Le printemps de l'art / Exposition au MUPANAH

Legagneur entre histoire, beauté et ethnographie

Publié le 2021-01-12 | Le Nouvelliste

Dans le cadre du festival le printemps de l'art, sous le titre « Les visages de la liberté », le plasticien Jean-Claude Legagneur donne un ton nouveau au Musée du panthéon national haïtien (MUPANAH). Après le vernissage de peintres du courant dit « moderne » qui avait accompagné en l’hémicycle de cette institution les « Enfants du roi Henry Christophe », le directeur du MUPANAH présente un autre aspect de son art. Cela a eu lieu à l’occasion des festivités patriotiques du 1er janvier 2021, en présence du président de la République et autres personnalités officielles.

Cette exposition devrait sortir de son « officialité circonstancielle » pour être ouverte au grand public haïtien. Les œuvres ont suivi un long parcours. Elles ont été exposées, en 2017, dans le cadre du Black history month aux Etats-Unis d’Amérique au MOCA Museum, dans le Sud de la Floride. Tout le musée avait été réservé pendant deux mois aux œuvres  de Jean-Claude Legagneur. Il avait toujours rêvé de faire de même, en son pays natal. Les occasions se sont présentées. Nommé Directeur du MUPANAH, il a eu la marge de manœuvre de faire du neuf. Et nous voilà face à nous-mêmes dans l’arrachée à l’Afrique natale, au milieu de nos luttes tribales et dialoguant avec les multiples expressions de notre être collectif dans ses tribulations, ou ses enfermement et une « douleur humaine » aux diverses teintes.

                                  Tribus, rituels et économie

IntituléeTitrée « Faces of Freedom » au MOCA Museum, l’exposition au MUPANAH ne change pas de formule au MUPANAH. « Les visages de la Liberté » deviennent plus universels en Haïti et intègrent « L’Unité de la race humaine » dans une démarche afin de placer notre pays au cœur du combat historique et de faire du métissage un lieu ontologique incontournable vers la paix, ce, contre des systèmes dont la brutalité connue a été, sur le plan pictural, peinte par Goya dans « Los tres de Mayo » et Picasso avec « Guernica ». Jean-Claude Legagneur remonte aux sources d’une économie prédatrice depuis le café. Le produit est éparpillé par terre au MUPANAH et la femme symbolique avec une robe de vœu, un sac, comme celui des exportations, trône sur ce bien national. Son regard invite à voir une exposition en trois phases. Elle donne au spectateur le souffle coupé ou la « chair de poule » à se regarder dans une sorte de miroir. Toutefois, toute la nuance de couleur, de musique de fond et d’enjeu de lumière sur les expressions des visages atténuent toute « propagande ». Il faut avoir l’œil exercé pour comprendre que c’est à un voyage à l’intérieur de la psyché collective que le peintre nous invite. Pour découvrir les origines de nos cicatrices.

De la dame bleue au sac d’exportation à la pirogue qui traduit le bateau négrier, le spectateur découvre la brousse africaine avec sa faune c'est-à-dire les panthères, les jaguars, les tigres, les zèbres dont la peau a souvent servi aux guerriers des tribus pour en faire des pagnes. Les structures verticales sont plantées sur le négrier comme de multiples totems. Pour un peu, on y mettrait des fers de lance aux sagaies amarrées de cordes. Ce sont des fleurs et autres plantes qui remplacent ces armes empoisonnées. La blancheur de la coque du Bateau Négrier est aussi, contre la  violence historique de l’errance du peuple noir, une proposition de réconciliation ou de pardon. Mais par quel processus ?

Les visages en papier mâché ne sont pas des masques de carnaval. À les voir de près, c’est le même personnage avec des traits similaires. La référence picturale à cette manière est le label commercial de La Soupe Campbell de l’artiste Pop Andy Warhol. Le lien industrialisé est vite compris. La production en série se fait dans l’anonymat ou dans la destruction des individualités. Mais, Jean-Caude Legagneur est assez ancré dans la lumière des fenêtres de Vermeer ou dans le naturalisme des Iles Marquises de Gauguin qu’il choisit le barbouillage funéraire de couleurs fortes. On se rappelle un tableau de Killy présentant un jeune esclave avec le sceau d’immigration « admited » ! Tristesse de vivre en un autre paysage. Les « têtes » trois fois grandeur nature de Jean Claude Legagneur sont des figurations gigantesques telles des momifications des temples aztèques ou égyptiens. 

Ces figures anonymes sont comme reprises par des « portraits » de l’époque de l’esclavage. De la colère qui va s’exploser, au calme contenu, de la joue cicatrisée, à l’aveugle qui voit, du vieillard aux rides tenaces, à la négresse au turban bleu, du front ridé à la douceur d’une thérapie dont on devine les feuilles curatives et l’incantation protectrice, le peintre n’a jamais si bien excellé dans l’observation « photographique ».

Lui qui a traversé des périodes esthétiques allant des intérieurs avec rideaux riches de Vermeer aux couleurs plus naturelles de Paul Gauguin et qui a voulu « faire son chemin tropical » dans l’École de la Beauté, le voilà qui semble être au sommet de son art avec l’histoire nègre comme support et une grande technique acquise telle preuve évidente de maturité. 

Les responsables de MUPANAH doivent trouver la manière la plus prudente de faire voir au public cette exposition. Entre ethnographie, histoire et esthétique, c’est une première dans le genre en cette saison de le Pritemps de l'art qui commence en ce début de l'année.

                                                                                                  

  Pierre Clitandre Auteur

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