notre mandat. Nous avions pour mission de faire la prévention, l’éducation et l’observation des droits humains. Nous n’avions jamais pensé qu’en Haïti, entre 2017 et 2021, un régime aurait pu armer des gangs pour massacrer sa population. On est déjà à 11 massacres. Ce sont des crimes d’État. Des crimes contre l’humanité »,  dénonçant l’inaction de la police et de la justice alors que Jimmy Chérisier vient de revendiquer la dernière attaque à Bel Air.

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