Le chant des blessures de Sybille Claude

Dans son premier roman, Sybille Claude met en scène une famille pauvre totalement bouleversée par les dérives politiques, l’inégalité sociale et la misère noire. Écrit dans un style où le merveilleux côtoie la nostalgie ; ce livre est poignant et sensible.

Publié le 2021-01-13 | Le Nouvelliste

« Le chant des blessures » est un roman d'apprentissage. Une odyssée vers l'enfance perdue. Un voyage au pays des morts. Un livre qui raconte comment devenir écrivain pour apaiser ses blessures. Une parabole. Ce qui frappe d'abord dans ce livre, c’est cette façon de  l’auteure d'ouvrir le récit aussi simplement (lieux, époque, tribulation, situation)…. Que brutalement ! Un mix de précision et de subtilité. Pas de risque avec cette nouvelle voix de la littérature haïtienne contemporaine. La jeune romancière pose avec adresse, l’une après l’autre les pièces d’un drame saisissant dans lequel l’intime, le familial, la violence ne font qu’un.  


J’écris pour torturer le temps


Dès l’entame, Sarah Aurore Barreau, la narratrice, se présente telle une apprentie écrivaine. « J’écris pour torturer le temps», lit-on à la page 22.  Elle vit dans un milieu pauvre où il y a différentes classes de pauvreté. Ceux qui fréquentent les supermarchés, ceux qui mangent deux fois par jour et ceux qui mangent une fois quotidiennement. Patrice, l’aîné de la famille, est mort noyé dans une embarcation pendant qu’il tentait sa chance d'immigrer vers l’Amérique.  «L’eau a eu raison de la ténacité de mon frère», a dit la narratrice. Son père, André Barreau, un poète qui avait « le chic pour cohabiter les mots » est assassiné dans l’opération Bagdad avec cinq balles à la tête. Après tous ces drames, sa mère, déboussolée et désemparée, est terrassée par la maladie qui la rend paraplégique et clouée sur une chaise roulante, livrée à elle-même. «Je ne sais pas trop pourquoi je me suis levée tôt ni pourquoi je suis à Pétion-ville. Tout ce que je sais, c’est que mon cœur saigne. Les cris de ma mère me transpercent», se plaint Sarah. Après avoir dépensé tout son argent dans le traitement de sa mère, comment va-t-elle retrouver le goût de l’existence ? 


Publié chez Legs éditions en 2017, «Le chant des blessures» est un livre qui, dès les premières phrases, vous prend aux tripes et vous serre le cœur. Le roman en lui-même est bref. Comme si l’auteure voulait évacuer l’inutile, le décoratif, le superflu à la recherche de l’essentiel. Les émotions, les sensations, les descriptions sont livrées dans une forme épurée qui se concentre sur un détail en évacuant ce qui l’entoure. Les phrases sont courtes et poétiques. À la verve généreuse, on est ici loin du folklore. Sybille Claude questionne les inégalités sociales, la politique, les rapports entre le Nord et le Sud, la société et l’écriture. 


Saisissant d’un bout à l’autre, «Le chant des blessures» marque la naissance d’une écrivaine.


 

Ricot Marc Sony Auteur

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