Portrait

Monseigneur Willy Romélus, une vie au service des autres

Après avoir servi durant plusieurs décennies comme évêque de Jérémie, Monseigneur Joseph Willy Romélus retourne dans son patelin, Château, un bourg niché dans les montagnes verdoyantes qui surplombent Arniquet, pour y faire office de vicaire. Portrait de celui qui vient de célébrer ses 90 ans et dont la vigueur et la lucidité ne souffrent d’aucune anémie.

Publié le 2021-02-11 | lenouvelliste.com

Ce jeudi 28 janvier, l’église catholique de Saint-Louis Roi de France revêt son costume des grandes occasions. Pas moins d’une centaine d’élèves de l’école paroissiale participent à la messe de la fête de Saint-Thomas d’Aquin, considéré comme le patron des philosophes. Avec des chants liturgiques, et des notes musicales, l’assistance vénère cet esprit encyclopédique, l’une des figures emblématiques de la philosophie scolastique. Sur l’autel, une voix se mêle aux chants. Celle de Joseph Willy Romélus. C’est lui qui a la responsabilité de délivrer l'homélie du jour. Sous le regard du curé de la paroisse, le révérend père Eddy Fervil. 

Depuis qu’il s’est retiré comme évêque de Jérémie en août 2009, Monseigneur Joseph Willy Romélus officie comme vicaire à la paroisse de Saint-Louis de Château. Il a enseigné le français à l’école paroissiale jusqu’à juin 2019. « Je n’ai aucun pouvoir dans la paroisse. Je me mets à la disposition du curé. Quand je ne suis pas avec lui les dimanches, il m’envoie dans les chapelles pour y célébrer les messes. Je suis en effet responsable d’une chapelle dans la localité de La Ferme, dédiée à Sainte Anne et Saint Joachim. Je ne passe aucun dimanche à la maison. Je m’occupe par ailleurs du catéchisme, je prie avec les malades, etc. », raconte-t-il, dans un sourire quasi timide. 

L’épiscopat de Monseigneur Romélus s’arcboute sur deux piliers : la prédication et l’enseignement. À cela s’ajoutent son opposition au régime des Duvalier et son parti pris en faveur des opprimés. Ordonné prêtre en 1958, il a été transféré à Anse-à-Veau comme vicaire où il a passé 5 ans. C’est là-bas qu’il a fait connaissance avec l’enseignement mais aussi avec la dictature de François Duvalier. « Le curé de la paroisse m’a demandé d’enseigner au lycée d’Anse-à-Veau. Quelques mois après, le régime a révoqué le censeur parce qu’il était partisan de Daniel Fignolé. Le curé est revenu vers moi pour me demander de prendre le poste de censeur. Ce que j’ai accepté », se souvient le prélat aujourd’hui encore. 

En février 1961, après la fermeture du lycée au mois de novembre 1960 à cause de la grève des étudiants, le jeune prêtre a vécu sa première grande stupéfaction. Les sbires du régime ont incendié le lycée, arrêté le directeur, l’ancien censeur, le frère de ce dernier qui était médecin, et d’autres personnes proches qui étaient logés dans le même espace. « Ils ont été embarqués en direction de Port-au-Prince. Ils n’ont jamais été libérés. Jusqu’à aujourd’hui », soupire le prêtre. 

Joseph Willy Romélus a connu un autre épisode, cette fois plus personnelle, avec la dictature. Après l’intervention des hommes de main de Duvalier, le curé lui a demandé cette fois d’être le directeur de l’établissement. Entre-temps, François Duvalier a utilisé un stratagème pour être réélu le 22 avril 1961, en se servant de l’élection des députés. Il prête serment le 22 mai 1961. « En prélude au premier anniversaire de sa prestation de serment le 22 mai 1962, un groupe de 8 tontons macoutes a débarqué au lycée. Ils ont fait injonction au personnel du lycée de verser de l'argent pour la fête. J’ai refusé de signer le document. Je leur ai dit qu’ils étaient était en train de ruiner les gens. Ils sont partis. Le lendemain, j’ai été convoqué à la caserne. En arrivant là-bas, je n’ai pas démenti les tontons macoutes qui ont altéré ma déclaration en rapportant que j’ai dit que le gouvernement est en train de ruiner les gens. Le capitaine a alors ordonné mon arrestation, arguant que j’ai prononcé des paroles tendancieuses et subversives. J’ai été gardé à l’infirmerie des militaires. J’ai été libéré un après-midi, après un télégramme de François Duvalier stipulant : Le 22 mai est une fête nationale. " Comme pour toutes les fêtes nationales, les dépenses relèvent du ministère des Finances. En conséquence, il est demandé à tous ceux qui ont collecté des fonds de les restituer. J’ai eu un bain de foule à ma libération », raconte-t-il. 

