Qui était Monferrier Dorval ?

Me Monferrier Dorval est mort. Le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince a été assassiné. Par balle. Il rentrait chez lui tard dans la soirée du vendredi 28 août 2020 après une de ces longues journées partagées entre son cabinet d’avocats, le barreau de Port-au-Prince et la Faculté de droit et des sciences économiques. Au matin, il avait accordé une entrevue à la radio Magik 9 autour de la Constitution, son sujet de prédilection. « Me Dorval n’est pas au service de lui-même. Je ne m'appartiens plus, j'appartiens au pays. Je fais le sacrifice de ma vie pour servir le pays. J'aime ce pays. Nous avons une grande histoire », avait-il déclaré. C’était les derniers mots de cet homme de 64 ans, illustre défenseur de la veuve et de l’orphelin, éminent juriste et brillant professeur de l'université, connu et respecté aussi bien en Haïti qu'à l’étranger pour sa profondeur intellectuelle.

Publié le 2020-09-16 | Le Nouvelliste

On n’entendra plus cette voix au timbre particulier éclairer la société sur les mille et un points d’ombre de la Constitution de 1987. La voix de Me Dorval s’est éteinte à jamais. Le fils de Grande-Saline est parti, emporté par trois balles. C’est la première fois dans l’histoire du barreau de Port-au-Prince, qui remonte à 1859, qu’un bâtonnier en fonction est assassiné. Passionné du droit et amoureux de son barreau, il avait joué pieds et mains pour remporter les dernières élections et se faire élire le 6 février 2020 avec 228 voix à la tête de l’ordre pour lequel il nourrissait de grandes ambitions. «Un plus grand barreau au service des avocats et avocates», avait été son slogan de campagne. 

Mais l’histoire de ce grand avocat débute à Grande-Saline, commune du département de l’Artibonite très connu pour ses marais salants, un 10 juin 1956. Monferrier Dorval fait ses études primaires dans sa ville natale avant de mettre le cap sur Port-au-Prince, sitôt son certificat de fin d’études primaires obtenu en 1969. On le retrouvera, jusqu’en 1976, sur les bancs du lycée Alexandre Pétion, où il est connu pour être l’un des plus brillants, selon Ady Jean Gardy. 

Par la suite, il sera du nombre des étudiants de la troisième promotion de la Faculté des sciences humaines, où il suit un cursus en travail social jusqu’en 1980. D’ailleurs il commencera sa carrière professionnelle en tant que travailleur social au centre d’accueil Duval-Duvalier. Un an plus tard, soit en 1981, il décide d’intégrer la Faculté de droit et des sciences juridiques de l’Université d’État d’Haïti. Depuis, la passion pour le droit ne le quittera plus. Lauréat du concours organisé par l’ambassade de France, il obtient une des deux bourses d’études de master disponibles dans le cadre d’un accord entre la FDSE et l'université d'Aix-Marseille. Soutenant ses deux mémoires de licence à la Faculté de droit et des sciences économiques et la Faculté des sciences humaines, les 26 et 30 septembre 1985, respectivement, il part étudier en France, à la Faculté de droit et de science politique d’Aix-Marseille. 

Ainsi, celui qui rêvait toujours d’être docteur en droit soutiendra sa thèse doctorale portant sur l’administration publique haïtienne le 8 juillet 1992 et rentrera en Haïti en 1993. Il ne tardera pour mettre à profit ses connaissances. Dès novembre 1993, il commence à enseigner le droit constitutionnel et le droit administratif à l’Université Quisqueya. Les étudiants de la Faculté de droit et des sciences économiques de l’UEH, son alma mater, pourront goûter à son savoir dès le 22 janvier 1994, date à laquelle il intègre le corps professoral. Pour lui, enseigner à la faculté de droit aussi bien qu’à la Faculté des sciences humaines, centres universitaires, où il avait fait ses études, était comme un acte de reconnaissance. En dépit de son emploi du temps très chargé, il se disait qu’il devait, à travers l’enseignement, rendre à ces lieux un peu de cette formation qu’il avait reçue d’eux. D’ailleurs, dans l’après-midi même de son assassinat, il s’était rendu à la faculté de droit, promettant à ses étudiants de les retrouver la semaine d’après pour son prochain cours. 

