Pour  le Musée d'Art haïtien : un cri du cœur

Publié le 2021-03-05 | lenouvelliste.com

Je me retrouvai devant l'édifice abritant le Musée d'Art haïtien du collège Saint-Pierre, à l'angle des rues Légitime et Capois, au Champ de Mars. Je restai  abasourdi, stupéfait devant le spectacle qui s'offrit à mes yeux et que je n'ose même pas décrire. Je retiens seulement les portes cadenassées, des marches d'entrée fracturées, enduites de graisse et l'envahissement du devant de l'espace par  des étals de friture en plein air et d'autres petits commerces de subsistance du secteur informel. En un regard circulaire, l'on se rend compte qu'il s'agit bien d'un phénomène de masse. Un phénomène «total et global», diraient les sociologues, submergeant tout le bas de la rue Capois et affectant le Rex Théâtre, l'ancien Hôtel le Palace, la rue Saint-Honoré, la place des Pompiers, la rue François Denys Légitime, avec la maison historique d'Edmond Défly, l'Université épiscopale d' Haïti, le commissariat de Port-au-Prince et le ministère du Commerce... 

En regardant et en  observant de nouveau, l'on se rend  de plus en plus compte que l'on se retrouve en présence d'un nouveau Champ de Mars, bien différent en tout cas de celui  de Georges Corvington, de Maurice A. Sixto ou encore du géographe Georges Eddy Lucien.  Bref, de grandes et déterminantes transformations  ont eu lieu  au sein de cet espace constituant le centre vital de Port-au-Prince, comme  la Puerta del Sol pour la ville de Madrid par exemple.

Dans un tel  ensemble, les cafés-terrasse, les cinémas, les galeries d'art, les instituts de langues, les ambassades, les hôtels de luxe ont bien du mal à maintenir leur vocation. Bon nombre de ces entités, d'ailleurs, ont disparu et leurs locaux ont tout simplement changé de vocation, réaffectés, diraient les gestionnaires. Une métamorphose  s'est produite, et elle est de taille, forte et déterminante. Les sociologues et spécialistes de l'aménagement urbain ont vraiment un cas d'étude. Une certaine partie de la ville de Port-au-Prince s'en est bien allée. Définitivement. Et ceux qui sont à Port-au-Prince depuis un certain âge, pour ne pas dire depuis un âge certain, manquent de plus en plus de repères...      

Je suis toujours devant l'édifice du Musée d'Art haïtien, en pleine  méditation. Un autre édifice flambant neuf, sans aucune clôture en fer forgé du devant, avec des marches de marbre bien cirées et une grande porte vitrée ouverte sur ses deux battants, se précise lentement devant moi. Une  grande, très grande salle rectangulaire  bien éclairée, propre jusqu'au détail, et sur tout le pourtour des tableaux  historiques des maîtres et des grands maîtres de la peinture haïtienne. En haut, vers l'Est, nous avons les Hector Hyppolite,  Wilson Bigaud, Préfète Duffaut, Rigaud Benoit, André Pierre, Louverture Poisson, Micius Stéphane, Enguerrand Gourgue, Philippe Salnave Auguste; au centre, nous avons Philomé Obin,  Sénèque Obin, Robert St. Brice, Castra Bazile, Valcin II,  Hilda Williams et, à l'Ouest, Luce Turnier, Bernard Séjourné, Lucien Price, Hervé Télémaque, Luckner Lazare, Rose Marie Desruisseaux, et en sortant  Jean René Jérôme et Bernard Wah.  Bref, des œuvres représentant  toute la crème du patrimoine pictural haïtien  et bon nombre d'entre elles font partie de la collection personnelle de feu Monseigneur Alfred Voegli de l'Église épiscopale d'Haïti.

Je ne rentrerai pas dans des détails descriptifs. Mais je ne peux pas m'empêcher de revoir en esprit le paradis terrestre de Bigaud, la parade scolaire du 18 mai, l'ange de la démocratie poursuivant l'ex-président Élie Lescot de Philomé Obin, ou encore le tableau dans lequel l'artiste Philomé Obin se montrant dans sa chambre étudiant sur la peinture. Je revois l'autoportrait d'Hector Hyppolite, l'enfant au cerf-volant d' Hilda Williams, la toilette paysanne de Louverture Poisson, la jeune fille de Luce Turnier, la femme et l' oiseau de Jean René Jérôme, les formes étirées de Bernard Séjourné, les rythmes de Lucien Price, les dessins de Georges Ramponneau, les loas du vodou d'André Pierre.... Souvenirs. Réminiscences d'une période où, par groupes d'élèves venus  des  lycées et collèges de la capitale, nous visitions presque chaque jour le Musée d'Art du collège Saint-Pierre.

