Jovenel Moïse et la démocratie à l’haïtienne

Le président Jovenel Moïse, dépositaire depuis un an d'un pouvoir absolu, sans institution de contre- pouvoir comme le Parlement, décide et décrète seul en Haïti, pays où la démocratie s'érode. Puisqu’il en bénéficie, le président semble avoir planifié la fragilité de la Police nationale d'Haïti (PNH), de la Banque de la République d'Haïti (BRH), de la Banque nationale de crédit (BNC), des Forces armées d'Haïti (FAD'H), de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) et du personnel diplomatique, affirment certains. Non, bien au contraire, rétorque le gouvernement.

Publié le 2021-01-18 | Le Nouvelliste

Le mercredi 13 janvier 2021, le président Jovenel Moïse a bouclé sa première année de gouvernance par décret. L'an passé,avec un simple tweet, il avait renvoyé un tiers du Sénat. Le coup de tweet consommé, le président Moïse, incapable de réaliser les élections promises en 2020 pour rendre fonctionnel à nouveau le Parlement, a donné libre cours à ses envies de pouvoir absolu, de tout-puissant, après Dieu, sur la terre d’Haïti.

Le président Jovenel Moïse, chef d’un exécutif dévot, a multiplié les décrets « tyranniques et liberticides », pour reprendre l’expression de la bâtonnière de l’ordre des avocats, a installé un CEP sans prestation de serment par-devant la Cour de cassation, mit en veilleuse de la constitution en attendant l’organisation d’un référendum inconstitutionnel. L’érosion continue de la démocratie a donné lieu à une aggravation des problèmes de gouvernance, une fragilité institutionnelle et une incapacité à résoudre des problèmes au quotidien de la population comme la sécurité.

Pour l’ex-sénateur de l’Ouest, Me Jean Renel Sénatus, le président Jovenel Moïse ne boude pas son plaisir en dirigeant un pays sans Parlement, sans justice, sans la CSC/CA, avec un chef de police, un commandant en chef de l’armée, des ambassadeurs, un conseil de la BRH, de la BNC non ratifié par le Parlement. Il enfonce le clou : « Cela a été le plan du président Moïse de diriger sans contre-pouvoir, avec des autorités fonctionnant sans la légitimité constitutionnelle. Michel-Ange Gédéon, directeur général de la PNH, lui avait laissé un goût amer à la bouche. Il ne voulait plus de DG de la PNH ratifié. Il avait une majorité au Sénat et la commission défense est dirigée par le sénateur .... Féthière, membre du PHTK. Il n’avait jamais souhaité la ratification du haut état-major de la PNH. Il ne voulait pas d’un Sénat fonctionnel pour avoir le plein contrôle du conseil de la BNC et de la BRH », affirme Jean Renel Sénatus.

Le responsable de la FJKL, Me Samuel Madistin, croit lui aussi que la fragilité institutionnelle, l’absence d’institutions de contre-pouvoir et le recul de la démocratie sont des choix du président Jovenel Moïse. « L’enjeu de la crise institutionnelle actuelle, la volonté du président de diriger seul, de changer seul la Constitution, d’organiser des élections bâclées, c’est le procès PetroCaribe », a estimé Me Samuel Madistin, soulignant que « le président a peur de se retrouver sans immunité et de devoir faire face à la justice ». « Il est supporté dans son choix par tous ceux qui ont des comptes à rendre au peuple haïtien pour cette vaste escroquerie que constitue l’affaire PetroCaribe », a affirmé Me Samuel Madistin.

Pour Jovenel Moïse, « démonter toute l'infrastructure organisationnelle de l'État pour la rendre conforme au type de pouvoir auquel il rêve est une évidence, un devoir », a estimé le leader du GREH, le colonel Himmler Rébu. « Son histoire personnelle et sa piètre culture ne lui permettent pas, cependant, de sortir de sa petite personne pour tendre vers un idéal qui serait une forme débridée de nationalisme. Il est un maffieux qui comprend bien le poids et la valeur du pouvoir. Il a une conscience très claire de l'existence de la loi et de ses rigueurs. C'est ce qui le rend impitoyable dans les violations qu'il choisit car le pouvoir devient pour lui un bouclier pour échapper à ses propres dérives et fautes », a-t-il indiqué.

« Casser les institutions pour les façonner au type de pouvoir dont il rêve, c'est un projet politique. Il y croit. Par exemple, il a trouvé des gens, et...pas n’importe qui, pour adhérer à un projet de réforme constitutionnelle dans des chambres d'hôtel. Il a créé une institution électorale personnelle qui bouge. Ces agents le confortent dans sa rêverie et il se croit sur le bon chemin », a observé Himmler Rébu, soulignant que les collabos qui « jouissent d'un heureux moment de dévergondage mais qui abandonneront le navire quand la menace se précisera ».

Appui et silence de la communauté internationale

Me Samuel Madistin a estimé que le président Jovenel Moïse n'était pas « le seul à blâmer ». « Les membres de cette communauté internationale sont aussi à blâmer. Les parlementaires issus d’élections frauduleuses et violentes de 2015, plus versés dans la corruption, le chantage, les emplois fictifs ont aussi leur part de responsabilité », a indiqué Me Madistin qui n’a pas manqué de critiquer l’opposition. « L’opposition politique marquée par les divisions stériles, une grave crise de moralité n’a pas aidé à la résolution de la crise dans le sens des intérêts des masses défavorisées. C’est simple », a poursuivi Samuel Madistin qui a souligné que « l’administration Trump a eu ce qu’elle voulait de Jovenel Moïse ».

