L’IHSI a changé la base de calcul des comptes nationaux en 2020

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Publié le 2021-01-11 | Le Nouvelliste

Fait très rare, l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) n’a pas encore publié les estimations du produit intérieur brut (PIB) pour l’année fiscale 2019-2020. En général, ces estimations sont disponibles dès la fin du mois de décembre. En attendant de les obtenir, il est important de revenir sur le changement de base de calcul des comptes nationaux qui a été présenté au grand public le 10 juillet 2020 et qui pourrait avoir des impacts sur les résultats du PIB qui seront publiés.

Avec le calcul des comptes nationaux, l’IHSI fait une représentation chiffrée de l’économie nationale à travers un cadre central cohérent et bien intégré. Cette technique de synthèse statistique s’appelle la comptabilité nationale. Celle-ci permet de calculer les grands agrégats macroéconomiques, en particulier le PIB qui permet d’évaluer la performance économique d’un pays au cours d’une période donnée. Les Nations unies imposent des normes de calcul communes à tous les pays membres afin de faciliter la comparabilité entre les pays tout en assurant une cohérence intertemporelle. Pourtant, les habitudes de  consommation et les technologies de production changent à travers le temps. C’est pourquoi il importe de changer régulièrement l’année de base ou l’année de référence de calcul des comptes nationaux. Les Nations unies préconisent un changement de base tous les cinq à dix ans.

Trois raisons expliquent cette exigence. La première concerne la vétusté de la base qui ne permet plus de capter les changements structurels après une période de plus de dix ans. La deuxième relève de la nécessité de calculer les agrégats à prix constants à partir d’une période plus récente reflétant mieux l’évolution réelle des prix dans l’économie. La dernière a trait à la prise en compte des nouvelles recommandations internationales en matière de comptabilité nationale qui évolue avec les pratiques sociales. Aujourd’hui, l’économie numérique et le commerce électronique prennent de plus en plus d’ampleur, les méthodes de calcul doivent tenir compte de cette évolution, voire de cette révolution.

Ce souci permanent d’actualisation requiert une expertise éprouvée et une grande disponibilité de ressources humaines. Ces contraintes ont occasionné des retards importants dans le cas d’Haïti. L’année de base des comptes nationaux de l’IHSI remontait à l’année 1986-1987. Elle était donc nettement dépassée. Avec les résultats des travaux présentés le 10 juillet 2020,  l’IHSI passe à 2011-2012 comme année de base ou de référence. Cela veut dire que si Haïti voulait rester dans les normes, il faudrait actualiser à nouveau dans deux ans au maximum.

Le passage à l’année 2012 permet à l’IHSI de mettre en application les dernières recommandations du Système des comptes nationaux (SCN) des Nations unies de 2008. Haïti était l’un des rares pays du continent américain qui utilisait une plus vieille version. Le changement de base des comptes nationaux d’Haïti permet d’implémenter les nouvelles recommandations du SCN et les nouvelles nomenclatures nationales et internationales sur les activités et les produits qui font partie du cadre central de la comptabilité nationale. Il aidera à mieux capter l’évolution structurelle de l’économie, que ce soit en termes d’apparition de nouvelles activités, de nouveaux produits et de changements dans les habitudes de consommation des ménages. Au bout du compte, les agrégats publiés par l’IHSI reflèteront beaucoup plus fidèlement la réalité du terrain.

Une réévaluation du PIB 2011-2012

Les travaux de changement de base des comptes nationaux donnent lieu à une importante révision à la hausse du niveau du PIB de 2011-2012, par rapport à celui de 1986-1987. Il s’agit d’un scénario habituel dans la littérature statistique. Par exemple, des pays comme le Ghana et le Nigéria avaient enregistré des réévaluations respectives de leur PIB de l’ordre de 62.8% et de 59.5% après le changement de base de leurs comptes nationaux. En Haïti, le PIB de l’année fiscale 2011-2012 qui se chiffrait à 327.9 milliards de gourdes courantes dans l’ancienne base 1986-1987 a été réévaluée à près de 570 milliards de gourdes, dans la nouvelle base 2011-2012. Il s’agit d’une augmentation de 73.8 %.

