Charles Manigat : 5 novembre 1930 – 8 février 2021

Publié le 2021-02-11 | Le Nouvelliste

Henri Piquion

Ne pleure pas Henri, ne pleure pas. Si tu devais pleurer chaque fois que la mort te prend un parent ou un ami, il ne te resterait plus de larmes pour pleurer de  joie à la libération du pays. Même s’il s’agit de Charles Manigat, ton ami et frère, tu ne dois pas pleurer. C’est ce qu’il t’aurait dit. Il t’aurait demandé de continuer le combat qu’il a mené, discrètement mais efficacement, toute son existence pour notre pays qu’il a aimé, pour lequel il a subi des tortures qui ont laissé des séquelles qui lui ont été fidèles jusqu’à sa mort. Il en a beaucoup souffert sans se plaindre, et il fallait le connaître pour se rendre compte qu’à tel moment la douleur physique voulait dominer sa résistance morale. Sans succès d’ailleurs, car Charles avançait toujours. Il avançait lentement pour durer longtemps afin de voir avant de mourir son pays libéré de ses chaînes autochtones.

Je vais commencer par raconter deux anecdotes concernant Charles Manigat 

En 1989 – 1990 Charles était candidat au Sénat dans le cadre de la campagne de l’ANDP. Après l’annonce de la candidature du père Aristide, les représentants de l’ANDP dans le Nord, tous membres du MIDH, ont préféré le confort de leur bureau de la rue 11 à la fatigue du terrain. Même les photos de Bazin et des candidats locaux étaient empilées dans des coins du bureau. Aussi les habitants des villes moyennes et des milieux ruraux ne savaient pas pour qui voter. Le 23 juin 1990, la veille de la St-Jean, j’ai par hasard rencontré au Trou du Nord le président de l’Association de guides de Sans-Souci et de la Citadelle, monsieur Parisien. Il m’a dit que c’est seulement après avoir su que le Dr Charles Manigat était un candidat ANDP qu’il a pu répondre aux questions pressantes des membres de son association et de ses amis de Milot et des environs en leur demandant de voter Bazin à la présidence et les autres candidats ANDP aux autres postes. Il leur a expliqué que le Dr Charles Manigat, qui est à ses yeux un homme de bien, ne se serait jamais associé avec n’importe qui dans une entreprise politique. On sait comment Sabalat et compagnie ont organisé les élections de décembre 1990.

Une deuxième anecdote : Le Dr Serge Dorsainvil, dentiste lui aussi, qui vient de mourir il y a à peine une semaine à Ennery dans le haut Artibonite, m’a raconté que pendant son séjour aux États-Unis Charles l’encourageait à s’inscrire toutes les fois que c’était possible à des cours, des séminaires, des colloques ainsi qu’à d’autres activités de perfectionnement professionnel et de développement intellectuel en vue de disposer des techniques les plus modernes et d’une grande ouverture d’esprit pour le retour en Haïti.

J’aurais pu raconter plusieurs anecdotes qui ont été comme des décorations déposées par le destin le long de la vie de Charles. Les deux que j’ai choisies montrent mieux que je ne l’aurais fait autrement d’une part la perception qu’avaient de Charles Manigat les citoyens les plus simples, et d’autre part son souci constant de s’assurer que les élites haïtiennes soient techniquement et intellectuellement compétentes pour se mettre au service du pays.

Dès que ce fut possible en 1986 il est retourné en Haïti ou plus précisément au Cap, car il faut le dire, s’il est pleinement haïtien, c’est en tant que capois. Il était à la fois l’un et l’autre, haïtien et capois, jamais l’un sans l’autre, mais d’abord capois. Sa vision du développement de notre pays s’articulait autour de cette réalité double qui le faisait intervenir et plaider continuellement pour une décentralisation raisonnée du pays et la reconnaissance que l’histoire et la géographie ont fait d’Haïti un pays multiple et divers en même temps qu’un pays dont le développement de chaque région devait contribuer à celui des autres. Décentralisation ne devait pas rimer avec séparation. Si on devait résumer ce point de vue la formule idéale serait Autonomie et Solidarité.

À son retour au Cap, le Dr Charles Manigat ouvrit sa clinique dentaire dont il n’a jamais fait un commerce. Au contraire. Il était le dentiste de ceux qui avaient besoin de soins et de conseils, qu’ils fussent en mesure ou non de les payer.

Mais Charles n’était pas que dentiste. Il était aussi avocat et économiste. Après les années duvaliériennes L’École libre du droit du Cap-Haïtien, de son nom à l’époque, que j’avais brièvement fréquentée dans mes années de formation, ne correspondait plus aux attentes de la jeunesse et aux besoins de la nation. Charles en est donc devenu le doyen ou plutôt le réformateur. Bien vite l’École a été homologuée par l’Université d’État d’Haïti dont elle est devenue une composante sous le nom de Faculté de Droit et de Sciences Économiques du Cap-Haïtien. Reprise par une nouvelle génération d’administrateurs, d’enseignants et d’étudiants cette institution est devenue un lieu de vie, d’apprentissage et de réflexions. Je l’ai visitée en août 2012 en compagnie du doyen de l’époque, le professeur Gesner Nelson qui m’avait aussi fait visiter l’Université Henri Christophe de Limonade. Il me semble qu’il était fier de recevoir un aîné connu; moi, j’étais heureux de voir l’avenir en gestation et fier aussi car quelques professeurs de l’établissement étaient d’anciens élèves de mes anciens élèves.