Les Européens ont déjà trop de problèmes à régler avec Trump, en Syrie, au Yémen, en Afrique subsaharienne avec Al-Qaïda, ils n’ont pas à chercher un conflit avec Trump sur Haïti. Ce n’est pas une priorité », a expliqué Me Madistin. Pour Himmler Rébu, « Haïti est un terrain de chasse pour de nombreux handicapés intellectuels de l'international. La misère d'Haïti est un terreau fertile pour l'exploitation des bonnes consciences de la communauté internationale ».

« Plus il y a de maffieux, de cancres et de gens dépourvus de tout sentiment nationaliste, voire révolutionnaire, ils sont dans des espaces sécuritaires et s'accommodent aux violations des normes et des principes qui sont immuables chez eux », a affirmé Rébu.

Constat d’érosion de la démocratie et des problèmes de gouvernance

Sous l’administration Trump, les États-Unis, alliés du président Moïse, ont pris note avec inquiétude de l’érosion continue de la démocratie en Haïti, après avoir annoncé il y a quatre jours des sanctions contre deux anciens officiels de l’administration Tèt Kale pour violation des droits humains en lien au massacre de La Saline, la démocratie en Haïti.« Les États-Unis ne sont pas les seuls à s’inquiéter de l’érosion continue de la démocratie en Haïti, de l’absence d’élections législatives et de la gouvernance par décret », avait tweeté Michael G. Kozak, assistant du secrétaire d’État américain pour les Affaires de l’hémisphère ouest, lundi 14 décembre 2020.

Plus récemment, dans une interview publiée dans Vatican News le 11 janvier dernier, le nonce apostolique sortant, Mgr Eugene Nugent, sans forcer sur les traits, a égrené les problèmes d’Haïti. « Il y a beaucoup d’injustice, d' inégalités économiques et sociales. Une petite élite gère les richesses du pays depuis longtemps. Et puis, c’est bien connu: en Haïti, il y a beaucoup de corruption, de mal-gouvernance, de mauvaise gestion, mauvaise administration, un gaspillage des fonds publics, des ressources naturelles et humaines. Les gens se sentent abandonnés, donc cela provoque de la violence. Il y a des gangs, surtout dans les bidonvilles qui contrôlent les quartiers. Ces derniers temps, surtout depuis quelques mois, il y a des enlèvements presque chaque jour. Il y a deux semaines, j’ai visité un prêtre religieux haïtien qui a été enlevé pendant trois jours. C’était vraiment effrayant d’entendre son récit », a expliqué Mgr Eugene Nugent.

«Pas de recul de la démocratie», soutient le gouvernement

« Il n’y a pas de recul de la démocratie en Haïti. La liberté d’expression, la liberté d’association, la séparation des pouvoirs, la défense des droits humains, la liberté individuelle, l’Etat de droit – je ne cite que ces exemples – sont des acquis que personne ne peut remettre en question. Au contraire, le Président Jovenel Moïse est aujourd’hui, comme chef d’État de la nation, le principal garant de ces acquis démocratiques », a confié le ministre des Affaires étrangères, Claude Joseph. Le président Moïse « travaille à ce que le peuple jouisse de ses pleins droits en ayant un meilleur accès à l’éducation, à l’électricité, aux infrastructures routières, au crédit aux jeunes et aux femmes, au meilleur partage des richesses du pays. Car, dans la démocratie, les droits politiques et les droits à un mieux-être sont intimement liés », a-t-il dit, soulignant que par contre, « la fragilité de la démocratie, la fragilité institutionnelle sont une évidence ».

« Cette fragilité institutionnelle à laquelle nous faisons face devient une pratique, une tradition même du système politique mis en place avec la Constitution de 1987. On n’a pas pu avoir, depuis l’adoption de cette Constitution, une démocratie qui fonctionne avec toutes les institutions de contre-pouvoir et de collectivités territoriales prévues par la charte », a poursuivi Claude Joseph. Le Parlement dysfonctionnel n’est pas inédit « Le non-renouvellement du Parlement à temps est presque une coutume de notre histoire politique immédiate. Les deux présidents qui ont terminé leur mandat sous l’égide de la Constitution de 1987 ont fait l’expérience de gérer la fin de leur mandat sans un parlement », a indiqué Claude Joseph qui a soutenu que le président Moïse avait envoyé un projet de loi électorale au Parlement qui n’a pas été voté.

« C’est bizarre de constater que, aujourd’hui, des parlementaires qui n’avaient pas rempli leur part de responsabilité, qui n’avaient même pas considéré la loi électorale – en votant pour ou contre – veulent se poser comme solution à un problème, un vide institutionnel qu’ils ont créé », a tancé le ministre des Affaires étrangères de Jovenel Moïse qui a caressé la communauté internationale dans le sens du poil.

« Les acteurs internationaux se sont exprimés très clairement sur la crise actuelle : les élections doivent se tenir en vue du respect du processus démocratique en Haïti. Ils ont regretté, comme le gouvernement d’ailleurs, l’absence du Parlement. Cependant, ils ont noté que le Président est en train de faire ce qu’il faut pour organiser des scrutins cette année en vue de combler le vide institutionnel et s’assurer d’être remplacé par un élu le 7 février 2022 », a expliqué Claude Joseph.

« Un CEP est institué et il a adopté un calendrier pour le référendum constitutionnel et les élections. Des fonds pour les scrutins sont disponibles dans le budget. La PNH est instruite et fait des efforts pour assurer la sécurité en vue de faciliter la campagne électorale. Au niveau de l’international, nous continuerons de rechercher de l’aide, de l’expertise pour nous assurer d’un processus transparent », a-t-il dit.

« La crise actuelle est avant tout une crise nationale. La solution ne viendra pas de l’extérieur. La communauté internationale peut nous accompagner, nous supporter. C’est à nous, haïtiens, de nous mettre ensemble pour nous assurer que les élections se passent bien », a souligné le chancelier Claude Joseph.

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