Il dispensait aussi ses cours à l’École nationale d’administration financière (ENAF). Ce goût pour l’enseignement, il semble l’avoir hérité de ses parents. Son père, André Pierre Dorval, un normalien, avait de son vivant enseigné à l’École nationale de Grande-Saline, avant d’être directeur d’école. Sa mère est une Élie duboisienne, a elle aussi dispensé le pain de l’instruction à Limbé. 

Dire que Me Monferrier Dorval était un passionné du droit est un euphémisme. Son attachement viscéral à cette discipline était connu de tous et il s’était imposé au cours des ans, comme la référence en Haïti. La personne maîtresse quand il s’agissait d’aborder des questions de droit constitutionnel et de droit public. Très peu l’ont vu fréquenter les couloirs du palais de justice, mais sa posture d’autorité pour les questions de droit était indiscutable. «Me Dorval est passionné de droit public. Il était plus un juriste, un chercheur qu’un avocat. Je ne me rappelle pas l’avoir vu au prétoire. Par contre, il était toujours là dans les conférences, les activités académiques et scientifiques du barreau. Pour moi c’était un académicien purement et simplement», confie Me Daniel Jean, qui avait prêté serment à la même date que lui, soit le 12 janvier 1995. 

Le bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince commence sa carrière d’avocat au cabinet Lamarre, à l’instar d’autres grands hommes de loi haïtiens tels que l’ancien président Me Boniface Alexandre. Que ce soit avec ses collègues, ses étudiants, il se donnait à coeur joie à des discussions académiques. Il n’avait pas peur d'opposer ses armes de la dialectique à celle des autres et tentait de convaincre son vis-à-vis à coups d’arguments bien ficelés et de notes doctrinales apprises au prix d’immenses années consacrées à la recherche. «Me Dorval était un intellectuel qui avait de la rigueur. Qu’elle soit méthodologique et grammaticale. Il prenait toujours le temps de rassembler les éléments avant d’interagir en public. Il était patient pour analyser les faits, et tenait compte des dispositions légales, de la réalité des faits aussi bien que de la doctrine pour étoffer ou construire ses réflexions. Il était patient et aimait se former», soutient son proche collaborateur Me Wilgui Beucia. «C’était quelqu’un de très ouvert, qui savait défendre ses idées. Une personne rectiligne», avance un proche de la famille. Cependant il gardait de l’humilité et ne croyait pas avoir la science infuse.  Quand il pensait avoir erré lors d’un débat, il revenait auprès de ses interlocuteurs pour rectifier le tir. Toutefois il avait des convictions bien à lui et il les gardait fidèlement. D’ailleurs il avait toujours tenu à garder son indépendance envers et contre tous. Que ce soit vis-à-vis des clients qu’il assistait ou de l’exécutif. «Il n'a jamais travaillé dans l’administration publique, n’a jamais été un fonctionnaire», révèle l’ingénieur Emmanus Dorval, son cousin avec qui était très proche même si dix ans d’âge les séparait.  

À la mort de Me Lamarre, Me Dorval ouvre son propre cabinet, le cabinet Dorval le 3 janvier 2000. Étudiants, stagiaires et collaborateurs peuvent témoigner de son sens de générosité. C’est à croire qu’il se savait être une source intarissable de savoir à laquelle d’autres pouvaient à loisir s’abreuver. Il n’hésitait pas à guider les autres dans leur devoir, à encadrer des étudiants pour leurs travaux de mémoire, à dicter une référence légale, à conseiller sur une démarche juridique, à aider à bâtir une bibliographie. Certaines fois, il se chargeait lui-même de faire les copies  des livres pour d’autres. Selon Me Beucia, «Me Dorval pouvait s’élever au-dessus de la mêlée. Il pouvait transcender ses querelles de clans ou de groupes. Il était prêt à aider tout le monde, quel qu’il soit, et à prodiguer un conseil dès que l’on faisait appel à lui». 

