Haïti, le Printemps de l'art

Sur les traces de Céleur Jean Hérard

Publié le 2021-02-22 | Le Nouvelliste

À la Maison Dufort, le jeudi 11 février 2021, Céleur Jean Hérard vante les qualités de ses sculptures à l’exposition «Rèl». Assis parmi les artistes (Pierre Pascal Mérisier, alias Paskö et Patrick Ganthier, dit Killy), il expose son nouveau travail, dans le cadre de Haïti, le Printemps de l’art. Les sculptures élancées décrivant des morphologies féminines exposées sur le péron de la maison gingerbread de l’avenue du Travail, il les présente au public comme des représentantions d’Haïti, voire du monde déchiré par la violence. Chaque phallus pointé vers le sexe clouté des femmes est une arme. Au siècle dernier, dans les années 70, la jeunesse des pays occidentaux qui ont connu le drame de la guerre clamait urbi et orbi : « Faites l’amour, pas la guerre. » 

En Haïti, une folie furieuse s’empare de l’univers psychique des dépravés mentaux. Ces derniers outillent leur membre viril de billes, de poils de brosse à dents, de plastique tout autour de leur gland pour défoncer le sexe des jeunes filles. Dans leur tête, le pénis est une arme de destruction.

Sous l’angle allégorique, les sculptures de Céleur sont une représentation d’Haïti. La femme se donne avec amour; en retour, elle est sacrifiée par des sadiques qui tirent toute leur jouissance dans le mal qu’ils font.

Haïti, le Printemps de l’Art fournit un prétexte pour suivre la trace de Céleur Jean Hérard. 

Pour Mérès Wèche, « c’est à Yves Médar, dit Rassoul Labuchin, dès lors maire de Port-au-Prince, que revient l’honneur d’avoir découvert, le premier, ces plasticiens de la grand-rue, ainsi que de nombreux jeunes peintres de la génération des Céleur, Guyodo, Eugène, Zaka, Chéby, et tous ceux-là qui sont connus aujourdhui comme de grandes figures de l’art de la récupération. Yves Médar avait également  mis à l’oeuvre, à l’époque, le grand chantier des murales du cimetière de Port-au-Prince. À titre de rédacteur en chef du journal d’État, l’Union, j’avais obtenu de la section culture du quotidien que les journalistes assurent la couverture de ces différents événements artistiques.»

Expositions locales de Céleur

Nous avons à la mémoire plusieurs expositions qui ont marqué en Haïti. 

En 1998 et 2000, le jeune sculpteur de la grand-rue faisait parler de lui avec «Mèt minwi», une grande sculpture de bois à la grande foire d’art JAMA, à Port-au-Prince, qui regroupait au Champ de Mars un grand nombre d’artistes dans divers champs disciplinaires : peinture, sculpture, musique, artisanat d’art... 

Le grand public a vu naître un artisan-sculpteur. Il a hérité ce métier de son grand frère Christophe Hérard qui se donnait corps et âme dans la sculpture sur bois, à la rue du Magasin de l’État dans ses ateliers en plein air avec Tito, Jérémie, Fresnel, etc. Partout où il passe, Céleur raconte cette histoire. En 1999, il expose à la Maison du Tourisme.

Céleur continue à travailler la sculpture sur bois avec son frère. Le temps de l’apprentissage, il rencontre Nasson au marché en fer. Dans cet espace où chacun vend ses produits artisanaux, ils échagent quelques  ficelles du métier. Nasson, ce sculpteur de la rivière Froide, s’inscrit dans la même lignée que Ròklò, Ti Pèlen, des artisans qui écoulent leurs produits pour faire bouillir la marmite. À cette époque, Céleur, le fils de Dépas Hérard et de Souvenir Laurent, se met dans la même mouvance pour joindre les deux bouts dans ce milieu difficile.

Souvenir a sept enfants. Dépas, le cordonnier en a quatre, dont trois avec la mère de Céleur. La vie est difficile. Céleur a dû abandonner l’école en septième année fondamentale.

