« DocArchiMo Haïti » : Regard sur l’architecture moderne du XXe siècle en Haïti

Publié le 2020-11-24 | lenouvelliste.com

L’architecture moderne du XXe siècle est encore mal connue et peu documentée en Haïti. Son histoire reste à écrire. Une initiative pédagogique et participative « DocArchiMo Haïti », réalisée avec des étudiants en architecture et en urbanisme, se propose de documenter ce patrimoine particulièrement fragile dans le contexte d’urbanisation galopante des centres urbains du pays.

L’architecture moderne du XXe siècle, notamment celle de la période de 1930 à 1980, est encore mal connue et peu documentée en Haïti. A ce jour, un seul Bulletin de l’ISPAN (le no 12 du 1er mai 2010), consacré à la création de la ville de Belladère (1948) et à son architecture moderniste locale, est dédié à ce patrimoine. Citons également quelques articles et documentaires consacrés à Albert Mangonès, l’une des figures de proue de l’architecture moderne en Haïti dès les années 50[1]. Autrement, très peu d’articles traitent de cette période de l’architecture haïtienne qui peine encore à être reconnue comme partie intégrante de la riche histoire architecturale du pays.

Pour le grand public, l’architecture moderne en Haïti n’existe souvent qu’en photos ou sur des documents d’archives. Ceux de l’exposition internationale du Bicentenaire (1949), où on peut apercevoir les premiers exemples en Haïti du style international ; sur les cartes postales vintage des années 50 et 60, où les nouvelles infrastructures du pays (hôtels, restaurants, salles de cinéma, édifices administratifs, etc.) sont présentées comme un produit d’appel touristique. Pour les professionnels, architectes et ingénieurs de la génération vieillissante, l’évocation de l’architecture moderne réactive souvent le souvenir d’une époque dorée de leur profession et la conscience d’un patrimoine à redécouvrir. Pour les jeunes en revanche-l’expérience de l’enseignement permet de le constater-l’architecture moderne locale reste largement inconnue.

L’architecture moderne du XXe siècle en Haïti est donc une histoire à écrire. Ses différentes tendances, entre courant internationaliste et contre-courants régionalistes, sont à analyser dans le contexte de la modernisation du pays et des évolutions de la demande sociale. Ses exemples les plus représentatifs doivent encore être répertoriés et documentés. Enfin, toute histoire ne saurait ignorer ses principaux protagonistes : architectes, ingénieurs, politiques ou promoteurs visionnaires, célèbres ou anonymes, ayant participé au mouvement de l’architecture moderne en Haïti. Leurs contributions méritent d’être relevées et appréciées à leur juste valeur.

L’initiative « DocArchiMo Haïti »

Depuis 2018, un projet de documentation de l’architecture moderne en Haïti« DocArchiMo Haïti » cherche à poser les bases d’une réflexion sur ce patrimoine. Ce projet a été initié dans le cadre d’un cours sur l’histoire de l’architecture, dispensé conjointement à la Faculté des sciences de l’Université d’Etat d’Haïti (FDS/URBATeR) et à l’université Quisqueya (FSGA). Il met à contribution les étudiants pour documenter des exemples représentatifs de ce patrimoine. L’initiative s’inscrit à sa manière dans la démarche du Docomomo International, qui est une sorte de laboratoire sur le patrimoine du XXe siècle.

Le travail de recherche ne fait que commencer. Il se nourrit pour l’instant des discussions avec des architectes, ingénieurs et historiens intéressés par la thématique. Il s’appuie également sur quelques sources bibliographiques clés, comme l’inestimable série « Port-au-Prince au cours des ans » de Georges Corvington, qui fournit de précieuses anecdotes sur la production architecturale durant la première moitié du XXe siècle, sur les commanditaires, les architectes et les ingénieurs de ces œuvres. Le projet se veut évolutif et participatif. Il offre également une plateforme d’échange aux professionnels et aux particuliers désireux de contribuer à cette initiative en partageant les informations dont ils disposeraient.

