Classe politique, société civile et élections en République dominicaine

Edwin Paraison, prêtre de l’Église épiscopale, ancien ministre des Haïtiens vivant à l’étranger du président René Préval, vit en République dominicaine depuis 1983, sans jamais perdre le contact avec Haïti et les communautés haïtiennes de la diaspora, ceux de son pays d’accueil les premiers. Avec Paraison, Le Nouvelliste poursuit sa découverte des secteurs clés de la République dominicaine. Cette fois, la classe politique, le mécanisme électoral et la société civile de chez nos voisins sont en vedette. Paraison évoque également les attentes des Dominicains vis-à-vis d’Haïti.

Publié le 2020-08-17 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Vous avez été ministre en Haïti, quelle est la plus grande différence entre faire de la politique en Haïti et la faire en République dominicaine ?

Edwin Paraison :  Dans mon cas particulier il importe de préciser que j’ai toujours assumé le fait d’être en premier lieu un chrétien épiscopalien ayant le devoir de servir et d’assister les plus vulnérables. Ma désignation par le Premier ministre Jean-Max Bellerive et le défunt président Préval ne répond aucunement à une militance politique mais de préférence à d’autres critères, dont mon engagement dans la communauté haïtienne de la République dominicaine et dans la diaspora de façon plus large. Je remercie l'honneur qui m'a été fait de servir le pays et la confiance placée en moi.

Pour répondre directement à la question, je note six grandes différences en faveur de la République dominicaine : une meilleure structuration des partis politiques ; une pratique plus au moins acceptable des règles démocratiques au sein des partis ; l’émergence en deux occasions à partir de 1994 d’un nouveau leadership générationnel ; une vision, je dirais commune à la majorité des dirigeants, de faire de la République dominicaine un pays leader dans la région ; une capacité exemplaire de résoudre les crises politiques potentiellement dangereuses pour les intérêts économiques, et la prédisposition à créer des alliances électorales sur la base des sondages qui positionnent les candidats et partis.

Toutefois, comme en Haïti, la classe politique traditionnelle dominicaine fait face occasionnellement à certains questionnements notamment par les jeunes qui dominent les réseaux sociaux donnant ainsi lieu à l’émergence de nouveaux acteurs qui proviennent d’horizons divers tels que le secteur artistique et culturel, les médias, la société civile, le secteur privé, les jeux de hasard et même le travail sexuel. Ce dernier cas est emblématique avec une représentante à la Chambre des députés.

Dans les deux pays, faire de la politique coûte. D’une part, le budget de la campagne électorale. D’autre part, en cas de victoire, l’élu devra faire face durant sa gestion aux diverses demandes d’aide de la part de ses votants en raison des conditions de vie de larges secteurs de la population, particulièrement en province et dans les zones rurales. À ce niveau, il n’y a aucune différence entre les deux pays tout comme pour les principaux fléaux qui frappent la vie politique insulaire, entre autres : le clientélisme, le manque de préparation, la corruption et l’incidence, de jour en jour plus profonde, du narcotrafic.

Le Nouvelliste : Combien existe-t-il de partis politiques en RD ? Quels sont les plus importants partis ?

Edwin Paraison :  L’on compte une quarantaine de partis et de mouvements politiques en République dominicaine. La loi électorale reconnaît comme partis majoritaires ceux qui obtiennent au moins 5% des votes valides des dernières élections présidentielle et législatives. Lors des dernières élections, le trio en tête de liste est composé du Parti révolutionnaire moderne (PRM), fondé en 2014 dont le candidat présidentiel élu a obtenu 52.52% du suffrage ou 2,154, 866 votes. Puis, le Parti de la libération dominicaine (PLD) et la nouvelle formation créée par l'ancien président Leonel Fernandez à son départ du PLD, la Force du peuple.

Le Nouvelliste : De quand datent les dernières élections contestées en République dominicaine et comment cela s’est-il conclu ?

Edwin Paraison :  En 1994, la République dominicaine a vécu l’une de ses plus graves crises électorales. Joaquin Balaguer, face à Pena Gomez, d’origine haïtienne, a été accusé de perpétrer une fraude colossale. Les répercussions internationales et l’impact local de la crise ont porté le vieux dirigeant à accepter, sous le leadership clairvoyant de son rival, un accord dénommé le « pacte pour la démocratie » qui non seulement écourtait son mandat de deux années, mais jetait aussi les bases d’un nouveau modèle électoral et dans le même temps du renforcement de la démocratie. Les nouvelles joutes ont été gagnées en 1996 par Leonel Fernandez (PLD) grâce à l’appui de Balaguer et des ultranationalistes dominicains sur fond d’antihaïtianisme rageur.