Durant toute sa carrière, le prélat s’est opposé toujours au régime duvaliériste. Il ne le cache pas. Pourquoi ? « C’était une dictature. C’était cruel. Celui qui me remplaça comme directeur du lycée d’Anse-à-Veau a été tué en 1964 parce qu’il avait refusé d’être le directeur de bureau de votes pour le référendum qui devait consacrer la présidence à vie de François Duvalier. Il savait que c’était une mascarade. Il l'a payé de sa vie. Mon ami Julien France a été tué parce qu’il n’a pas prêté de l’argent à un tonton macoute. Sa femme, par peur de représailles, ne pouvait pas pleurer sa mort », répond le prélat d’un ton ferme. 

Une opposition ouverte qui tranche avec le silence complaisant dans lequel avait évolué la galaxie épiscopale de l’époque. Est-ce qu’il s’est senti isolé au sein du clergé ? « J’ai toujours dit ce que j’avais à dire. Que cela dérange ou non. On ne pouvait pas supporter cette situation. Nous sommes la voix du peuple. En tant que berger, je ne pouvais rester muet devant la souffrance de mes troupeaux », soutient l’homme de Dieu. 

Après Anse-à-Veau, le natif d’Arniquet a été transféré à la paroisse de Dame-Marie en 1963 où il a servi durant un an comme vicaire. Monseigneur Romélus a ensuite passé un an à la paroisse Saint-Louis de Jérémie (qui est l’actuel cathédrale). Après quoi, il a été transféré à Latibolière, paroisse de Jérémie. Un passage très prometteur dans la carrière de l’intéressé. « Quand je suis arrivé en 1965, on était sur le point de fermer la paroisse. J’y ai passé 12 ans. Sans me vanter, les fidèles ont été très satisfaits de mes réalisations. À mon départ, l’école dont le plus haut niveau était l’élémentaire 1, atteignait le secondaire. L’école était transformée. Le milieu était transformé. J’y ai fait venir des sœurs », confie-t-il. 

Après ce périple, l’homme d’Église a été nommé évêque résidentiel de Jérémie en avril 1977, puis ordonné à la cathédrale des Cayes par Monseigneur François Wolf Ligondé en juin 1977. Sa réputation de progressiste a charrié beaucoup d’optimisme dans le cœur des Jérémiens. Et ils n’avaient pas tort. Deuxième évêque de Jérémie après le feu Charles Edouard Peters, Monseigneur Romélus est considéré comme le bâtisseur de ce diocèse. Ce dernier a à son actif la fondation du séminaire de Notre-Dame du Perpétuel Secours pour pallier le manque de prêtres dans les paroisses grand'anselaises à l’époque. Il a également fondé le Collège Alexandre Dumas, un dispensaire, un magasin communautaire, le foyer culturel, etc,. 

Malgré ses nouvelles fonctions au diocèse, le berger n’avait jamais renoncé à son engagement politique. Au début des années 80, devant les violations systématiques des droits humains qui ont perduré en dépit de l’arrivée au pouvoir de Jean-Claude Duvalier, Monseigneur Romélus avait continué à mobiliser ses fidèles contre la dictature. Les jeunes étaient fascinés par son charisme et l’avaient considéré comme l’icône de la résistance. Sa vie a été menacée par les zélés du pouvoir. Supporteur de Jean-Bertrand Aristide avec qui il avoue entretenir encore des relations jusqu’à présent, il l’a soutenu durant ses deux élections et condamnés les deux coup d’État subis par le petit prêtre de Saint-Jean Bosco. « J’avais vu en lui quelqu’un qui travaillait pour le peuple, qui était proche du peuple et qui lui voulait des progrès. C’est pour cela que je l’ai toujours soutenu. Je garde toujours des relations avec lui », affirme-t-il. 