L’architecture moderne en Haïti, qu’est-ce que c’est ?

L’architecture moderne en Haïti marque le passage progressif de la construction en matériaux traditionnels (pierre, brique d’argile, bois, chaux) à la construction en ciment et béton armé, qui façonnera peu à peu un nouveau langage architectural, sobre et débarrassé de ses codes historicistes. Ce passage, entamé dès la fin du XIXe siècle avec l’avènement des structures préfabriquées en fer, se prolonge dès le début XXe siècle, avec les premières expérimentations du béton armé dans les grands édifices comme la cathédrale de Port-au-Prince(1904-1911) et le Palais national (1914-1922). Elle se poursuit dès les années 30 avec la naissance d’une architecture moderniste locale qui s’épanouira dans les grands projetsde la présidence progressiste de Dumarsais Estimé et notamment lors de la création de la ville de Belladère en 1948. Son évolution connait un virage définitif dans les années 50 après deux événements concomitants. Le premier est l’organisation de l’exposition internationale du Bicentenaire en 1949, qui voit les premiers exemples du style international exhibés comme symbole de modernité et d’ouverture. Le second est l’organisation de l’industrie du ciment avec la création de la première cimenterie nationale en 1950[2]. Ces deux événements vont ouvrir la voie de l’ère du « tout-béton » et l’apparition de la toiture plate qui se généralisera à partir des années 60. Cette transition relativement lente en comparaison internationale façonnera les particularités de l’architecture moderne haïtienne. Notamment la combination des nouvelles technologies, importées et donc coûteuses, avec des techniques traditionnelles adaptées au contexte local.

L’histoire de l’architecture moderne en Haïti, ce sont aussi les contre-courants qui se manifestent tout au long du XXe siècle et qui contestent la progression du courant international. Dès les années 40 on voit l’apparition d’une architecture d’influence méditerranéenne dans un style qu’on appellera par commodité «néo-espagnol». L’apparition de cette architecture « exotique » coïncide avec l’essor de l’industrie touristique et l’implantation de nombreux hôtels dans la capitale et ses environs. Le plus célèbre d’entre eux, est l’hôtel El Rancho, réalisé par Max Ewald entre 1948 et 1950, qui mélange divers styles et influences dans une sorte de postmodernisme avant l’heure. A la même époque, un autre courant plus idéologique se manifeste à travers des constructions originales puisant dans l’architecture vernaculaire et la culture paysanne. Comme le célèbre dancing-restaurant « Cabane Choucoune », construit à Pétion-ville par Robert Baussan en 1943. Corvington pense justement que ce courant s’inscrit dans le prolongement du mouvement indigéniste des années 20 et 30[3]. On retrouve un contre-courant au début des années 80, où l’on voit réapparaitre une architecture inspirée des anciennes périodes de l’architecture haïtienne qu’on peut rattacher à la mouvance postmoderniste de l’époque. On peut citer les constructions « néo-Gingerbread » s’inspirant des Gingerbread historiques comme la maison Hackenbruck, construite en 1979 par Frederick Mangonès[4] ou le vieux Kinam hôtel de Pétion-ville en 1985[5].

Enfin, l’architecture du XXe siècle en Haïti c’est aussi l’histoire de ces architectes et ingénieurs haïtiens, célèbres ou anonymes, partis à l’étranger pour se former ou se perfectionner et qui feront évoluer leur discipline dans le sillage de l’architecture moderne internationale. Derrière les pionniers comme Georges Baussan, Léon Mathon, Léonce Maignan, Albert Mangonès… se cachent de nombreux architectes et ingénieurs, encore anonymes, mais qui ont aussi leur place dans l’histoire de l’architecture moderne en Haïti.

Tout au long du XXe siècle, Haïti verra ainsi s’édifier sur son sol de nombreux exemples d’une architecture nouvelle qui sont les témoins des moments de la transformation du pays. Ces exemples témoignent également de la résonnance des grands courants de l’architecture moderne sur les architectes et ingénieurs haïtiens de l’époque, et de leur recherche constante d’une architecture moderne et contextualisée au milieu local.

