N’ayez point crainte du pire, savourez le meilleur

Publié le 2020-12-23 | Le Nouvelliste

Le Nouvelliste publie dans cette édition son édito de Noël et du Nouvel an, traditionnel rendez-vous, même si les fêtes on ne les a pas vu venir tant les temps n’ont pas été cléments pour les femmes et les hommes ces derniers mois.

Une année s’achève. 2020 s’est déroulée sous le signe de la Covid-19. Plus que toutes les autres fois, on veut espérer que le pire est derrière nous tout en craignant que l’avenir ne nous réserve des surprises mortifères.

Partout à travers le monde, on a compté les morts dus à la Covid-19. En Haïti, comme dans les communautés haïtiennes de la diaspora, l’épidémie a emporté des êtres parmi ceux que nous aimions. Partout, ceux qui n’en sont pas morts en ont souffert ou ont vécu l’année, habités par la peur.

L’horrible année 2020 s’en ira dans quelques jours et comme dans toute tragédie, on se plaint des conséquences tout en savourant chacun sa chance d’être en vie ou de s’en sortir indemne.

Comme il n’existe pas de remède et que le vaccin n’est pas encore disponible en Haïti, les gestes barrières, la distanciation physique, le port du masque et le lavage des mains demeurent nos meilleures armes pour affronter la Covid-19, demain comme hier.

Haïti a été chanceux. Pour une raison que l’on ignore encore, la pandémie n’a pas été ici aussi mortelle qu’ailleurs. Réjouissons-nous de ce miracle. Félicitons-nous de la réactivité des autorités, de notre système de santé privé et public qui a tenu bon et du courage de tout le personnel hospitalier qui a répondu présent dès le premier jour pour affronter une menace mal identifiée au début du branle-bas de combat.

La pandémie a souligné nos faiblesses les plus graves. La population haïtienne est si mal identifiée que depuis le mois de mars 2020, l’État haïtien peine à verser à un million cinq cent mille familles une allocation de support dans le cadre de sa réponse Covid-19.

Neuf mois plus tard, l’État n’arrive pas à servir un tiers des potentiels bénéficiaires. Que le pays soit au stade où l’on ne peut pas donner de l’argent en cadeau dit beaucoup de l’échec de nos mises en place depuis deux siècles.

La tentative de faire l’éducation à distance a aussi permis de mesurer nos retards. Aucune compagnie du pays ne peut fournir de l’Internet de qualité sur tout le territoire, le service téléphonique est défaillant, l’électrification « partout - pour tous - tout le temps » est un slogan, pas encore une réalité, les familles ne sont pas équipées suffisamment en téléphones intelligents ou en ordinateurs et, pour couronner le tout, les programmes scolaires pour instruire à distance n’existaient pas en mars 2020.

L’année 2020 a aussi vu le pays affronter deux maux qui risquent de nous poursuivre en 2021 : l’insécurité galopante et le déficit de démocratisation. Dans les deux cas, l’État haïtien et ses dirigeants n’ont pas su trouver les manières, les moyens ni les mots pour rassurer la population.

Des déchirures au sein de la Police nationale d’Haïti en passant par les grèves à répétition des acteurs du système judiciaire, de la coalition des gangs devenue un interlocuteur du gouvernement à l’assassinat du bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, le pays n’a pas eu le temps de souffler. Et quand on prenait un peu de répit, un nouveau cas de kidnapping et un décret liberticide de l’exécutif forçaient à un réveil en sursaut.

Le pays va devoir digérer en 2021 la querelle sur la date de fin de mandat du président Jovenel Moïse, le processus de changement de la constitution qui avance sans consensus ni sur le fond ni sur la forme, les élections générales ou une transition.

Le premier janvier 2021, Haïti va se réveiller en plein dans le cauchemar de l'érosion de la démocratie. Il n'y aura pas de Parlement, une Constitution en veilleuse, une composition du Conseil électoral provisoire (CEP) contestée, pas assez de cartes d’identification nationale distribuées à un nombre significatif de citoyens et une flopée de décrets baignant dans un esprit autoritaire. Le tout sur la petite musique de la poursuite de la pandémie Covid-19 chez nos pays amis et pour la diaspora. Rien de facile ne nous attend en 2021.

Et il ne faudra pas que l’on oublie un instant la facture que l’économie risque de passer au corps social. Avec tous les soubresauts possibles que la pauvreté, la faim, les horizons bouchés et les incertitudes peuvent provoquer.

En 2020, la gourde, par rapport au dollar, a fait le grand écart. Elle a battu des records de faiblesse, repris fortement des forces, donné des espoirs d’un regain de pouvoir d’achat et provoqué des problèmes pour des secteurs comme le tourisme et l’agriculture et des filières d’exportation ou de réexportation comme la sous-traitance textile. Beaucoup de compatriotes d’ici et de la diaspora ont perdu de l’argent dans cette affaire de change changeant trop vite.

À la manette, les autorités financières et monétaires ont adopté la stratégie du bâton sans la carotte. Il y a eu des sanctions contre des banques, des menaces contre des commerçants. Et des décrets pour diriger l’économie et contenir les excès de la liberté d’entreprise. Les résultats probants se font attendre.

Cette année 2020, année où les plus riches du pays ont été des « punching ball », est aussi celle de la sollicitation par l’État de plus de 15 milliards de gourdes des mêmes riches pour financer le projet courant toupatou du président Moïse. L’histoire de la faillite de la compagnie nationale Électricité d’Haïti (EDH) est connue, il reste à écrire celle de l’électrification 7/7, 24/24 sur tout le pays.

Profitant des erreurs de l’opposition et de la situation sur la scène internationale, sans tambour ni trompette, mais avec une ferme résolution, le pouvoir de Jovenel Moïse impose, s’impose, change la nature de l’économie et du régime politique. Cela s’est passé en 2020.

Le cours de l’année qui vient n’est connu de personne. Les hommes et les femmes de ce pays ont en main une partie de leur destin. La providence, la chance, le hasard se chargeront de l’autre partie.

En souhaitant du courage et de la clairvoyance à tous en 2021, la rédaction du journal s’associe à la direction et à tout le personnel du Nouvelliste pour dire à chacun : n’ayez point crainte du pire, savourez le meilleur en 2021.

Frantz Duval

Frantz Duval
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