L’administration Biden va-t-elle, peut-elle peser sur la situation en Haïti ?

Publié le 2021-02-05 | Le Nouvelliste

« Le président haïtien Jovenel Moïse a reçu vendredi le soutien des États-Unis, qui ont validé le calendrier électoral du chef du pays caribéen en crise », dit en lead une dépêche de l’Agence France Presse avant de citer le porte-parole du Département d’État.

« Conformément à la position de l’Organisation des États américains sur la nécessité de poursuivre le transfert démocratique du pouvoir exécutif, un nouveau président désigné devra succéder au président Jovenel Moïse au terme de son mandat, le 7 février 2022 », a déclaré Ned Price, porte-parole de la diplomatie américaine.

Ceux qui suivent la communauté internationale en Haïti avaient déjà compris qu’en plus du Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), des agences de l’ONU, des pays membres du Core Groupe et, vendredi matin, de l’Organisation internationale de la francophonie, tous les amis d’Haïti allaient dans le sens d’un appui à la tenue des prochaines élections.

Les USA n’ont fait que prendre un train en marche et ajouter leur grain de sel à la question du mandat du président.

« Les États-Unis continuent de maintenir que l’État haïtien doit faire preuve de retenue dans ses prises de décrets », a ajouté M. Price, en appelant M. Moïse à recourir à ce pouvoir d’abord et avant tout dans l’objectif de restaurer le fonctionnement démocratique du pays.

Pendant que le porte-parole prescrivait la retenue, de nouveaux décrets étaient publiés ce vendredi. Le président Moïse n'en fait qu'à sa tête en mettant à chaque fois la communauté internationale et les Haïtiens devant des faits accomplis.

L’administration Biden va-t-elle ou peut-elle peser sur la situation en Haïti ? Cette question, même après la prise de position de ce vendredi, reste d’actualité.

Le président Joe Biden a tenu jeudi son premier grand discours sur l’orientation qu’il compte donner à la diplomatie américaine pendant son mandat. Biden a promis le retour de la diplomatie et des diplomates dans les relations entre les États-Unis et le reste du monde.

Si certains espéraient un mot sur la situation en Haïti, ils ont été déçus. Si d’autres espéraient un silence complet, ils doivent s’inquiéter. La démocratie et le respect des droits humains font partie des principes que l’administration Biden espère mettre en avant. Contre tous.

Cela dit, il ne se passera rien en Haïti s’il n’y a pas de combattants pour défendre la démocratie et les droits humains sur le terrain. Si les Haïtiens ne tiennent pas aux grands principes et ne soutiennent pas concrètement par leurs actes les idéaux qui fondent un État de droit, tout indique que personne ne débarquera pour venir les imposer sur la terre de Dessalines.

L’histoire des quarante dernières années le prouve avec éloquence, en première ligne, il faut des Haïtiens. La communauté internationale ne vient qu’en soutien.

L’administration Moïse-Jouthe va dans la mauvaise direction en ce qui concerne les droits humains et le renforcement de la démocratie. Mais elle avance, pousse ses pions, marque son territoire. Fait du lobbying et met ses diplomates au travail.

L’opposition et la société civile ne semblent pas vouloir contraindre ni même inviter le président Moïse à aller dans la bonne direction. L’opposition et la société civile lui laissent l’avantage sans chercher à se positionner en faveur de la démocratie et du respect des droits humains. Même la lutte contre la corruption a de moins en moins de militants pour l’animer.

La course vers le pire est engagée dans les deux camps. La communauté internationale a un seul interlocuteur : Jovenel Moïse.

L’opposition n’a ni démarche, ni discours, ni présence dans et vers les grandes capitales, là où se jouent les grandes décisions.

En ce qui concerne Haïti, l’administration Biden aura-t-elle sa propre lecture ou se contentera-t-elle d’un mélange de celle de Trump et de celle d’Obama ?

Joseph Biden était de ceux qui géraient le dossier Haïti quand il était vice-président. On le voit difficilement sortir de la doctrine Trump de non intervention en s’ingérant fortement dans le dossier haïtien. D’ailleurs, aucune voix haïtienne ne le lui demande.

Haïti ne représente pas un danger pour les intérêts américains et ne met pas en danger les projets des USA, il n’y a aucune raison pour que le dossier Haïti soit dans la liste des priorités américaines.

La communauté internationale a une longue histoire d’interventions en Haïti mais une tout aussi longue histoire d’accommodements avec nos turpitudes.

L’appui américain à Jovenel Moïse formulé ce vendredi ne va pas amener la paix et la concorde en Haïti. Des mots ne peuvent suffir pour amener autour d’une table les protagonistes de nos multiples crises.

Les Américains n’ont ni troupes en route, ni moyens de pression financiers ou autres sur les principaux acteurs haïtiens. Cela fait des années que les recommendations américaines ne sont pas suivies d’effet en Haïti dans les milieux politiques. Les envoyés américains se suivent et échouent à avoir d’autres interlocuteurs que le pouvoir en place.

Les Américains et la communauté internationale vont attendre que la crise soit plus avancée, que le fruit de nos bêtises soit plus mûr, pour intervenir. Les acteurs de nos crises vont tout faire pour que cela arrive tôt ou tard.

Sauf si les Haïtiens décident de prendre vraiment leur destin en main.

P.S. Les Haïtiens savent que les appuis et les garanties de la communauté internationale, des Américains en particulier, n’ont pas de date d’expiration. En février 2004, Colin Powell, Secrétaire d’État américain, parlait en bien du président Jean-Bertrand Aristide. Le 29 du même mois, Aristide prenait un avion américain en route pour l’exil.

Frantz Duval
Auteur
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