Le Nouvelliste : Qui organise les élections en RD ?

Edwin Paraison :  La Junte centrale électorale dominicaine (JCE). Fondée en 1923, elle est aujourd’hui un organe indépendant responsable à la fois du registre civil et de l’organisation de toutes les élections. Son budget alloué aux dernières élections était de près de 280 millions de dollars américains.

Le Nouvelliste : Comment choisit-on les membres de l’organisme électoral ?

Edwin Paraison :  Les 5 membres titulaires sont choisis par le Sénat qui détient exclusivement cette prérogative. Un appel à manifestation d’intérêt est lancé à chaque période constitutionnelle (4 ans). La commission sénatoriale qui s’occupe du dossier, après évaluation, fait une présélection qui sera mise au vote. Leur mandat est de quatre ans.

Le Nouvelliste : Quel est le poids de la société civile en RD ?

Edwin Paraison :  La communauté internationale a fortement encouragé pendant les trois dernières décennies le rôle de la société civile pour sa participation plus active dans une dynamique de renforcement de la gouvernabilité.  "Participation citoyenne", le chapitre local de Transparency International, est sans aucun doute l’organisation la plus en vue avec plus de 60 000 volontaires sur tout le territoire national. Elle assure notamment l’observation des processus électoraux et une lutte permanente contre la corruption.  Evidemment, l’on retrouve d’autres ONG dans divers domaines, dont l’éducation, l’environnement, la promotion des droits des LGBT, la migration, etc. La République dominicaine dispose d’une société civile très active.

Le Nouvelliste : Il existe des organisations patronales ? Des syndicats ? Des contre-pouvoirs ? Parlez-nous des plus importants ?

Edwin Paraison :  Les organisations du secteur patronal et les syndicats sont incontournables en ce qui a trait au maintien de la stabilité, au renforcement des institutions et au développement. Parmi les plus influentes, il faut citer le Conseil national des entreprises privées (CONEP) qui regroupe la grande majorité des acteurs économiques ; la Chambre américaine de commerce (AMCHAM) ; l’Association nationale des jeunes entrepreneurs (ANJE), l'Association dominicaine des zones franches (ADOZONA) et l’Association nationale des hôtels et des restaurants (ASONAHORES) entre autres.

Loin des luttes engagées des années 70 qui ont vu l’assassinat de Mama Tingo en 1974, icône de la lutte syndicale, le secteur syndical est aujourd’hui divisé en trois branches : la Confédération autonome des syndicats chrétiens (CASC), qui compte parmi ses membres la puissante Fédération nationale des travailleurs dominicains (FENATRADO) et également le Mouvement socioculturel des travailleurs haïtiens (MOSCTHA) ; le Conseil national d’unité syndicale (CNUS) et la Confédération nationale des travailleurs dominicains (CNTD).

Par ailleurs, les secteurs santé et éducation ont aussi d’influentes organisations, dont le « Collège médical dominicain » (CMD) et l’Association dominicaine des professeurs (ADP).

Le Nouvelliste : Ces dernières années, on a eu écho de critiques des États-Unis en ce qui concerne la marche de la justice en RD, ces critiques ont été suivies d’effets ?                         

Edwin Paraison :  La République dominicaine réalise des progrès palpables dans l’administration de la justice et le renforcement de l’État de droit. Cependant, comme c'est le cas pour Haïti et d’autres pays de la région, certains aspects doivent être revus. Par exemple, la surpopulation carcérale due en grande partie à la prison préventive qui affecte 64.74% des 26.134 personnes privées de liberté au 10 janvier 2019.  Toutefois, les critiques des États-Unis contenues dans leur rapport annuel sur les droits humains publié en mars passé font état de certaines faiblesses au niveau de l’indépendance du pouvoir judiciaire en soulignant divers scandales de corruption, dont le dossier ODEBRECHT. Le gouvernement dominicain sortant a simplement nié ces assertions.

Le Nouvelliste : C’est quoi la marche verte ? Que demandait-elle ? Qui l’avait organisée ? Quelle ampleur a-t-elle eu en RD ?