Monseigneur Romélus ne regrette pas d’avoir supporté Jean-Bertrand Aristide. D’ailleurs, les calendriers de l’Université de la fondation Dr Aristide ornent les murs de son bureau, son salon, etc. Comme pour montrer sa bonne relation avec celui dont il est considéré comme le père spirituel. « Tout le monde commet des erreurs. Mais selon moi, le plus gros coup porté contre le peuple haïtien est le coup d’État de 1991. Je ne veux pas dire par là que tout le monde doive penser comme moi. Mais c’est ce que je pense. En 1991, le peuple haïtien avait choisi de faire d’Haïti sa priorité. Il y avait beaucoup d’espoir. Malheureusement, le coup d’État orchestré par les grandes puissances avec la complicité de certaines personnes en Haïti a freiné cet élan d’espoir », regrette-t-il. 

En tout, Joseph Willy Romélus a passé 46 ans entre Dame-Marie, Jérémie, Latibolière, comme vicaire et curé, et encore à Jérémie comme évêque. Il a passé 32 ans dans le diocèse avant de démissionner parce qu’il avait atteint l’âge limite pour servir comme évêque. « L’âge limite est de 75 ans. À cet âge, j’avais déjà envoyé ma démission au pape. Il avait décidé de me prolonger. Ce n’est qu’en 2009 que l’Église a accepté et on m’avait choisi un remplaçant », fait-il savoir. 

Même s’il est parti, il n’a pas abandonné sa casquette de bâtisseur. En effet, Monseigneur Romélus continue de s’impliquer et d’inciter les fidèles et les amis de l’église à contribuer dans la finition de la cathédrale de la Médaille Miraculeuse. Le chantier lancé il y a plus de vingt ans, est suspendu après son départ. « Le sous-sol est pratiquement terminé. Il nous reste la toiture du premier niveau. Avant mon départ, j’avais déjà commandé la charpente de la toiture qui est en acier galvanisé, au Canada. Il faudra l'installer. Il faudrait le faire avant 2022. Date qui marquera les 50 ans du diocèse de Jérémie. J’invite tous ceux qui le peuvent à contribuer pour finaliser la construction. Ce sera un grand centre de pèlerinage pour le pays », souligne-t-il. 

Monseigneur Romélus avait décidé de quitter Jérémie à la grande désillusion des fidèles. Un choix réfléchi, selon lui. « Je ne voulais pas faire de l’ombre à mon successeur. Si j’étais resté à Jérémie pour ma retraite, j’aurais été sollicité par les fidèles pour tous les problèmes à la place de mon successeur Monseigneur Gontran Décoste », argue-t-il. 

Son retour à Château 

Monseigneur Romélus hérite d'une authentique fascination pour la campagne. Enfant, alors qu’il fréquentait le Collège des frères Odile Joseph des Cayes, il revenait passer tous ses week-ends à Château. Ce n’est donc pas une surprise que le Monseigneur retraité ait décidé de revenir sur ses terres. « M se yon fèy bannann, m tounen nan pye m », illustre-t-il. 

Il est donc devenu une référence pour la zone dont le début de l’expansion coïncide également avec l’année de son retour. On n’a pas besoin de GPS pour se rendre chez le Monseigneur. Tous les habitants du petit village peuvent vous indiquer son adresse. Avec une description-refrain « Continue de rouler sur la route en béton. La grande maison aux couleurs roses avec un grand réservoir, c’est chez lui ». 

Ses journées alternent entre la prière, la lecture, l’enseignement de la Bible, mais aussi les exercices physiques. « Je me lève tous les matins à 5 heures. Je prends ma douche. Je prie. Ensuite je déjeune. Quand j’enseignais à l’école paroissiale de Château, je quittais la maison depuis 7h15 pour me rendre à l’école à pied. Étant donné que je n’enseigne plus, je profite de mes matinées pour marcher. Parfois, je visite quelques amis ou fidèles. Tous les après-midi, je dispense des cours de catéchisme. Je suis occupé durant tout l’après-midi. Certaines fois, j’écoute les nouvelles », détaille-t-il. Joseph  Willy Romélus vient de fêter ses 90 ans le 17 janvier dernier. Malgré le poids de l’âge, l’homme de Dieu conserve sa vigueur et sa lucidité. Comme un vin qui se bonifie en vieillissant. 



Réagir à cet article