Tueries, gangs, corruption, impunité… les Etats-Unis appellent les autorités à assumer leurs responsabilités

Les États-Unis, après la France et l’UE, ont mis sur le tapis les tueries perpétrées dans les quartiers populeux par des gangs armés. Considérés comme des alliés de l’administration Moïse, les Américains ont souligné les effets pervers de l’impunité et de la corruption dans une déclaration rendue publique le mercredi 5 août, sur le compte Twitter de l'ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince. 

Publié le 2020-08-05 | lenouvelliste.com

Les Etats-Unis ont exprimé une profonde préoccupation face aux pertes en vies humaines provoquées par les gangs dans des quartiers populeux de Port-au-Prince, encouragé le gouvernement à protéger les plus vulnérables, à lutter contre la prolifération des gangs et réitéré leur appel à la reddition de comptes, dans une déclaration rendue publique mercredi 5 août 2020.

« Les États-Unis sont profondément préoccupés par les pertes en vies humaines dans les communautés marginalisées du fait de la violence liée aux gangs », ont indiqué les Américains, qui disent avoir constaté que « les gangs armés violent systématiquement les droits humains des habitants de communautés telles que Cité Soleil, La Saline, Bel-Air, Martissant et Village-de-Dieu ».

« Les États-Unis encouragent le gouvernement haïtien à protéger ses citoyens les plus vulnérables en luttant contre la prolifération des gangs et en tenant les auteurs de violence et leurs complices responsables », lit-on dans cette déclaration. « La violence, la corruption et l’impunité ont entravé les objectifs de développement d’Haïti et les aspirations du peuple haïtien à une vie meilleure pendant bien trop longtemps », ont indiqué les Américains.

« Les États-Unis continuent à lancer un appel à la reddition de comptes pour les cas de violation de droits humains et de corruption. Et nous réitérons la nécessité pour le gouvernement d’Haïti d’enquêter sur ces cas et de poursuivre les responsables de ces actes de violence liée aux gangs », lit-on dans cette déclaration ayant fait écho des attentes vis-à-vis de la PNH et de ses contraintes budgétaires.

« La Police nationale d’Haïti (PNH) continue à faire face à des pressions opérationnelles croissantes et à des contraintes d’ordre budgétaire. Les États-Unis demeurent engagés à travailler avec la PNH pour renforcer sa capacité à répondre aux défis sécuritaires qui augmentent », ont indiqué les Américains, qui ont souligné que « sans un financement approprié et suffisant, la PNH ne peut pas remplir sa mission de sécurité publique visant à protéger les citoyens ». « En outre, les États-Unis continuent non seulement à fournir une assistance pour promouvoir le développement d’un secteur judiciaire indépendant, crédible et efficace, mais aussi à favoriser la consolidation de l’État de droit en Haïti », selon cette déclaration.

Multiples contextes…

La déclaration de l’ambassade des Etats-Unis intervient en pleine recrudescence de l’insécurité. Parmi les victimes récentes des gangs armés, on compte deux nourrissons et une femme enceinte de sept mois. Les gangs, ces derniers temps, ont décidé de se fédérer, formant G 9 An Fanmi ak Alye. Dans ce regroupement de gangs figure Jimmy Chérizier (Barbecue), recherché par la police pour son implication présumée dans le massacre de La Saline en novembre 2018.

Entre-temps, l’instruction traine en longueur en raison de la récusation du juge d’instruction Chavannes Etienne. Deux personnalités du pouvoir Tèt Kale, l’ex-délégué de l’Ouest et ex-directeur du MICT, respectivement Joseph Duplan et Fednel Monchéry, avaient fait l’objet d’une mesure d’interdiction de quitter le pays.

Le magistrat, dans une correspondance au directeur de l’Immigration et de l’Émigration, 22 juillet 2019, avait indiqué avoir pris cette décision en considérant l’information préparatoire ouverte et menée sur des faits d’association de malfaiteurs, assassinat, tentative d’assassinat, incendie, vol à main armée et évasion perpétrés dans la nuit du 12 au 13 novembre, et à la demande de la DCPJ, a émis des mandats contre ces deux personnalités.

La déclaration des États-Unis, qui souligne les contraintes budgétaires de la PNH, intervient moins de 24 heures après le constat  du Premier ministre Joseph Jouthe, chef du CSPN, de l’incapacité de la police à répondre à sa mission. « Je suis très offusqué et aussi indigné de l’incapacité de la police nationale à répondre à sa mission qui est "Protéger et servir" face à une population qui ne réclame pas beaucoup », avait confié le chef du gouvernement au journal Le Nouvelliste, mardi 4 août 2020.».                    