Edwin Paraison :  La marche verte est une initiative d’un collectif d’organisations de la société civile lancée au début de l’année 2017 qui s’est transformée en un vaste mouvement d’indignation face à l’impunité comme soutien de la corruption. On y retrouve des personnalités connues de divers secteurs, dont la presse. Des jeunes professionnels y ont aussi pris une part active. Néanmoins, l’Association des industriels de la République dominicaine (AIRD) leur a retiré son appui financier jugeant que le mouvement s’est radicalisé lorsqu’il était question de destitution et de jugement populaire du président sortant ainsi que de promouvoir un état socialiste en République dominicaine. Des membres notoires de la Marche Verte ont été désignés à d'importantes fonctions dans la nouvelle administration tandis que d'autres voix du groupe annoncent une remobilisation pour le mois de janvier 2021 afin d'empêcher toute tentative officielle d'un "kase fèy kouvri sa", en espagnol "borrón y cuenta nueva".

Le Nouvelliste : Que doit attendre Haïti de la présidence de Luis Abinader ?

Edwin Paraison :  Si nous comparons des aspects qui rapprochent le président Medina et le président Abinader avec Haïti et la communauté haïtienne en République dominicaine, la balance est favorable à ce dernier.  On peut citer trois : origine migratoire en raison de la provenance de ses grands-parents du Liban ; origine politique du Parti révolutionnaire dominicain (PRD) où il n’a jamais caché son admiration pour Peña Gomez ; implication dans l’entrepreunariat familial et personnel où la clientèle haïtienne est présente : tourisme, hautes études et exportations vers Haïti. Sur cette base l’on devrait s’attendre à une nouvelle approche des relations binationales susceptible de rompre avec ce modèle profondément contradictoire où des alliés électoraux du parti officiel sortant, depuis 1996, ont imposé un discours dénigrant sur Haïti et haineux contre la communauté haïtienne de la République dominicaine.  Dans ce contexte, il est difficile de comprendre malgré les diverses contributions de la diaspora haïtienne et les apports irréfutables d’Haïti à ce pays frère au cours de l’histoire, qu'il existe un réel blocage politique méconnaissant ces réalités. Le nouveau président sera-t-il capable de relever ce défi ? La réponse, on la connaitra dans quatre ans. Dans l’immédiat, il s’est engagé à collaborer au développement d’Haïti en sensibilisant les bailleurs de fonds internationaux.

Le Nouvelliste : Dans le passé, quels ont été les rapports du courant politique qui l’a conduit au pouvoir avec Haïti ?

Edwin Paraison :  Dans le cas du PRD historique qui est son parti d’origine, les rapports avec Haïti se sont révélés très dynamiques à partir des années 70, la liaison étant particulièrement assurée à travers feu Peña Gomez qui maintenait des échanges constants avec des exilés ou dirigeants politiques haïtiens en République dominicaine ou en Europe.  Les fondateurs du Parti révolutionnaire moderne (PRM) sont en grande partie d’anciennes figures importantes du PRD qui ont toujours exprimé leur attachement à leur leader historique et de ce fait ont pris, comme Abinader d’ailleurs, une position critique face à l’arrêt 168-13 du tribunal constitutionnel de dénationalisation des Dominicains d’origine haïtienne. À cet égard, le PRM a présenté une politique générale dont le chapitre sur Haïti est largement correct, soulignant essentiellement la nécessité de la recherche d'un certain équilibre commercial.

Le Nouvelliste : Qu’attendent les Dominicains d’Haïti ?

Edwin Paraison :  Trois aspects préoccupent les Dominicains en rapport à Haïti : le manque de leadership qui empêche de remettre le pays sur de nouveaux rails ; la mauvaise gouvernance qui produit l’instabilité et l'insécurité qui poussent à l’émigration ; l’éclosion de gangs armés potentiellement dangereux pour la paix insulaire.

Le président élu a déjà demandé à la partie haïtienne d’essayer de contrôler la migration irrégulière. Évidemment, il y a aussi le dossier des 23 produits interdits d’importation par voie terrestre. Mais au-delà de ces aspects, les Dominicains, qui avaient, en grande majorité, célébré l’établissement de la démocratie en Haïti le 7 février 1991, souhaitent un nouveau réveil haïtien pour une vraie transformation économique et sociale de leur voisin.

Propos recueillis par Frantz Duval

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