Perfectionniste, méticuleux, discipliné, c’était un homme de principes qui avait horreur de la négligence et de la médiocrité. Il aimait avoir toujours le contrôle et tout comprendre, jusqu’au moindre détail. «Me Dorval arrivait à son bureau entre 10 heures et 11 heures, tandis que le cabinet ouvrait à 9 h. Il partait entre 9 et 10 heures du soir et pouvait même y passer la nuit si un dossier requerrait sa présence. Le soir, avant de rentrer, il avait l’habitude de passer au supermarché faire quelques courses», explique Me Beucia, qui nous fait savoir que sa boisson préférée était le coca-cola et le fameux «diri ak lalo ak krab», son plat favori. On se rappelle qu’à la dernière activité du barreau, soit l’installation des différentes commissions qu’il avaient formées le 26 août 2020, on avait servi ce plat originaire de l’Artibonite. «Il aimait le bleu. voilà pourquoi il portait souvent un costume et une cravate bleus et chemise blanche. C’est aussi la couleur du cabinet», relate ce proche collaborateur. 

«Il était très simple, vraiment très simple. En dépit de tout ce que l’on peut dire de lui. Il croyait à la valeur intellectuelle des gens», avancera pour sa part Emmanus Dorval. En effet, en dépit de sa haute fonction, on le voyait circuler seul, sans garde du corps. Il était plus concerné de la sécurité de ses pairs, que de la sienne en particulier. On se rappelle que lors de son discours de la St-Yves, il avait appelé à la délocalisation du palais de justice, pour empêcher qu’aucun avocat ne meure sous les balles des bandits. «Durant la période de la Covid-19, il vivait seul chez lui et cuisinait lui même” indique son confrère Beucia. On ne lui connaissait pas beaucoup de loisirs. «Il aimait la musique et la lecture. Mes amis venaient souvent me dire qu’on l’avait croisé à la librairie La Pléiade», confie Emmanus Dorval. Les détails de sa vie intime étaient des plus privées. Si le bâtonnier n’était pas marié, il laisse cependant deux enfants, Rod-Anne Sylvie et Maréva Dorval.

Inconsolable suite à cet assassinat, Me Carlos Hercule, ancien bâtonnier de l’ordre des avocats de Port-au-Prince, affirme : « Me Dorval était un bâtonnier qui portait le droit, et de façon beaucoup plus large, le barreau, dans son cœur. Il transpirait le droit. D’ailleurs, je ne me rappelle aucune conversation que j’ai eue avec lui et qui ne portait pas sur le droit. Et je pense que ceci est un témoignage unanime. En 2014, nous étions au Cap-Haïtien pour répliquer le colloque scientifique que l’on avait réalisé à Port-au-Prince. On était quatre à manger ensemble, dont Me Stanley Gaston. Nous étions au début de la campagne de ce dernier. Je leur disais qu’ils avaient l’obligation de rejoindre le conseil de l’ordre pour faire respecter les mêmes valeurs que l’on prônait. Il ne m’avait pas dit non. Mais avec le sourire qu’on lui connait, je sentais qu’il allait accepter. Voilà comment il a intégré le conseil de Me Gaston et est par la suite devenu bâtonnier en février 2020. Ce qui s’est passé est innommable. De plus c’est un crime gratuit. Me Monferrier Dorval n’avait d’autres positions que celle du droit. Il était ouvert à la contradiction. D’ailleurs il disait toujours qu’il était un contradicteur-né. ». 

Le bâtonnier Monferrier Dorval était de la trempe de ces hommes que l’on en voudrait dupliquer en dix mille exemplaires. Un de ces hommes qui vouaient un amour sans bornes à son pays. Il était de ceux qui croyaient que le pays pouvait changer. Mieux, que le pays allait changer et qu’il pouvait y contribuer. «Il me répétait assez souvent, Emmanus, comme disait Valéry Numa, une autre Haïti est possible. Et je serai là pour y apporter ma pierre», confie son cousin. Cette autre Haïti, il ne la verra pas.

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