L'art consacré aux rebus de la ville

La grand-rue, dans les années 80, est un cimetière de carcasses de véhicules, de débris, de matériaux divers vomis par la ville. C’est dans ce milieu que vivent Ronald Bazile, dit Chéby, André Eugène, Frantz Jacques dit Guyodo,  Jean-Marc Antoine, dit Zaka, Jéthro Jean-Baptiste, pour ne citer que ces artistes. C’est dans et environnement chaotique que vont naitre ces étoiles de l’art de la récupération. 

Céleur se consacre désormais aux rebuts de la ville. Ce sculpteur sur bois va ajouter à son vocabulaire d’autres matériaux : vieilles caracasses de véhicules, pneus, ustensiles de cuisine abandonnés dans les décharges, crânes humains récupérés dans les cimetières. Son atelier à Lakou Léandre, au niveau de la rue du Magasin de l’État, est un vrai capharnaüm où s’empilent des objets qu’ils travaillent de ses mains laborieuses.

L’aventure de l’art de la récupération débute dans une frénésie de transformer des métaux à profusion venant des décharges à portée de la main. On est encore loin du temps où des entreprises en Haïti rafflent les vieux métaux comme le fer aux quatre coins de la ville pour les envoyer en Chine. 

Céleur tire un grand feeling à assembler des matériaux hétéroclites.  Dans les années 90, la grand-rue est un laboratoire où se brassent les idées sur l’art de la récupération. Ces jeunes rêvent de transformer le pays. Ils croient dur comme fer qu’ils peuvent faire du neuf, de l’art avec ce qui est vieux et inutilisable. Qu’importe le matériau, c’est le feu du génie de l’artiste qui magnifie le support sur lequel il travaille.

Wébert Lahens, un critique d'art épris de l'art de la récupération

Le petit groupe se renforce : André Eugène, Guyodo et cie. Une idée est née : Atis Rezistans. Ce collectif rassemble tous les jeunes qui veulent utiliser ce nouveau langage comme support : l’art de la récupération sonne fort. Galeristes, critiques d’art, tout le monde porte sa curiosité sur la grand-rue. C’est aussi le temps où le critique d’art Wébert Lahens se prend d’admiration pour le travail de ces artistes. Il va les regarder travailler sur place. C’est ainsi que le public va découvrir ces messieurs dans une moisson d’articles publiés dans les colonnes de Le Nouvelliste.

Lahens arpente les galeries où sont exposés ces plasticiens des arts de l’espace. On le retrouvera dans Les Ateliers Jérôme, à la Fondation AfricAmerica, à la Foundation Culture Création, Institut français. Dans les deux Ghettos biennales, à la grand-rue, le journaliste est présent.  1er Ghetto Biennale, Port-au-Prince (2009) et 2011. 

Le jounaliste senior ne ratera pas la 54e Biennale de Venise de la Grand-rue: « Haiti : Kingdom of this World à la 54e Biennale de Venise ». Cette exposition itinérante était aussi à Paris, à Miami et en Guadeloupe (2011 et 2013).

Lahens continuera de suivre la trace de Céleur à travers des expositions en Haïti. En 2000, le Musée du panthéon national haïtien (MUPANAH) organise le 2e Forum transculturel d’art contemporain, les pièces de Céleur attirent son attention dans ce haut lieu d’exposition d’oeuvres d’art dans la capitale. En 2001, il les suit au Centre culturel AFRICAMERICA qui met à l’honneur les pièces de cet artiste dans l’exposition Baka, Monstres et autres Chimères. 

Pendant que la mairie de Port-au-Prince prend le train en marche en 2002, le journaliste saisira du regard les pièces de ce plasticien dans les murs du Palais municipal. Il arpentera l’Institut français en Haïti, incontournable rendez-vous des artistes, en 2004. Ce rendez-vous culturel au Bois-Verna accorde de la place à Céleur et ses compagnons dans une exposition baptisée Kafou 4 (Pasko, Sergine, Eugène et Céleur).

Parcours de Céleur à l’étranger

Céleur, cet artiste qui tombe d’admiration pour les oeuvres de Mario Benjamin avec qui le collectif Atis Rezistans dont il est membre avait réalisé, en 2006, Freedom sculpture, continue à travailler avec acharnement. Il se souvient que cette commande de Christian Aid, en partenariat avec les musées de Liverpool en Royaume-Uni, avait mobilisé beaucoup d’énergie pour offrir une oeuvre à la hauteur des héros de l’Indépendance d’Haïti. Commémorer les 200 ans de l’abolition de l’esclavage, exposer au musée de Liverpool, inaugurer l’exposition « Haïti royaume de ce monde » à la 54e Biennale de Venise en 2001, il fallait mettre tout à l’oeuvre.