« Je réalise que malgré l'acquisition des blindés, la performance de la PNH ne s'est pas améliorée », a tranché le chef du CSPN avant d’enfoncer : « … J’admets aussi que les machines ne peuvent remplacer le professionnalisme, le savoir-faire et la volonté des agents pour combattre ce fléau qui ne fait que durer malgré tous les efforts consentis par le gouvernement. »

La déclaration des États-Unis sur la reddition de comptes et la lutte contre la corruption intervient aussi à un moment où les appels se multiplient pour que la CSC/CA publie le dernier rapport sur la gestion du fonds PetroCaribe et la tenue d’une instruction judiciaire affranchie de tout soupçon. Le juge d’instruction en charge du dossier, Ramoncite Accimé, souvent critiqué, ne devrait plus poser des actes d’instruction dans ce dossier, ont dénoncé des militants de défense des droits humains, dont le responsable du RNDDH, Pierre Espérance.

Les mises en garde de la France et de l’UE

La déclaration des États-Unis, considérés comme un allié du président Moïse, pousse quelque peu dans les cordes cette administration. Avant cette déclaration des Américains, l’ambassadeur de France, José Gomez, le 14 juillet dernier, avait indiqué que la Covid-19 « n’est pas, hélas, le seul fléau qui frappe le peuple haïtien ». « Nous déplorons profondément que les quartiers populaires de Port-au-Prince subissent les attaques sanglantes des gangs, que leurs habitants vivent souvent dans la terreur et soient contraints de quitter leur domicile pour fuir la violence. Ces quartiers et leurs habitants ont le droit à la paix et à la sécurité. Les meurtriers et les bandits doivent être traduits en justice. Ces organisations criminelles font peser un risque majeur sur la démocratie haïtienne », avait indiqué le diplomate français.

«Le respect des droits de l’homme et de la démocratie fait partie de notre ADN », avait répondu l’ambassadeur de l’Union européenne (UE) en Haïti, Sylvie Tabesse, interrogée le 17 juillet dernier sur les exactions et tueries perpétrées par des gangs armés qui se sont fédérés. « Il est important que les enquêtes aient lieu, que les présumés coupables soient jugés et condamnés s’ils sont coupables », avait-elle indiqué.

« Nous avons aussi des conditions liées à l’État de droit et à la démocratie en général pour appuyer un gouvernement. Et là nous sommes dans une situation qui n’est pas satisfaisante et qui demande à être réglée », avait souligné l’ambassadeur de l’UE en Haïti, Sylvie Tabesse.

Maxine Waters avait tiré la sonnette d’alarme…

La congresswoman démocrate Maxine Waters avait, dans une correspondance en date du 28 mai 2020, appelé l’ambassadeur des Etats-Unis en Haïti, Michele B. Sison, à ne pas laisser Haïti sombrer dans le chaos et la violence. « Je vous écris pour vous encourager à utiliser votre grande connaissance et expérience en Haïti pour empêcher que le pays s’enlise dans la spirale du chaos et de la violence », a écrit la congresswoman Waters.

« Les Etats-Unis ne peuvent pas avoir de bonnes relations avec les pays qui ne respectent pas le règne du droit et les dispositions internationales en matière des droits humains, avait indiqué Maxine Waters. Vos connaissances sur Haïti et votre longue carrière de diplomate à travers le monde vous placent en bonne position pour promouvoir le respect du règne du droit et les droits de l’homme », a poursuivi Maxine Waters, ajoutant que l’ambassadeur Sison est bien consciente des récents événements troublants en Haïti.

Maxine Waters a souligné que sa correspondance survient en réponse à des « rapports » indiquant que le chef d’un escadron de la mort, Jimmy Chérizier, alias Barbecue, a perpétré des attaques violentes contre des habitants de quartiers pauvres de Port-au-Prince avec le support de la PNH. « Je suis particulièrement dérangée par des rapports indiquant que le chef d’un escadron de la mort, Jimmy Chérizier, alias Barbecue, accompagné de trois véhicules de transport de personnel de la Police nationale d’Haïti, a envahi Cité Soleil mardi, incendié des maisons et tué des gens. Cette violente attaque rapportée suit celles perpétrées dans des quartiers pauvres de Tokyo, Delmas et de Pont-Rouge ces derniers jours au cours desquelles des policiers alliés de Chérizier sont restés impassibles alors que des maisons étaient incendiées et des personnes tuées », a poursuivi Maxine Waters dans sa lettre, soulignant que « si ces rapports sont vrais, cela représenterait une escalade outrageuse et épouvantable des violences politiquement motivées contre le peuple haïtien ».

Roberson Alphonse



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