À un peuple sans mémoire

Publié le 2021-02-22 | lenouvelliste.com


(Dans les pas de Savannah Savary)

«Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux barbouilleurs de lois.
Non, non, puissé-je vivre»
                                   A. Chénier

Pour ceux qui gardent encore une certaine notion de la patrie, 1804 reste une maladie génétique, car le présent doit s'analyser à partir de ce qui n'est plus et qui peut se retrouver par les vestiges, les souvenances. Définitivement, 7 février, 9 mars s'inscrivent comme dates fétiches dans la vie politique haïtienne! Un 9 Mars 1983, un pape, Jean Paul ll, en mission pour la CIA, en Pologne, aux Philippines, en Haïti, débarque dans ce coin de terre catholique, apostolique, romaine à 80% pour signifier au gouvernement que le bal est fini, en ces termes:« Il faut que les choses changent».Comme par hasard, 28 ans après, la ronde infernale se poursuit. 9 Mars 2009, le pays reçoit, à la manière de la deuxième expédition de Leclerc, la visite du gardien de la tutelle, Ban Ki moon et du fossoyeur de la patrie, William Jefferson Clinton. Et, pour notre malheur cette fois, pas un Henri Christophe dans le décor pour leur signifier qu'ils ne sont pas les bienvenus, mais plutôt des Rosny Desroches, Victor Benoît "aplaventristes" qui perçoivent comme bon signe la présence non souhaitée de ces visiteurs encombrants. Dès ma plus tendre enfance, on m'a appris que l'assassin revient toujours sur les lieux du crime. Alors, rien d'étonnant que par cynisme, sous les parapluies de l'ONU, il revient contempler ses forfaits.

Par contre, nous qui avons subi leurs bravades et leur arrogance d'ours mal léchés, à la délinquance adulte et sénile de l'internationale qui considère Haïti comme un enjeu dans la bataille finale entre mondialistes et altermondialistes, il nous est un devoir impérieux et pressant de prouver au reste du monde que ce morceau d'île a mauvais ventre certes, mais n'a pas accouché uniquement de ce ramassis de jouisseurs, d'assassins, de lèche-culs qui leur souhaitaient la bienvenue à l'aéroport. En effet, à la seule présence de Bill Clinton sur la terre de Dessalines, la patrie nous interpelle. Nous ne saurions oublier de si tôt la deuxième occupation imméritée et monnayée de notre terre natale en moins d'un siècle, au mépris des lois et des conventions internationales, le matin du 19 septembre 1994. Car, à aucun moment, Haïti n'a été le trublion des Caraïbes; à aucun moment, Haïti n'était en guerre avec aucun de ses voisins; seule la loi du talion y prévalait. Et depuis, nous assistons, impassibles et attristés, à la disparition de nos Forces armées, au pillage éhonté de nos maigres ressources minières. Et depuis, nous subissons les conséquences de cet embargo cruel et inhumain qui a détruit la chétive économie nationale. Et depuis, nous voici un sujet de laboratoire comme ces bestioles auxquelles on infecte de toutes sortes de maladies pour en étudier les réactions et surtout en écraser toute velléité de réveil face à la sérénité de l'Occident.

L'Histoire , souvent, offre le spectacle ahurissant de ses coïncidences qui se chevauchent. Qui aurait dit, qui aurait cru qu'Haïti, la Perle des Antilles, serait devenue une population bafouée par ses élites, une société torturée par des préjugés insipides, un pays souillé par une convergence morbide, une fusion stupide de l'imbécilité interne et du brigandage international, un bastion de voleurs cravatés sous le couvert d'ONG.

Ainsi va la vie. Ainsi se comporte l'histoire, hors de tout respect des normes minimales de démocratie, de patriotisme tout court. De tous les temps, comme l'a si bien rappelé Mme Savary dans Le Nouvelliste du jour, Haïti se prenait toujours en charge, n'a jamais vécu à la remorque de la charité internationale, résolvait elle-même ses problèmes. Aujourd'hui, c'est l'étranger qui s'intéresse à notre avenir. Nous sommes réduits à ne pouvoir bâtir le budget national sans compter sur le volet de l'aide externe. Nos dirigeants sont très précautionneux pour ne pas être interdits de séjour en Amérique du Nord. Au continent africain, nous ne servons plus de modèle pour devenir, au bout du compte, le mauvais exemple à ne pas suivre.

François René de Chateaubriand disait: «Lorsque dans le silence de l'abjection l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien parait chargé de la vengeance des peuples » , C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire! Car, qu'on soit du Moyen-Orient désabusé ou des Caraïbes méprisées, les raisins de la colère semblent avoir le même goût. Alors, s'il est vrai que ce sont les idées qui mènent le monde,  que la résilience ne doit pas céder la place à la résignation, Haïti pourra renaître de ses cendres. Les morceaux choisis de ses fils, travailleurs de la plume qui, eux aussi, ont souffert des blessures infligées au pays, sauront faire revivre l'espoir qui enflamme pour la chétive Haïti. L'étranger sait très bien que tant que ce pays demeure une entité chaotique, il pourra garder chez lui une main-d'œuvre à bon marché de même que les maigres épargnes de ceux qui ont donné leur vie à ces pays d'adoption et qui ne font que les rejeter au fil de leur décrépitude physique et morale... Jamais, il n'a intérêt à créer en Haïti les conditions  normales de vie normale pour qu'émerge un leader capable d'aider ce pays à sortir de la fange, de la sous-humanité dans laquelle l'ont plongé ses commis internationaux. Malheureusement, les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts. Alors, que les «decision makers» se le tiennent pour dit «Caveant consules». Les soldats qui veillent aux portes du Louvre, toute fierté bue, ont vidé la coupe de la tutelle virtuelle, mais jamais au nom de leurs ancêtres, ils ne boiront celle de la tutelle réelle. Quand on pense que la vie, la mort, c'est temporel, que seule la liberté est éternelle, on peut choisir de mourir pour une cause noble. Que l'on se souvienne: on ne peut pas partir de l'infini, on peut y aller.


     Miami, 5 février 2021
     Jean L. Théagène

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