C'était une obligation, un devoir sacré après avoir admiré les oies et les paons des environs du Palais national et  les plongeons des  poissons roses  du grand bassin de la place des Pompiers.  Nous essayions alors, en petits groupes, de commenter les tableaux, de retenir les noms des peintres, de nous souvenir  de  leurs styles pour en faire des croquis  dans nos cahiers aux heures creuses au  lycée Toussaint Louverture,  d' étudier la structure des fleurs chez  Castra Bazile ou les effets de perspectives des rues du Cap-Haïtien dans les œuvres de Philomé Obin. 

Et voilà, brusquement, sans faire de bruit, silencieux comme une ombre, apparaît un personnage impeccable en costume noir et chemise blanche et qui commençait à expliquer aux élèves rassemblés l'histoire de la peinture haïtienne. Il s'agissait de Monsieur Pierre Monosiet, le directeur et conservateur du Musée. C'était un connaisseur et un passionné de l'art haïtien et il prenait  un réel  plaisir non seulement à recevoir les touristes  étrangers  amateurs de l'art haïtien qui fréquentaient alors en abondance les musées et les centres culturels du pays à cette époque, mais encore les élèves et les visiteurs haïtiens pour leur inculquer des notions de base sur l'évolution de la peinture haïtienne.

M. Pierre Monosiet parlait aux écoliers, ce, dans un français impeccable, académique. Les  sources de l'histoire haïtienne, la peinture primitive et naïve, le réalisme, l'école du Cap-Haïtien,  l'École de la Beauté, la peinture abstraite haïtienne, tout y passait... Parfois, des élèves sortaient un petit cahier pour prendre des notes. D'autres  tentèrent de saisir des éléments de certains tableaux. Vraiment, le Musée d'art était un centre d'apprentissage.

Il y a eu dans cet espace des conférences sur l'art, sur la culture haïtienne avec notamment  des  intervenants  comme le Dr Michel Philippe Lerebours, M. Gérald Alexis, le Dr Frantz Large, Mme Madeleine Paillère... À côté de l'exposition permanente des chefs-d'œuvre de la peinture haïtienne, il y avait des expositions spéciales avec les œuvres de  Bernard Séjourné,  de Jean René Jérôme, de Luce Turnier, de Rose Marie Desruisseaux, de Gesner Armand,  de Lucien Price, de Georges Remponeau, de Dieudonné Cédor.... Il y a eu des expositions des tapisseries de Thomassique, des merveilleux fanaux de Noël à chaque fin d'année,  des  cerfs-volants lors des  périodes de Pâques, des masques et du papier mâché de Jacmel lors des périodes carnavalesques, des sculptures et du métal découpé de Croix-des-Missions, des journaux haïtiens  du XIXe siècle... C'était tout cela, le Musée d'art haïtien dans ses périodes de gloire. 

Dans cette enceinte, plus près de nous, a eu lieu le lancement de la revue Cultura au début des années 1990 avec des échanges sur l'art haïtien animés par M. Rodney Saint- Éloi,  Mme Mireille Pérodin-Jérôme, M. Gary Augustin, M. Marc Exavier et la présence de peintres  célèbres comme Enguerrand Gourgue. Il y a eu  des débats sur la participation d'Haïti à la Biennale de Santo Domingo avec des interventions du poète Georges Castera autour du choix des œuvres du peintre Stivenson Magloire. Dans cette enceinte, des artistes de diverses disciplines ont rendu les derniers hommages à M. Hervé Denis le  26 avril 2002, acteur de théâtre et metteur en scène, économiste, professeur d'université, ancien ministre de l'Information et homme politique. Le Musée d'Art haïtien est donc à lui seul un patrimoine national, vivant certes des moments difficiles.

