La sécurité n’est pas un cadeau tombé du ciel

Publié le 2020-11-10 | Le Nouvelliste

Alors que l’insécurité fait des ravages dans le pays à tous les étages de la société, entre incivilités, kidnappings et assassinats, certains se demandent ce qu’il faut changer.

Pour une catégorie, il faudrait renvoyer le directeur général de la Police nationale d’Haïti et espérer de meilleurs résultats de l’institution. Le groupe de pression Nou pap dòmi a écrit une lettre ouverte allant en ce sens.

Pour d’autres, il faut employer les nouvelles Forces armées d’Haïti dans la lutte contre les bandits. Le président Jovenel Moïse lui-même a tenu des propos qui vont en ce sens.

Des esprits chagrins tirent des plans à partir d’images idylliques et inventées d’un temps où les anciennes FADH faisaient régner l’ordre.

En fait, tout le monde oublie que le démantèlement de l’appareil sécuritaire a commencé en 1986 avec le renvoi des Volontaires de la sécurité nationale (VSN), les redoutés Tontons macoutes, par proclamation du Conseil national de gouvernement (CNG). Dans les premiers jours de février 86, des milliers d’hommes se sont retrouvés "en panne chef” comme on dit en Haïti. Mais ils avaient des armes et une habilité à s’en servir. Dans le même mois, les agents des préfectures furent aussi renvoyés et plus tard les agents de police rurale, les chefs de sections et leurs adjoints, aides et choukèt lawouze.

En quelques années, le pays perdit une bonne partie de ceux qui commettaient les plus abjects des abus de pouvoir, rouages de la machine à briser les os du peuple haïtien, mais aussi ceux qui, avec peu de moyens mais beaucoup de peur, faisaient régner l’ordre dans la terreur. La fameuse et non regrettée paix des cimetières de la dictature.

Des milliers de VSN, d’agents des préfectures, de chefs de sections et autres supplétifs se sont retrouvés armés et sans objet, du jour au lendemain. Et la population laissée à elle-même même.

Moins de dix ans plus tard, ce sont les Forces Armées d’Haïti qui allaient disparaître en 1995. Là encore, du jour au lendemain, des milliers d’hommes armés et entraînés, des militaires, des attachés, des chefs se retrouvèrent avec armes et désespoir dans la nature. Et la population livrée au vide.

En une décennie, tout ce que l’occupation américaine de 1915 à 1934 avait bâti et tout ce que la dictature des Duvalier de 1957 à 1986 avait construit pour tenir le pays, contrôler la population et exercer la violence légitime d’État disparurent. Et aucune de ses institutions n'a été remplacée par de meilleures institutions. 

Tout partait à chaque fois de bonnes intentions mais rien ne fut mis en place pour ériger une nouvelle infrastructure sécuritaire, de renseignement ou de surveillance ni même d'information. On effaça de la mémoire collective la notion du bien et du mal en commençant par la totale facilité offerte pour commettre les petits désordres jusqu’aux crimes les plus graves.

Pour monter une seule et nouvelle force, la PNH, il y avait des envies, des projets, des tentatives mais pas de réels plans. Les réussites probantes n'ont pas pu suivre.  

La philosophie de la sécurité n’a été pensée par aucun gouvernement haïtien depuis 1986. La force brute de l’armée des généraux de l’après-Duvalier a été mise en échec sur tous les terrains d’opérations. De l’insécurité à la contrebande. De la lutte contre le trafic de drogue à la surveillance des frontières. Du contrôle des foules à la sécurité au quotidien.

Moins brutale, la Police nationale d’Haïti est tout aussi peu efficace depuis sa création. Elle fait de son mieux avec ses handicaps de départ et les manques accumulées. Elle n'est parfaite sur aucun point faute de moyens. 

S’ajoutent aux difficultés des forces sécuritaires les défaillances de la justice. Après des milliards dépensés pour le construire, le pouvoir judiciaire ne se comporte toujours pas comme capable d’avoir la police pour auxiliaire comme cela se doit dans une démocratie. Elle échoue à prévenir, à mener enquête et à conduire des procès. Elle ne gère bien ni les arrestations ni la détention. 

Depuis 1986, nous avons été incapables de construire pays, de faire société, de fortifier la nation, d’inventer le vivre-ensemble, encore moins de produire de la richesse, de partager le pain, le pain de l’instruction ou le pain de l’espoir.

Haïti, qui vient de voir mourir Evelyne Sincère et de découvrir son corps jeté sur les ordures, a construit au fil des années le pire, ce pire qui fait peur de nos jours.

Et la construction du pire progresse.

Chacun se protège avec une solution individuelle en espérant être épargné. Sans plus. 

Il faudrait revoir des pans entiers du parapluie sécuritaire, judiciaire, éducatif, social pour espérer mieux d’ici quelques années, mais ne rêvez pas, cela n’intéresse pas nos dirigeants.

Aujourd’hui comme hier. Nos responsables publics ne s'estiment pas responsables de la sécurité publique.

Frantz Duval
Auteur
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