Quelques exemples emblématiques

L’architecture moderne en Haïti, ce sont aussi des édifices de référence qui ont été des symboles de leur époque. Certains sont encore présents dans le paysage familier de la ville. D’autres l’ont déjà quitté. Dans l’article « L’architecture moderne du XXe siècle en Haïti : Une introduction » (réf. à la fin du texte), nous présentons en détail quelques-uns de ces exemples emblématiques. Je voudrais brièvement en citer trois ici, qui illustrent le lien étroit entre l’architecture moderne locale et les courants internationaux de l’époque :

Le premier, est l’ancien bâtiment de la DGI, conçu par Albert Mangonès au début des années 60 et qui a été détruit lors du séisme de 2010. Qui ne se souvient pas de sa silhouette blanche qui trônait aux angles des rues Paul VI et Monseigneur Guilloux, de sa toiture plate, de ses brise-soleils en béton et du jeu des claustras le long de ses galeries périphériques ? Ces éléments sont autant de références au grand architecte brésilien Oscar Niemeyer qui a été le premier à décliner l’architecture moderne sous cette forme tropicale, dans des œuvres comme le ministère de l’Education à Rio (1936) ou le pavillon du Brésil à l’exposition universelle de New York (1939). Cet édifice influencera à son tour les architectes haïtiens de l’époque. On pense notamment à Yamak Roude, qui réalise en 1968 les nouveaux locaux du Collège Notre-Dame du Perpétuel Secours au Cap-Haïtien (DocArchiMo F-003).

Le deuxième exemple est probablement l’œuvre d’un ingénieur. Il appartient aux structures hyperboloïdes-paraboloïdes (appelées HP) réalisées en voile de béton mince et qui se répandent en Haïti au début des années 60. La plus spectaculaire d’entre elles se trouve à l’entrée de la ville de Léogâne (DocArchiMo F-001). Composée de 8 alvéoles de 12 m de hauteur, avec des voiles d’une extrême élégance mesurant moins de 10 cm d’épaisseur, cette structure HP a été construite vers le milieu des années 60, soit une petite décennie seulement après le premier modèle du genre, le restaurant « Los Manantiales », réalisé à Mexico en 1954 par l’architecte Félix Candela[6]. Située sur l’épicentre du séisme du 12 janvier 2010, cette structure n’a subi aucun dommage structurel alors que tout le bâti environnant a été détruit.Avec le recul, on peut avancer que l’essor de cette architecture portait aussi le message de la nouvelle maitrise du béton armé acquise par les ingénieurs haïtiens. Ces derniers exploiteront les avantages de ces structures légères jusqu’au milieu des années 70, en étendant leur application aux maisons individuelles avec les fameuses « toitures parapluies ». Ces toitures, constituées de quatre HP incurvés, reposent sur un pilier central unique qui libère les façades de leur fonction porteuse, sont de véritables leçons d’architecture d’ingénierie.

Le troisième exemple n’appartient pas à proprement parler de la période de l’architecture moderne, puisqu’il s’agit de l’ancienne clinique du Dr Léon Audainqui se rattache à l’architecture de fer de la fin XIXe (DocArchiMo F-002). Cette structure, construite vers 1898 [7], est encore visible aujourd’hui aux angles des rues Audain et Capois. Elle constitue un exemple remarquable de combinaison d’une technologie moderne pour l’époque (structure préfabriquée en fonte) avec des technologies artisanales locales (remplissages des parois en mortier de roches et de chaux). Autres particularités de cette construction : la simplicité de son architecture, la sobriété des volumes et l’absence d’ornementation, symboles avant l’heure d’une architecture fonctionnelle et hygiénique, qui sera le credo du mouvement moderne qui éclora une vingtaine d’années plus tard. Le Dr Léon Audain, ce médecin formé à l’école de médecine de Paris, venu introduire la médecine moderne en Haïti, aura aussi été le commanditaire d’une des œuvres les plus avant-gardistes de son époque. A ce titre, ce bâtiment possède une double valeur historique, appartenant autant à l’histoire de la médecine qu’à l’histoire de l’architecture en Haïti[8].