Je reviens lentement au temps présent. Je recherche en vain la plaque dédiant le musée à la mémoire de M. Dewitt Peters et qui se trouvait à l'entrée. Désabusé, je laisse les devantures, les marches du Musée de la rue Légitime. Les grandes douleurs sont  muettes, dit-on. De  l'eau a bien coulé sous les ponts.

Il  y a  eu le séisme destructeur du 12 janvier 2010. Il y a la crise politique aiguë, interminable, avec des acteurs autant  déterminés qu'irrationnels... Il y a  l'insécurité grimpante, galopante, stressante et qui veut tout emporter sur son passage. Les gens  ne sortent plus. Un nouveau mode de «confinement» s'installe dans nos mœurs. Après les heures obligatoires de  travail,  l'on se barricade chez soi, avec les siens, les yeux rivés sur le petit écran du téléphone  où les nouvelles les plus fantaisistes et les plus alarmantes circulent à travers les réseaux sociaux...

La tendance s'accentue de plus en plus dans le secteur aisé de la société d'envoyer les enfants étudier à l'étranger. Dans un tel  contexte global, la consommation des biens culturels collectifs comme par exemple la fréquentation des théâtres, des cinémas, des  salles de spectacle, des musées, des cafés-terrasse, des salles de conférence, cette consommation, disons-nous, en pâtit grandement. En conséquence, Port-au-Prince se reconfigure.  En plus des nouveaux quartiers qui  l'enserrent comme une proie, les lieux publics sont délaissés totalement par les pouvoirs publics et littéralement squattérisés.  À partir de six heures p.m., la capitale se ferme.

Après  la Cité de l'Exposition du Bicentenaire qui faisait la gloire et la fierté du Port-au-Prince d'antan,  le grand espace du Champ de Mars est en train de se reconvertir. Le mouvement d'ensemble semble irrésistible... Un autre Port-au-Prince,  un autre Champ de Mars sont en train d'émerger sous nos yeux, totalement différents d'un certain Port-au-Prince, d'un certain Champ de Mars qu'avaient bien connus certaines personnes en une certaine période de leur existence.

Le Musée d'Art haïtien, dans sa splendeur,  faisait partie de cette période. Une grande question se pose: Allons-nous laisser le Musée d'art haïtien s'en aller comme d'autres institutions du pays? Le romancier et critique d'art  M. Pierre Clitandre, dans les colonnes du Nouvelliste du 4 janvier  2021, avait  posé la même question. Nous vivons certes des temps troublés, incertains. Mais  M. Fritz Valesco (Pitit Fèy), sur les ondes de Radyo Kiskeya,  nous dit chaque jour, à l'émission des  nouvelles de quatre heures de Mme Liliane Pierre-Paul, que l'art, la culture et l'histoire représentent l'âme d'un peuple. 

Nous lançons  aujourd'hui ce cri du cœur: sauvons le Musée d'Art haïtien, témoin fidèle de l' évolution du patrimoine artistique, culturel du peuple haïtien et patrimoine culturel lui-même. Construit en 1972, propriété de l'Église épiscopale d'Haïti, ce Musée  possède une collection inestimable  avec de très rares tableaux des maîtres de la peinture haïtienne  ayant plus de soixante-dix ans.

Quels sont donc les plans des responsables de l'Église épiscopale pour cette entité? Monseigneur Zachée Duracin,  R.P. Lucas Rigal, après la perte des murales de la cathédrale Sainte-Trinité qui faisaient la gloire de la peinture haïtienne dans tous les catalogues internationaux de peinture, serions-nous sur le point de perdre les précieuses collections du Musée d'Art haïtien?

Où sont donc nos mécènes? Où est le ministère de la Culture?  Où est le ministère de l'Éducation et de la Formation professionnelle (MENFP) ? Car l'appréciation et l'histoire de l'art font actuellement partie du Programme du Nouveau Secondaire. Il faut un effort citoyen, une synergie entre le public et le privé pour sauver cette institution, cette collection et la rendre accessible à l'admiration de la jeunesse et du public haïtien tout entier. Car la première vocation de l'œuvre d'art, c'est d'être admirée dans sa fonction éminemment sociale. Alors, faisons quelque chose pour sauver le Musée d'Art haïtien. La postérité ne l'oubliera jamais.     

Jérôme Paul Eddy Lacoste ,  babuzi2001@yahoo.fr
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