Zèle répressif dans un climat répressif

Publié le 2020-12-07 | lenouvelliste.com

On pourrait ne voir là qu’un incident malheureux. Le directeur du Bureau national d’ethnologie interrompt une performance d’artiste dans le cadre du Festival international de littérature créole. L’artiste s’appelle Herby François, il chante un texte de Jacques Adler Jean-Pierre : « Si m te wangatè m ta plante peyi mwen tèt anba nan b… Leta ». Le texte est violent, direct et interpelle des personnalités politiques au pouvoir. Est-ce interdit ? A-t-on arrêté tous les porteurs de t-shirt « f… Trump » ? Ils ont fait un succès commercial, ces t-shirts. Enlève-t-on de par le monde le micro à tous les humoristes et artistes du stand- up qui se moquent au quotidien des personnalités politiques ? L’écrivain français Patrick Rambaud, prix Goncourt et Grand Prix de l’Académie française, n’a-t-il pas écrit une Chronique du règne de Nicolas 1er en six volumes dans laquelle le président Sarcozy est moqué et vilipendé ?

Herby François est très connu dans les milieux artistiques engagés, mais son nom ne dit rien dans les cercles mondains. Est-ce pour cela que cela a paru normal au directeur du Bureau national d’ethnologie, Érol Josué, de lui couper le son ? Aurait-il coupé le son à Syto Cavé, Magali Comeau Denis, Emmeline Michel, Michel Martelly, Lyonel Trouillot et autres, indépendamment de la qualité de leur performance artistique ou de la teneur de leurs propos ?

Ne pouvait-il, en personne civilisée, signifier son désaccord avec tel propos, tout en reconnaissant le droit à la liberté d’expression ? Mais, proximité ou allégeance, le directeur du Bureau national d’éthnologie a un profil WhatsApp sur lequel il y a sa photo et celle du président Jovenel Moïse.

Il y a d’inquiétant que ce geste n’a pas été commandité. Quand un responsable culturel d’une institution étatique prend sur lui de faire ce qui, selon lui, obéit à la volonté du ou des chefs, on peut avoir peur. Parce que l’obéissance à la volonté supposée devient le réflexe et ce volontarisme de subalterne peut conduire à des actes encore plus répressifs.

Il y a aussi d’inquiétant que cet acte a lieu au moment où le pouvoir, résolument engagé dans la folie dictatoriale, sort un décret créant une agence de renseignements et de répression que la population assimile déjà au SD du temps des Duvalier. Le directeur du Bureau national d’ethnologie et d’autres responsables pousseront peut-être le zèle jusqu’à signaler au pouvoir qui chante quoi, qui dit quoi, qui pense quoi, qui tient réunion en tel lieu, à telle heure.

On est encore plus choqué lorsque l’on sait que le directeur du Bureau national d’ethnologie est lui-même chanteur. Adaptera-t-il son répertoire en fonction de l’idée qu’il se fait des attentes du pouvoir ?

Le Bureau national d’ethnologie, qui devrait être un haut lieu de respect de la culture et de l’expression populaires. Roumain doit se retourner dans sa tombe…

Supposons, par gentillesse, que le directeur du Bureau national d’ethnologie n’a pas saisi la portée de son action. Il ne faut pas moins dénoncer cet acte et toute action allant dans le sens de la répression de la liberté d’expression.

J’aurais préféré ne pas avoir eu à rédiger cette chronique. Je voulais la consacrer à ce Festival international de littérature créole qui n’a pas eu l’écho qu’il mérite et qui s’est réalisé dans des conditions héroïques, quasiment sans support des institutions étatiques et du « secteur des affaires ». Une entreprise courageuse, historiquement nécessaire, et par trop solitaire. Festival international de littérature créole, bah ! Le directeur du Bureau national d’ethnologie aurait-il coupé le son d’un groupe ou d’un intervenant dans le cadre du Festival de jazz ou du Festival Etonnants-Voyageurs ? Peut-être après tout, quand on verse dans la folie répressive…



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