Emmanuela Douyon, l'activiste qui ne dort pas

PUBLIÉ 2021-02-25
Économiste spécialisée en expertise économique de politiques et projets de développement, Emmanuela Douyon est l’un des visages jeunes de la résistance. Cette femme qui se positionne sur l’échiquier politique tire à boulets rouges sur les responsables du scandale PetroCaribe contre lesquels elle demande un procès. Poing levé, regard laser, lipstick rouge, la Petrochallenger crache sa haine de l’injustice sociale, prend position publiquement sur les actes du pouvoir en place aux côtés de ses collègues du regroupement Nou P ap Dòmi, tout en revendiquant de meilleures politiques publiques pour le pays à travers Policité, le think tank qu’elle vient de lancer. 


Le 6 février 2017, quand elle rentre en Haïti après un master effectué à la Sorbonne, en France, Emmanuela Douyon est décidée à servir son pays. Son premier jour de travail au Comité Interministériel d'Aménagement du Territoire (CIAT), le 7 février, coïncide avec la prestation de serment du président Jovenel Moïse. « Alors que je me rendais au travail ce jour-là, je regardais défiler les images de la cérémonie. J’avais le cœur lourd. C’est à ce moment que je me suis demandé dans quoi est-ce que je m’embarquais. J’avais des amis et des professeurs qui m’encourageaient à rester en France pour faire autre chose, peut-être un doctorat... mais moi j’avais soif de retourner en Haïti, car je pensais que c’était la meilleure chose à faire. Ce jour-là, je me rappelle avoir dit que je me donnais ce quinquennat pour faire tout ce que je peux faire pour Haïti. Peut-être que ces paroles n’ont pas été emportées par le vent, ironise-t-elle, parce que je me suis retrouvée à faire de l’activisme, ce qui n’était pas dans mon plan A. Certes, je voulais contribuer au développement du pays, mais c’était à des niveaux techniques. Vraiment je ne pensais pas que je deviendrais activiste », explique Emmanuela Douyon, qui est désormais l’un des visages militants les plus en vue de cette génération.

Petrochallenger de première heure

Lorsque le pays bascule dans le chaos le 6 juillet 2018, elle venait de dispenser ses cours d’économie à l’Université de Port-au-Prince. Comme beaucoup ce jour-là, elle est obligée d’abandonner sa voiture pour prendre la route à pied. « J’ai marché près de deux heures, traversant les barricades et sursautant au vacarme infernal des coups de feu. Par moments, je croyais que je ne regagnerais pas mon domicile vivante. C’était la première fois que je vivais cela de toute ma vie, et pour moi ce qui se passait était grave. C’était le signal qu’il fallait agir. Si je ne faisais rien, il y aurait d’autres 6-7 juillet. La colère et la frustration des gens sont légitimes. C’est nous qui devons nous engager pour faire écho de ces revendications », raconte Emma qui a passé une nuit blanche cette soirée-là.  

En août, un ami l’appelle pour lui demander si cela l’intéresserait de participer à une réunion qu’un groupe de personnes organisent pour réfléchir sur la situation du pays. Elle accepte volontiers. Ainsi débute son aventure avec RADI, Rasanbleman pou Diyite Ayiti. Par ailleurs, quand Gilbert Mirambeau pose avec la pancarte “Kot Kòb Petwo Karibe a” le 14 août 2018, déclenchant ainsi le PetroChallenge, Emmanuela embrasse la cause. « Je me suis dit "enfin" ! Je sentais qu’il y avait comme un réveil au sein de la société haïtienne ». Bien qu’elle ne soit pas la principale figure du PetroChallenge, Emmanuella supporte à 100 % l’initiative, se présentant à tous les sit-in, aux marches et manifestations lancées pour demander que lumière soit faite sur ce fonds de 3,8 milliards qui aurait été dépensé dans des conditions obscures. Quand le 19 janvier 2019, jour de son anniversaire, une fraction des gens qui ont laissé Ayiti Nou Vle A (ANVA) et monté la structure Nou Pap Dòmi, l’invite à suivre une de leur réunion, elle décide d’intégrer la structure. « Quand j’ai vu qu’ils n’avaient que leur bonne volonté ; quand j’ai vu les sacrifices qu’ils consentent et combien ils manquaient de bras pour la lutte, je me suis engagé avec eux », confie celle qui a toujours aimé la politique. 

