Points de vue américains et intérêts haïtiens en 2020

Publié le 2020-09-17 | Le Nouvelliste

Deux messages postés sur le compte Twitter de l’ambassade américaine en Haïti le 16 septembre ont « soulevé tous les poils sur le dos » de certains acteurs de la classe politique. Des protestations énergiques ont fusé, des affirmations du refus ont pris corps, des demandes de rétractation se sont élevées.

Pour l’opposition, les Américains, alliés identifiés de l’administration Moïse – Jouthe, veulent leur faire avaler les prochaines élections qui seront organisées en faveur de leur poulain et de ses partisans. Les Américains veulent forcer la main à des secteurs de la société civile, alors qu’il y a le constat de l’échec du président, sans capacité de convocation, et incapable de sortir d'une attitude conflictuelle permanente.

Dans le camp présidentiel, c’est le silence. Soit les stratèges savourent déjà leur victoire annoncée, soit ils s’attachent à décrypter toutes les implications du message américain et de ses sous-entendus.

Les observateurs habitués au positionnement des États-Unis en Haïti constatent plus simplement que les USA sont dans la droite ligne de leur position habituelle en Haïti : ils supportent le processus démocratique avec les acteurs en poste et respectent, autant que possible, ce que disent les lois haïtiennes.

Comme cela s’est vu depuis 1957, pour ne pas remonter à plus loin, les Américains respectent les choix des Haïtiens ; mènent des actions qui vont dans le sens de leurs intérêts ; n’appuient les opposants que si et seulement si ils n’ont pas le choix.

Comme cela est de coutume en relations internationales, les Américains supportent les plus forts ; déstabilisent leurs ennemis et soutiennent leurs alliés, sans jamais hésiter à mettre en question la survie de ces derniers pour ne pas être pris de court.

Ceux qui font de la politique en Haïti doivent se souvenir de certains épisodes de notre histoire. En 1989 débarque en Haïti un ambassadeur Alvin Philip Adams Jr. qui, le jour de son arrivée à l’aéroport, fait des déclarations d’où naîtra son surnom de « Bourik chaje ».

Le président en poste, le général Prosper Avril, réputé proche des Américains, traîne les pieds et ne donne pas l’impression de vouloir réaliser les élections attendues depuis le départ des Duvalier en 1986, et encore plus après le fiasco des élections de 1987, noyées dans le sang, et celles de 1988, noyées dans l’opprobre.

Adams aura le scalp d’Avril, travaillera à l’avènement d’Ertha Pascal Trouillot, verra les élections de 1990 et sera, avec Jean Bertrand Aristide à l’aéroport jusqu’à ce qu’il prenne l’avion pour l’exil, le 30 septembre 1991.

Les militaires putschistes à leur prise du pouvoir eux aussi sont réputés proches des Américains en 1991. Sauf que quelques semaines avant le coup d’État sanglant, le vice-président américain, Dan Quale, au palais national, devant tout le haut état-major des Forces armées d’Haïti (FADH), avait préconisé et expressément dit « plus de coup d’État ».

Les forces politiques haïtiennes en feront à leur tête.

La suite, on la connaît. Dès octobre 1991, Jean Bertrand Aristide est reçu en président à la Maison-Blanche par le président Georges H. Bush, le père de Georges W. Bush. L’OEA débarque avec les ministres des Affaires étrangères de tout le continent pour expliquer aux militaires que le temps des coups d’État et autres modèles de corrections démocratiques ont vécu.

Les tenants du pouvoir résisteront avant de capituler en 1994. Aristide, toujours soutenu par les Américains, reviendra finir son mandat.

Entre 1989 et 1994, le pays perdra du temps, de l’argent, des opportunités et des vies précieuses.

Le même Aristide, quelques années plus tard, sera embarqué sur ordre de Georges W. Bush. Cette fois, il ne reviendra pas finir son mandat. Les Américains qui l’avaient célébré en 1994 seront les mêmes en 2004 qui verront en lui un ennemi du processus démocratique en Haïti.