Un patrimoine décimé et fragile

L’architecture moderne du XXe siècle en Haïti est un patrimoine décimé et fragile. Une grande partie a été détruite lors du séisme du 12 janvier 2010. On compte parmi ces destructions les premiers exemples d’utilisation du béton armé en Haïti (la cathédrale, le Palais national) ; les premiers exemples du style international, dont certains pavillons reconvertis de l’exposition du Bicentenaire comme l’ancien Office national des postes et l’ancien palais législatif (Bulletin de l’ISPAN no 9), et une grande partie de la production architecturale moderne des années 50 et 60, dont l’ancien bâtiment de la DGI dont nous avons vu l’importance plus haut. Pour l’histoire de l’architecture en Haïti, il s’agit ici de pertes sèches. Aucune reconstruction, même « à l’identique », ne pourra restituer la place que ces édifices ont eu dans la construction de la ville, ni la valeur d’exemple qu’ils ont représenté pour les contemporains de l’époque. Ces objets disparus sont devenus les maillons manquants d’une chaîne qui continue de se désagréger.

Aujourd’hui, le délabrement de nombreux de ces édifices et l’absence de sensibilisation par rapport à cette période de l’architecture rendent ce patrimoine particulièrement fragile face à l’urbanisation galopante des centres urbains du pays. Parmi les 11 premiers édifices qui ont été documentés par l’initiative DocArchiMo, certains semblent déjà condamné aux prochains coups de pelles mécaniques. Un travail de sensibilisation devient urgent.

La préservation et la valorisation de ce patrimoine sont nécessaires pour reconstituer le film de l’histoire de la modernisation au XXe siècle en Haïti. Elles sont également cruciales pour la construction d’un espace urbain avec des repères temporels vivants. Une ville sans repères temporels est une ville sans mémoire. Enfin, la valorisation de ce patrimoine est aussi nécessaire pour réinscrire l’architecture moderne du XXe siècle dans la riche histoire architecturale en Haïti. Il est d’autant plus important de le faire, que le fil avec la création architecturale de qualité en Haïti semble s’être durablement rompu. Les bâtiments de la nouvelle cité administrative, construits dans un postmodernisme caricatural, sans véritables propositions, sont symptomatiques de cet appauvrissement général du débat architectural et urbanistique.

Article complet : https://urbater.com/docarchimos_files/1603144822.pdf

Site internet de DocArchiMo Haïti : https://urbater.com/activites/DocArchiMos

Christian Ubertini

Pour l’équipe DocArchiMo Haïti

Contact : christian.ubertini@ueh.edu.ht

[1]Entres autres le film : Antonin, Arnold. (2003). Albert Mangonès, l’espace public. Arnold Antonin films ; Une série d’articles d’Albert Mangonès, republiés récemment sur le site du CNIAH. http://www.cniah.org

[2]Prépetit, Claude (sans dates). Memento pour l’histoire – chronologie du secteur minier haïtien (de 1492 à 2000). Bureau des Mines et de l’Energie. http://www.bme.gouv.ht/

[3] Corvington, Georges. (2007). Port-au-Prince au cours des ans. Montréal, Canada : Les Editions CIDIHCA. Tome IV, p. 381, 393.

[4]https://ayibopost.com/frederick-mangones-une-vie-dediee-aux-monuments-historiques-haitiens/

[5]https://lenouvelliste.com/article/103739/agrandissement-du-kinam-hotel

[6] Le restaurant « Los Manantiales », Mexico city, Felix Candela, 1954.

[7]Corvington, Georges. Op. cit. Tome II, p. 468

[8] Je tiens à remercier le propriétaire des lieux pour l’accueil chaleureux lors de la visite du site avec les étudiants en février 2019.

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