Entre son travail, les rencontres de Nou p ap dòmi et de Radi, les entrevues dans les médias, les conférences par-ci et par-là, Policité, la jeune femme a des journées pas possibles qu’elle arrive à boucler à grand renfort de café et de boissons énergisantes.  « 2019 a été une année marathon. Je ne pense pas avoir eu deux soirées à moi. Je n’ai pas pris de vacances, ajouté à cela le stress, la peur, l’inquiétude des proches, bref c’était pas donné ! » En effet, sa famille s’inquiète de son engagement politique, particulièrement sa mère, enseignante, femme d’église, modèle d’humilité. « Ma mère le vit très mal. C’est comme si elle me disait « Nan kisa w al rantre tèt ou la a ? ». Vu l’inquiétude que je lui cause, souvent j’évite de l’appeler pour lui parler ou de l'avertir quand je rentre tard le soir », explique Emmanuela Douyon dont le père est décédé en 2011 alors qu’elle étudie à Taïwan. Outre l’inquiétude constante de ses proches, certains amis prennent aussi leurs distances d'elle à cause de ses positions, sans oublier les opportunités qu’elle se voit refuser. Ajoutez aussi une vie sentimentale presque inexistante. Cependant, il en faudra bien plus pour venir à bout de l’obstination de cette ancienne scout. Pour elle, quelque chose doit être fait pour ce pays, et cela doit passer par l’engagement. Le sien, mais aussi celui d’autres jeunes.  

Parcours intéressant

À 30 ans, Emmanuela Douyon s’est bâti un cv très compétitif dont ses parents, tous deux professeurs d’écoles, peuvent être fiers. Aux Cayes où elle grandit, la jeune femme commence à prendre les rangs à l’école kindergarten Marguerite D'Youville, puis fait son primaire à l'École La Providence des Sœurs de la Charité de Ste Hyacinthe. Elle est ensuite admise au Collège Frère Odile Joseph (FIC), la seule école des frère FIC à recevoir des filles.

À 18 ans, elle rentre à Port au-Prince pour ses études universitaires. Elle est lauréate du concours d’admission de l’École Normale Supérieure et est aussi admise à la Faculté des Sciences humaines et la faculté d’Ethnologie. Tandis qu’elle contemple une carrière en psychologie et anthropo-sociologie, Emma décroche une des huit bourses décernées par l’Ambassade de Taïwan (République de Chine), et part donc étudier en août 2009. Là-bas, elle effectue une licence en économie à l’université National Tsing Hua de Taïwan. « Mon cours d’introduction à l’économie m’avait permis d’aimer cette discipline. Aussi, je trouvais que c’était plus pratique pour moi et me permettrait de m’insérer plus facilement sur le marché du travail. », explique celle qui dans le temps co-organisait Fuck-Up nights.

Elle retourne en Haïti en mars 2014, sitôt avoir terminé son cycle d’études, et c’est là que la réalité haïtienne commence à la frapper. « Je ne m’attendais pas à ce que l’insertion professionnelle soit aussi difficile. J’avais vraiment galéré avant de trouver mon premier emploi », révèle-t-elle. Le travail de consultation qu’elle décroche ne lui plaît guère. Elle démissionne un mois après. Le suivant non plus. Si le premier la cantonne beaucoup trop dans la posture d’une assistante administrative qu’elle n’aime pas, le second, où elle est manager d’une usine implantée en Haïti pour produire des chaussures Toms, ne lui convient pas non plus. « Cette dernière expérience m’a permis de découvrir les conditions de travail précaires des ouvriers. Cela ne cadrait pas avec ma vision de la vie. Je ne me sentais pas à l’aise », confie mademoiselle qui démissionne pour intégrer en octobre 2014 le staff du ministère des Affaires étrangères et des Cultes comme attachée à la Direction des affaires économiques et coopération. « Au ministère, j’avais la chance de travailler sur une thématique que j’aimais. Je faisais partie du secrétariat technique qui s’est occupé de l’accord Wallonie-Bruxelle ; je préparais des briefings », raconte-t-elle. Mais cette femme lucide observe aussi les travers de l’administration publique. « Quand on entre dans un bureau de l’administration publique, on comprend bien pourquoi le pays ne peut pas progresser », lâche-t-elle. Emma pointe aussi le sexisme qui y règne. « Quand on est une femme, on doit vraiment se former pour avoir beaucoup plus de légitimité. Souvent on ne veut pas voir les femmes comme des spécialistes », dénonce celle qui se dit foncièrement féministe. 