Cela n’empêche que jamais, les États-Unis d’Amérique ne favoriseront les ennemis d’Aristide pour qu’ils prennent le pouvoir. Boniface Alexandre conduira la transition et René Préval, ancien premier ministre d’Aristide, sera élu président en 2006.

Entre 2004 et 2006, le pays perdra du temps, de l’argent, des opportunités et des vies précieuses.

Si entre le président Préval et les Américains les choses se gâtent en 2010, c’est parce que Préval avait oublié le poids de son allié. Quand on joue avec un partenaire qui s’appelle Bill Clinton, celui qui ramena Aristide au pouvoir en 1994, pendant que sa femme est secrétaire d’État des États-Unis et lui-même représentant spécial pour Haïti du secrétaire général des Nations unies, toute mauvaise lecture des rapports de force est fatale. 

Préval et tous ses choix pour devenir après lui président d’Haïti en feront l’amère expérience.

Depuis 2010, le pays perd du temps, de l’argent, des opportunités et des vies précieuses.

Sur cette terre, les États-Unis d’Amérique jouissent d’un prestige, d’un poids et d’un pouvoir qui remontent à bien avant l’indépendance quand ils étaient une puissance naissante qui traitait avec Saint-Domingue, puis avec Haïti. Tous ceux qui font de la politique en Haïti et oublient l’histoire et les rapports de force le paient très cher. Sauf quand la chance les prend en affection.

Dans les tweets de l’ambassade américaine il y a des menaces claires adressées au président en poste, Jovenel Moïse, qui doit « former un Conseil électoral @cep_haiti comme prévu dans (...) constitution » et des menaces envers Haïti qui « doit faire son travail et former un nouveau Conseil électoral @cep_haiti avec des membres ayant une réputation d'intégrité, d'honnêteté et de compétence pour organiser un processus électoral libre et juste ». 

Même s’il est clairement dit qu’ « il y a des conséquences pour ceux qui y font obstacle », chaque Haïtien est libre de faire les choix qui lui conviennent dans cette affaire et le pays peut décider comme souvent d’appliquer la stratégie du corosol et se positionner sous le corosolier et attendre que le fameux fruit tombe tout seul de l’arbre.

Cela n’arrivera jamais, mais rien n’empêche de l’espérer.

Que de fois Haïti a perdu du temps, de l’argent et des opportunités. Que d’hommes et de femmes ont été broyés dans la longue transition !

En 1957, en pleine guerre froide, les USA ne souhaitaient pas qu’Haïti se retrouve dans le mauvais camp. Ils ont tout fait pour l’éviter, y compris composer avec les Duvalier. Les militaires de l’après 1986 ont bénéficié des mêmes prescrits avant que la chute du mur de Berlin ne change la donne. Aujourd’hui, Jovenel Moïse jouit de la protection que procure la lutte contre le régime de Maduro. Les États-Unis ont des intérêts et y veillent. Ils veulent des élections en Haïti pour une seule raison : embrasser Maduro. 

Pour passer le cap des choix dictés par la conjoncture, Haïti doit parier sur la démocratisation. Parier sur des principes. S’inscrire dans une trajectoire. A chacun de choisir ses cartes. La mauvaise posture est l'attitude du boudeur. Bouder ne peut pas suffire. Il faut proposer, s'engager, aller au-delà des sentiers battus pour dire ce qu'on veut faire ou imposer ce que l’on souhaite.

Les Américains poussent pour être dans la forme, dans une démocratie des apparences. Les problèmes liés à la gouvernance sont nôtres. La corruption et l’insécurité sont réelles. L’impunité est souveraine. La violence menace tout le monde. Personne ne peut dire que les préoccupations de ceux qui s’inquiètent du pire ne sont pas légitimes.

Sur le chemin du meilleur, nos tuteurs ne sont pas toujours au rendez-vous. Nous, non plus. Malheureusement.  A chacun de trouver la route pour faire mieux qu’hier.

Frantz Duval
Auteur
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