Dentiste et avocat, il était aussi économiste. Plutôt que de s’épuiser dans des pleurs sur l’état du pays kidnappé à l’époque par une dictature dont on nous disait qu’elle n’aurait pas de fin étant ‘à vie’, Charles a décidé de se doter d’outils intellectuels qui lui permettraient de comprendre la situation du pays, mais surtout de pouvoir intervenir rationnellement après le retour que nous savions certain, car ‘à vie’ n’a jamais voulu dire ‘éternel’. Il a fait des études en économie non pour avoir un diplôme de plus, mais dans le but d’offrir aux jeunes, le moment venu, une institution qui unifierait les différentes compétences qu’il avait accumulées au cours de sa vie. Sitôt libéré de l’École de droit désormais en bonnes mains, il a fondé au Cap l’Institut Universitaire des Sciences Juridiques et du Développement Régional (INUJED). L’INUJED est devenu une institution et une référence dans la ville, et son développement est tel que quelque temps avant sa mort, il me disait au cours de l’une de nos dernières conversations qu’il était en quête de moyens pour la construction d’un édifice pour loger l’INUJED. J’ai essayé d’en parler à un homme connu, riche et puissant. Il n’a même pas jugé bon de répondre à mon appel qui n’était pas, je le  précise, une demande d’assistance financière. Il faut croire que tous nos compatriotes ne pensent pas que l’avenir du pays commence par la formation des jeunes. Nous sommes nombreux à souhaiter que l’INUJED survive à Charles qui ne l’a pas conçu comme son école à lui, mais comme une institution permanente de la ville et du pays.

Je n’étonnerai personne en disant que Charles était aussi un homme de culture, de culture haïtienne et de culture universelle, mais d’abord de culture capoise. Ayant des racines qui remontent bien avant 1803 il n’est pas surprenant qu’il ait participé activement à la fondation de la Société Capoise d’Histoire et de Protection du Patrimoine, groupe de recherches, de réflexions et d’animations, mais aussi groupe de sensibilisation patriotique au passé et au destin de la ville et des départements du grand Nord.

Appelé aux affaires par la Première ministre Michèle Duvivier Pierre-Louis, il a accepté de servir comme ministre des Haïtiens vivant à l’étranger. À cause de l’instabilité chronique qui a renversé le gouvernement de madame Duvivier Pierre-Louis, cette mission n’a pas duré longtemps. Charles aurait-il fait quelque chose de ce ministère s’il en avait eu le temps? J’en doute. Le contexte ne se prêtait pas à des réformes, même timides, et ce ministère ne convenait pas à Charles qui était préparé pour d’autres engagements. Nous n’avons pas longuement parlé de madame Duvivier Pierre-Louis. J’ai cependant retenu du peu qu’il m’en a dit qu’il a de l’estime pour elle.

Charles a été marié à Éva Péan, ma sœur de trois générations, son amour de jeunesse, un amour qui a traversé le temps et les océans, résisté à l’emprisonnement, la torture, la douleur, un amour dont la longévité et l’intensité ne peuvent se comprendre si on oublie qu’il était alimenté par celui qu’ils partageait en commun pour Haïti qu’ils auraient voir s’épanouir avant leur mort. Cela ne leur a pas été donné. Éva est morte il y a quelques semaines. Charles est vite allé la rejoindre alors que rien ne préparaient ceux qui le côtoyaient à une disparition si soudaine. À l’annonce de sa mort je me suis rappelé qu’au téléphone peu avant la mort d’Éva je l’avais déjà trouvé moins chaleureux.

Charles Manigat n’était pas qu’un intellectuel. Il avait une autre qualité très haïtienne, très capoise même : il aimait le bouillon, le bouillon haïtien bien sûr, surtout celui qu’on servait le vendredi soir au restaurant Lakay, au Carénage. Dès qu’un ami était de passage au Cap lui et Éva l’y amenaient. C’était un rituel auquel Ricot Bazin approuvé par Cary Hector a aimé se soumettre. Quand c’était possible il se rendait au Cap pour aller déguster avec Charles et Éva un bon bouillon de Lakay. Je témoigne : le bouillon de Lakay est invariablement bon.

Tout ce qu’a fait le Dr Charles Manigat, que j’appelais Charly, des années 1940-1950 quand ses yeux se sont ouverts et qu’il a découvert son pays, puis du jour de son retour en 1986 jusqu’à il y a deux jours quand il a laissé dans le deuil ses parents, ses amis et toute la ville du Cap-Haïtien, n’a eu comme objectifs que de servir son pays, notre pays, et d’enseigner à la jeunesse et aux autres qu’il ne suffit pas de dire tous les jours qu’ils aiment leur pays en répétant ad nauseam les noms de Toussaint, de Dessalines et de Christophe, mais qu’ils doivent être prêts mentalement à souffrir dans leur corps et à se donner tous les moyens, des moyens de toute nature, pour sortir Haïti, leur pays, notre pays, de la liste des pays faillis où nos dirigeants de toutes couleurs l’ont placé par égoïsme, ambition et méchanceté plus que par ignorance. Ils en sont d’autant plus coupables.

Une amie m’a dit au téléphone que le pays lui doit des funérailles nationales!

Henri Piquion

10 février 2021

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