L’année d’après, elle part en France, et grâce à la bourse Valencia Mongérard Haiti Futur, elle obtient en 2016 un maîtrise en économie appliquée parcours en urbanisme et aménagement de l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée puis en 2017, un master en Études du développement parcours expertise économique de politiques et projets de développement à l’Institut d'études du Développement de la Sorbonne.  

De retour au pays, elle rejoint l’équipe du CIAT le 7 février 2017, puis se rend au National Démocratic Institute (NDI) en novembre 2017. Elle y reste jusqu’en février 2020. « Mon contrat était terminé. Mais je sentais aussi que quelque part mon activisme commençait à poser problème », reconnaît-elle. En pleine crise de Covid-19, sans emploi, elle se dit que c’est le moment de se créer le job idéal. Le moment de lancer Policité, projet qu’elle couvait depuis des lustres. À présent, Emmanuela Douyon se consacre à Policité, un think thank conçu pour impulser la conception et l’implémentation de politiques publiques de développement efficaces centrées sur les citoyens et fournit des consultations à Ensemble pour la corruption. 

Amoureuse de la vie

Quand elle n’est pas happée par ses différentes activités professionnelles, ses engagements d’activiste, Emma Douyon aime bien ralentir le rythme et profiter des petits plaisirs de la vie. Elle écrit. Elle lit un peu de tout ce qui lui tombe sous la main, mais s’entiche de la plume de Lyonel Trouillot ou d’Amartya Sen. Elle est aussi tombée sous le charme de Yuval Noah Harari, l’auteur de "Sapiens". Toutefois, les écrits de l’économiste zambienne Dambisa Felicia Moyo, classée en 2009 dans la liste des personnalités mondiales les plus influentes de Time Magazine, l’ont beaucoup marquée. 

Avec son agenda surbooké, la jeune femme trouve peu de temps pour se pencher sur une relation sentimentale. « L’idée d’avoir quelqu’un dans ma vie m’intéresse. Mais je n’ai pas beaucoup d’occasions pour rencontrer des gens. De plus, on me reproche d’être trop indépendante, à la limite autoritaire. Certains sont même intimidés par mes ambitions ou encore ma taille ! Ça, vraiment, je n’aurais jamais imaginé que ma taille poserait un problème », lance avant de rire aux éclats celle qui fait 1m73. 

Si elle paraît plutôt athlétique, Emma, comme on la surnomme, n’aime pas le sport. Oh, la cuisine non plus, Ne lui demandez pas de cuisiner, elle ne s’y connaît pas. Néanmoins, fiez-vous à son palais. « J’adore manger. Je suis vraiment ce qu’on pourrait appeler une foodie. Quand je voyage, visiter les musées et les restaurants, c’est ce qui m’interesse le plus. J’aime goûter aux plats exotiques. D’ailleurs, une fois il m’est arrivé de faire un trajet d’une heure de train rien que pour goûter une tranche de gâteau », confesse celle qui aime l’art en général, la peinture, la danse. Dans une autre vie, Emma aurait été écrivaine. Elle a voulu faire du journalisme un peu plus jeune, mais en attendant, à coups de tweets, de manifs, de propositions et d’actions, l’économiste espère participer au développement d’Haïti.   



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