Témoignage

Dr Ernst Pady, un humaniste comme on n’en voit plus en Haïti

Publié le 2021-03-05 | lenouvelliste.com

La dernière fois où la directrice du Collège Canapé-Vert, madame Franck Paul, a vu son médecin, le Dr Ernst Pady, en chair et en os, dans sa clinique à Canapé-Vert, c’était le 20 février dernier. Le meurtre de cet homme, abattu devant sa clinique, à Chemin-des-Dalles, le dimanche 28 février, sous l’œil de caméras, a révolté cette directrice d’école qui a vécu déjà dans sa chair le kidnapping. En effet, le fils de Mme Paul, le professeur de philosophie Jean-Hervé Paul, le cadet de ses trois enfants a perdu la vie parce qu’il ne voulait pas plier l’échine devant les assaillants qui voulaient l’enlever chez lui, dans la maison maternelle, à Canapé-Vert. Les ravisseurs ont brûlé la cervelle de Jean-Hervé et sont tranquillement partis, laissant une veuve éplorée, une fille de cinq ans inconsolable et un grand vide qui aura toujours la forme du professeur de philosophie dans le cœur des élèves du Collège Canapé-Vert.

Madame Franck Paul est un roseau. Comment cette octogénaire arrive-t-elle à tenir encore debout ? Comment, à 85 ans, peut-on puiser un reste de courage pour avancer dans un pays moralement et physiquement en ruine ? Un pays en miettes.

Dr Pady dans ses souvenirs

« Jusqu’à présent, je n'arrive pas à me relever de la mort du Dr Pady. Il a eu un accident vasculaire en novembre. Infatigable combattant, il a fait des exercices, mais il n’avait pas repris totalement ses activités médicales. En son absence, sa clinique était tenue par un jeune médecin et sa fille adoptive qui, elle aussi, est médecin-pédiatre. Le 20 février, je lui avais parlé au téléphone. De temps en temps, j’envoyais mon chauffeur prendre de ses nouvelles. Celui-ci m’a dit : « A ! si w wè kòman doktè Pady refè! », raconte-t-elle sur un ton doux; douceur d’une empreinte vocale de sage qui affronte la tempête avec dignité et courage.

En quelques minutes, les images du médecin de son quartier se bousculent dans sa tête. Elle revoit le Dr Pady assistant Franck Paul, son époux bien-aimé, tout au long de sa souffrance jusqu’à son dernier souffle; elle revoit encore ce médecin de famille qui fut le médecin de Jean-Hervé Paul et de sa fille Gloria, qui vient de fêter ses six ans. Elle témoigne : « L’une des maîtresses du Collège Canapé-Vert m’a dit : ''Madame Franck Paul, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer ; j’ai vu le Dr Pady au supermarché poussant un charriot’’. Je me suis dit : il s’est vraiment remis. C’était le 20 février denier. Et en cette même date, je l’ai appelé pour lui dire : Dr Pady, je ne me sens pas bien parce que je souffre d’une sinusite qui me fatigue. Et toi, tu es malade ; il m’a dit alors : « Allons, madame Franck Paul, tu peux venir. Il m’a fait ausculter par sa fille. » 

Elle prend une pause et soulinge à notre attention: « Et là, tu vois, j’ai dans mon sac les résultats d’analyses que je devais lui apporter. » 

La directrice du collège Canapé-Vert entend garder dans sa mémoire les plus beaux souvenirs du médecin. « Dr Pady, c’est un humaniste comme on n’en voit plus en Haïti. Il a été un homme extraordinaire. Il avait eu la polio (poliomyélite) dans son enfance. Il a transcendé cette situation, il est resté infirme tout en étant un élève brillant. À 21 ans, il était déjà à l’école de médecine, travaillant avec les patients. Devenu médecin, il s’est spécialisé en chirurgie et en urologie. Quand il s’est rendu compte que son infirmité lui causait des difficultés pour les opérations chirurgicales, il a été en Allemagne et en France pour se spécialiser en pédiatrie. Il était devenu médecin de famille parce qu’il a été résident en chef à l’Hôpital général. Dans cette institution publique, il a vu tous les cas, disait-il. » 

Les souvenirs de madame Franck Paul coulent de source : « À n’importe quelle heure du jour et de la nuit, tu appelles le Dr Pady, il est présent malgré son infirmité ; il se débrouille avec sa canne, monte les escaliers. Une heure du matin, tu l’appelles, il est là. Tu as un mourant, tu appelles le Dr Pady, il vient ; il fait tout ce qu’il peut. Et si la personne meurt, il te donne un certificat. »

Madame Franck Paul prend une pause, se ressaisit et poursuit : « Moi, je pense qu’il travaillait trop. Il était à l’hôpital La Paix, il était professeur à l’université de Jean-Bertrand Aristide, à l’université Notre-Dame, il allait chaque vendredi faire la clinique mobile à l’Arcahaie, parce que, disait-il, trop d’enfants meurent. Il doit être présent. Et il tenait deux cliniques à Port-au-Prince : une clinique à Bois-Patate et une autre à Chemin-des-Dalles, près de laquelle les kidnappeurs l’ont abattu. Le Dr Ernst Pady donnait des soins aux patients, que tu aies de l’argent ou non. »

Quel sale temps pour Haïti ! Est-ce ainsi que nous devons vivre et mourir ? Sous les yeux de cette jeunesse laissée-pour-compte, tout prend un sens. Un médecin de renom, 63 ans, handicapé moteur, extrait sauvagement de son véhicule, liquidé en direct par des hommes lourdement armés. Le Dr Ernst Pady n’est pas de la race des hommes et des femmes en blouse qui ont formulé le serment d’Hypocrite, c’était un disciple d’Hippocrate. 

En le liquidant en direct, quel message voulait-on envoyer au pays ? That is the question.



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