Ce n’est guerre surprenant puisqu’empiriquement, plus la base est ancienne, plus la réévaluation est élevée. Sur la hausse de 73.8% du PIB, le secteur primaire a contribué à hauteur de 18.1%, le secteur secondaire à 11.0% et le secteur tertiaire à 39.9%. La quote-part des impôts et des taxes nets des subventions s’élève à 4.8%. L’actualisation de la base de calcul 1986-1987 améliore la couverture de l’activité économique à travers une gamme de sources de données plus riches que celles utilisées par le passé. Elle permet la prise en compte de manière explicite du secteur informel dans les comptes nationaux de 2012 en mettant à profit l’enquête sur le secteur informel réalisée en 2008 par l’IHSI. Cette dernière mise également sur une meilleure estimation de la production des administrations publiques, particulièrement avec le calcul de la consommation de capital fixe (CCF), la prise en compte de manière explicite des activités des organisation non gouvernementales (ONG), la mise en œuvre des changements introduits par le système des comptes nationaux 2008 et l’augmentation de la consommation finale des ménages révélée par l’Enquête sur les conditions de vie des ménages après le séisme (ECVMAS) de 2012.

Le changement de base peut avoir des répercussions politiques également puisqu’il aura des impacts sur certains ratios. Il influe sur les indicateurs utilisés par des organismes internationaux pour classer les pays. C’est le cas du PIB par habitant, du ratio déficit budgétaire par rapport au PIB, du taux d’endettement, de la pression fiscale, du ratio dette publique externe sur PIB. Dans la majorité des cas, cette réévaluation du PIB va améliorer le classement d’Haïti à ces niveaux, sauf en matière de pression fiscale qui a chuté avec la base 2011-2012. Mais pour le reste, les classements d’Haïti devraient être améliorés sur le plan statistique sans égard à une amélioration des conditions de vie.

L’IHSI a utilisé les résultats de la nouvelle base 2012 qui ont été extrapolés afin de présenter la série du PIB de 2012 à 2019 suivant la méthodologie de la nouvelle base des comptes. Cette nouvelle série présente des différences de niveau et de croissance par rapport à l’ancienne base. Globalement, la tendance est respectée. Selon cette série, la croissance du PIB de l’année 2019-2020 a été de -1.7 %, assez proche du taux observé avec l’ancienne base. La différence se situe plutôt au niveau de la tendance mais pas au taux de croissance. L’IHSI prépare aussi une série rétropolée afin de déterminer des valeurs antérieures à l’année 2012.

Les autorités haïtiennes devraient commencer à travailler sur la prochaine actualisation de la base des comptes nationaux. Pour ce faire, l’IHSI a besoin de moyens financiers et humains nécessaires à la réalisation des enquêtes structurelles nécessaires au changement de base des comptes nationaux.

L’investissement dans la production de statistiques fiables est une nécessité en Haïti. À cet effet, Peter Anyang’ Nyong’o, ministre du Plan et du Développement national du Kenya, affirmait : « Les données fiables constituent une composante essentielle de la planification du développement. En l’absence d’une telle information, les efforts déployés pour planifier la croissance et le bien-être à venir de la population ne peuvent s’ancrer dans la réalité et sont nécessairement incomplets. » Les statistiques fiables sont aussi indispensables en vue d’aider à identifier les résultats à atteindre par les politiques publiques et d’évaluer les progrès accomplis vers de tels résultats.

Des données fiables sont une arme de premier plan au service de la lutte contre la pauvreté, indique Tadao Chino, ancien président de la Banque asiatique pour le développement. Il s’avère donc crucial de mettre à la disposition de l’IHSI des ressources humaines et financières nécessaires à la production de statistiques fiables dans tous les domaines susceptibles d’être l’objet d’élaboration et d’évaluation de politiques publiques. De même, la gouvernance de l’IHSI et du Centre de techniques, de planification et d’économie appliquée (CTPEA) qui forme les statisticiens revêt également une importance cruciale. Ces deux institutions traversent des crises de gouvernance aiguës qui engendrent de sérieux retards dans la publications par l’IHSI des indicateurs vitaux pour l’économie nationale et le dysfonctionnement du CTPEA.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
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