Portrait de médecins/kidnapping/assassinat

Dr Ernst Pady, un parcours merveilleux stoppé par des balles assassines

Le Dr Ernst Pady a été abattu le dimanche 28 février 2021 à la suite d'une tentative de kidnapping. Médecin de formation, spécialiste en pédiatrie, 35 ans de carrière au service des patients haïtiens, directeur d'école, mari et père de famille, altruiste, philanthrope, une vie bien remplie gâchée par des balles assassines.

Publié le 2021-03-04 | lenouvelliste.com

Originaire des Gonaïves, Ernst Pady est né en 1958.
Adolescent, il a pris conscience très tôt du contexte sociopolitique particulièrement trouble dans lequel il a été élevé. 
Il a esquissé, au prix d'une volonté inébranlable, la rive de la vie sur laquelle il aimerait écrire son histoire. Pour lui, cela a toujours été l'éducation. 
Élève brillant et assidu, il a connu de très tôt les affres telles que la vie les distribue. 
"Ernst Pady a eu la poliomyélite, a souffert pendant longtemps, mais il n'a jamais lâché prise. Il était très robuste», confie un membre de sa famille. 

La maladie passe, les séquelles perdurent, Ernst Pady continue son chemin. Celui d'un enfant que le monde a failli briser à la recherche d'une occasion pour prendre sa revanche. 

Après ses études classiques, il ne s'est pas posé beaucoup de questions. Il a intégré la faculté de médecine de l'Université d'État d'Haïti en 1979.
Licencié en 1986, il s'est spécialisé en pédiatrie à l'Hôpital de l'Université d'État d'Haïti. Certainement, un pied de nez fait à la poliomyélite, cette paralysie spinale enfantine et les faiblesses musculaires l'accompagnant qu'il voulait combattre à son tour.

Après sa spécialisation, il est parti pour l'Allemagne, puis la France en vue de parfaire sa formation médicale et d'agrandir son champ de connaissance en pédiatrie. 

«Que dire d'une personne avec une formation aussi solide qui a perdu sa vie dans une telle circonstance : comment en parler ? », se questionne, la voix rauque, un membre de la direction de l'hôpital universitaire La Paix où travaillait le Dr Pady.

Le chef de service de pédiatrie à l'hôpital universitaire La Paix, le Dr Florence Siné Saint-Surin, présidente de la Société haïtienne de pédiatrie, connaissait très bien Ernst Pady. L'homme et le médecin.
Cependant, elle aussi avait besoin d'un peu de temps avant de répondre aux questions du Nouvelliste. 
«On est tous sous le choc : je ne m'étais pas préparée à cet exercice, j'ai besoin de quelques minutes», se désole la présidente de la Société haïtienne de pédiatrie.

Finalement, elle s'est résolue à parler de celui sur qui elle pouvait toujours compter au service de pédiatrie de l'hôpital universitaire La Paix.
Une tentative presque désespérée visant à mettre un nom, un parcours, un visage et une histoire sur un cadavre malhonnêtement abandonné à l'avenue Christophe dimanche matin.

«Après de nombreuses formations à l'étranger, il est retourné en Haïti. Il s'est adonné corps et âme aux soins pédiatriques", se souvient le Dr Florence Siné Saint-Surin.

Ernst Pady a travaillé à l'hôpital Réforme Église de Dieu à l'Arcahaie ; il était dans sa pratique privée au service de tous ceux qui avaient besoin de soins dans le champ de sa compétence. 
En 2006, il a intégré le service de pédiatrie de l'hôpital universitaire La Paix où il travaillait jusqu'à son homicide, le dimanche 28 février 2021. Un dimanche qui, comme dirait Stendhal, prédisposait au malheur.

«Il a formé plusieurs générations de médecins à travers le service de pédiatrie de l'HUP.
C'était un rude travailleur, un médecin chevronné toujours disponible. Malgré les séquelles de sa maladie d'enfance, il ne se donnait aucune limite ; au contraire, c'était pour lui une source de motivation », se rappelle le Dr Florence Siné Saint-Surin. Des mots qui, s'ils sont impuissants, peuvent aider à remettre une couche de dignité à ce corps sans vie submergé dans un lac de sang qui circule sur les réseaux sociaux.

«Des pédiatres, j'en ai connu, mais aucun d'entre eux ne l'égalait. Il était un modèle, une source d'inspiration qui m'a poussé à choisir la médecine et à aimer la pédiatrie», témoigne un médecin à l'annonce de la mort du pédiatre dans un court message sur WhatsApp. 
«C'était carrément une légende de la pédiatrie en Haïti. Sa connaissance, sa compétence et son expérience vont manquer à la pédiatrie», témoigne un pédiatre formé à l'HUP. 

Le Dr Ernst Pady a une fille, beaucoup d'enfants adoptifs et des protégés. «C'est ce qui explique la fondation du collège qui porte son nom à Canapé-Vert. Il voulait que les enfants accueillis dans sa famille aient une éducation de qualité. Pour y parvenir, il s'en assurait personnellement à travers le Collège Ernst Pady», explique l'un de ses protégés, le visage courroucé et les yeux fatigués. 

La trame de son meurtre est d'une générosité qui caractérise les vrais héros de la vie. 
«Il sortait à peine d’un épisode de stroke et était en cours de récupérer peu à peu ses  facultés neurologiques.
Toujours au service d’autrui, il avait été chercher du matériel afin de réaliser une suture pour une patiente quand il a été lâchement abattu», raconte un membre de sa famille littéralement terrassé par la nouvelle. 

Nous sommes terriblement bouleversés, martèle le Dr Florence Siné Saint-Surin au moment de revenir sur la vie de cet homme qui, dit-elle, a dédié sa vie à la médecine en se mettant toujours au service des autres. 

«Médecin dévoué au service de la communauté, il était aussi formateur et encadreur des résidents à l'HUP. Il n’a pas laissé son handicap le freiner, encore moins le limiter», confie sa collègue depuis 15 ans au service de pédiatrie de l'HUP.

Le Dr Ernst Pady connaît tout de cette histoire devenue une classique en Haïti, celle qui mène du merveilleux à la tombe au gré du caprice discrétionnaire des bandits qui ne se préoccupent guère du statut social des victimes. 
Il partageait souvent ses inquiétudes avec ses amis sur le phénomène du kidnapping, ses artefacts et les cadavres qui s'accumulaient dans son sillage. 
«En se déplaçant ce matin pour cette patiente, il pensait faire ce qui lui paraissait le plus important à faire quand on est médecin : soigner. Sachant qu'à tout moment on peut devenir un élément statistique, un fait dans les nouvelles», marmonne un membre du personnel du Collège Ernst Pady.  

Il n'y a aucun mot pour traduire, voire apaiser la colère et la déception des proches, parents, collègues et amis contactés par le journal. 

Certains ne comprennent même pas la nécessité d'en parler puisque cela ne changera rien, disent-ils. Pourquoi déplorer un cas quand on sait que la prochaine est pour bientôt ?
Ils ne comprennent pas pourquoi en parler comme s'il s'agissait d'un accident, d'un sujet que l'endurcissement de l'espace de vie en Haïti propulse au rang des préoccupations permanentes de chaque Haïtien. En attendant son tour ou une lumière au bout du tunnel.



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