Ce Port-au-Princien né le 20 mars 1966 sous la dictature de François Duvalier a de grands rêves. C’est cette disposition de l’esprit qui lui permettra de s’affranchir du carcan du ghetto où il vit avec d’autres artistes à la grand-rue. Toute vie rêvée conduit quelque part. En 2014, il est à Paris, au Grand Palais, à l’exposition « Haïti deux siècles de création artistique ». Wébert Lahens, dans une vidéo titrée «Il était une fois au Grand Palais», rend hommage aux artistes de la grand-rue, dont Céleur.

Le parcours de Céleur est jalonné d’expositions. Notre rencontre face à face avec le plasticien ne nous permet pas de préciser les reprères dans le temps et l’espace. Et c’est avec lui que nous allons reprendre sur le site du Centre d’art ce parcours à l’étranger. Il écarquille de grands yeux quand il voit qu’en 2018, il a pris part à Brooklyn, aux États-Unis, à l’exposition : Pòtoprens: The Urban Artists of Port-au-Prince, Pioneers Works;  2013, The Divine Horsemen: The Vodou Sculptors of Grand Rue, Riflemaker Gallery, Londres, Royaume-Uni; 2012, Kafou: Haiti, History & Vodou, Nottingham Contemporary, Royaume-Uni.

L’épisode de son passage en Angleterre remet, à la mémoire de ce cinquantenaire, l’histoire sur une série de sculptures représentant des oiseaux migrateurs qu’il avait créés. 

Il a exposé, dans les années suivantes, un peu partout : 2012, In Extremis: Death & Life in 21st Century Haitian Art, Fowler Museum, UCLA de Los Angeles, Etats-Unis; 2011-2013, Haiti : Kingdom of this World à la 54e Biennale de Venise, Paris, à Miami, en Guadeloupe et à Haïti; 2011, Galerie Maria Gloria, Milan, Italie; 2011, Haïti Royaume de ce monde, Fondation Agnès b, Paris, France; 2011, Biennale de Venise, Pavillon National Haïtien, Venise, Italie; 2010, 24 Month Meditation, Sala del Camino, SS. Cosma e Damiano, Venise, Italie; 2010, The Sculptors of Grand Rue, Port-au-Prince, Haïti, Galeria Maria Gloria, Milan, Italie; 2010, Collectif Artistes Plasticiens, Musée Ifan, Dakar, Sénégal; 2009, Kreyol Factory, Grand Halle de la Villette, Paris, France ; 2009, Mythologies, galerie Haunch of Venison de Londres, Royaume-Uni; 2009, Mythologies, Gigue de chevreuil, Londres, Royaume-Uni;  2009, Roots & More, De Reis Van de Geesten, The Journey of the Spirits, Afrika Museum, Berg en Dal, Pays-Bas, Hollande; 2008, Musée d’Ethnographie, Genève, Suisse; 2007, Vodou Riche : Contemporary Haitian Art, Glass Curtain Gallery du Columbia,  College de Chicago, Etats-Unis; 2007, The Sculptors of Grand-Rue, galerie The Foundry, Londres, Royaume-Uni; 2006, Freedom Sculpture, Londres, Royaume-Uni; 2004, Lespri Endepandan: Discovering Haitian Sculpture, Frost Art Museum, Miami, Floride, Etats-Unis; 2004, Sculptures Urbaines, banque centrale de la Barbade, La Barbade; 2003, Sculpture Urbaine IV, Central Bank of Barbados dans le cadre du congrès annuel de l’AICA, la Barbade

En ce Printemps de l’Art, quatre jours plus tard, nous faisons défiler sous les yeux de l’artiste la page du site du Centre d’art qui nous permet d’effecteur des recherches sur son parcours. On lit à haute voix. Il répartit d’un rire et admet qu’il a fait tout ce parcours et vit encore dans le ghetto de la rue du Magasin de l’État, à Port-au-Prince. 

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