Nous vivons la violence, car elle nous habite

Publié le 2020-11-16 | Le Nouvelliste

La mort d’Eveline Sincère est la continuité d’une traînée de violence, de meurtres, d’attentats, de massacres qui ont caractérisé l’évolution de la société haïtienne. Au fait, Haïti ne fait pas exception du reste de l’humanité. Tous les peuples ont connu leur période de turbulence. La singularité de notre situation réside plutôt dans notre attitude de déni. Nous refusons de reconnaitre que la violence a pris corps dans notre mentalité. 

Nous la voulons extérieure à nous, pourtant elle nous hante. Nous l’attribuons à des ennemis réels ou inventés. L’international, nos chefs d’État, l’autre. Aristide fut désigné chef des kidnappeurs, et c’était la Minustah, disions-nous, qui ouvrait la vanne de la violence pour garantir la pérennité de sa mission ? Le déni nous a toujours éloignés des solutions structurelles durables. 

Nous avons la mémoire courte, oubliant nos deux siècles d’existence, imbibés, façonnés, construits par la violence. Belleau Jean Philippe établit une liste chronologique de plus de 40 massacres, en un siècle, de 1902 à 2006. Cela fait un massacre tous les deux ans. Ces débordements sanguinaires ont tous reçu l’approbation et la complicité des pouvoirs et des franges plus ou moins importantes de la société haïtienne.  

L’agressivité constitue un élément central dans nos rapports avec autrui.  Nous vivons un cycle continu d’échanges de violence où chacun, à son tour, devient victime ou oppresseur ; offensé ou agresseur. La violence devient un uniforme social que chacun emprunte à des degrés divers, pour des raisons variées. Mais tous en justifient son utilisation. 

Certes, les dictateurs ont, à maintes reprises, tenté de monopoliser cette violence et canaliser, avec leurs bandes et/ou milices. Zenglen, makout, zenglendo, attaché, FRAP’H, chimère, bandit légal. Mais pourquoi cette récurrence ? Sous les gouvernements PHTK, l’immoralité s’invite à visage découvert, dans toutes les sphères de la société. Les masques tombent. 

Parallèlement aux gouvernements qui se succèdent, la société haïtienne, dans son entièreté et, dans sa quotidienneté, pratique la violence. La famille est un microcosme de la société. C’est par elle que se fige la violence. La femme subissant la tyrannie du conjoint et les enfants celle des adultes du foyer. Menaces, disputes, insultes sont trop souvent l’expression de rapports basés sur la domination. La force brute est utilisée pour faire exécuter la volonté du « chef » omniprésent. 

L’école primaire, en milieu rural et urbain, notamment chez les pauvres, est un lieu de transmission de violence physique par les châtiments corporels. Quant à la violence psychique, elle n’est pas négligeable. Elle se manifeste par des humiliations infligées aux élèves qui apprennent dès leur jeune âge à abaisser le corps. 

Le corps est bafoué, désincarné, souillé, brisé, violé dans notre société, notamment celui des femmes et des enfants...

« M ap bat ou » est la promesse le plus souvent prononcée, en Haïti : en prison, au foyer, à l’école et même dans les églises où l’on invite les fidèles à «Kraze Satan » (Satan très souvent ce sont les vodouisants).  

Nous cherchons la solution à nos conflits non dans le dialogue mais dans une atmosphère de méfiance réciproque et de suspicion mutuelle. L’autre doit être anéanti, mentalement par les injures et physiquement meurtri dans sa chair par des coups.  

Rappelez-vous le personnage : Sweet Micky, invention de Michel Martely. Il humilie son adversaire en l’inondant d’injures, lui promet une volée et le tout se termine par un viol. Le succès qu’il remporta, en dit long, sur nos valeurs.  

Une partie de la jeunesse en a fait leur idole, percevant dans sa violence, une arme libératrice contre le "système". C’est la raison pour laquelle, ils ont cautionné le choix des Américains en 2011, scandant : « ban m vakabon an ». Ils ont cru que ce fils légitime du "système" était le mieux placé pour le détruire… Erreur de jeunesse. 

Le système c'est nous, haïtiens et haïtiennes, notre perception du monde, notre vision de la vie, notre conception des rapports entre nous et les autres. Revisitons certains personnages de Sixto comme, Gwo Moso, qui s’enorgueillissait de ses actes de violence et de barbarie. Sixto fut le premier à relever et à dénoncer, la violence exercée sur les enfants pauvres « restavèk » (esclaves modernes), dans "Ti Sentaniz ". Sixto a décrit les rapports entre citadins et ruraux dans "Bos Chaleran". 

Haïtiens, haïtiennes, nous ne sommes pas étrangers à cette désintégration sociale accélérée. Nous y contribuons.  

Ce premier ministre qui nous parlera de sa correspondance avec des chefs de gangs criminalisés et recherchés par la Police. Ces « journalistes » dont le micro sert aux chefs de gangs pour nous terroriser. Vous, lecteurs : quelle est votre participation à ce déchainement d’agressivité collective ?  

Après 216 ans de violence, notre bilan est maigre. Abandonnons l’exclusion, pour le bonheur partagé parmi tous les Haïtiens. Quittons la logique de la violence dominatrice et destructrice, pour adopter le vivre-ensemble. Arrêtons de vouloir régner et de s’enrichir sur des cadavres.  

Aly Acacia
Auteur
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