Vers 125 gourdes pour un dollar

Publié le 2020-07-30 | Le Nouvelliste

La Banque de la République d’Haïti (BRH) a annoncé le jeudi 30 juillet que la mesure de restriction sur la circulation des dollars reçus de l’étranger à partir des maisons de transfert qui devait entrer en vigueur le 3 août est reportée au 1er octobre 2020. De plus, la circulaire 114-1 sera modifiée sans que l’on sache pour l’instant ce que cela impliquera comme changement. 

C’est la deuxième fois que la BRH se voit obligée de repousser cette mesure qui, si elle favorisera une formalisation des transactions, risque de défavoriser les plus pauvres, ceux qui reçoivent les transferts de parents de la diaspora. 

En interdisant le versement des transferts en dollars et en obligeant les bénéficiaires à recevoir les fonds en dollars sur un compte en banque, la mesure restreignait la liberté sur la détention de dollars en cash et pouvait provoquer des manques à gagner sur le change pour les petits porteurs.

Annoncée une première fois le 19 juin 2020 pour entrer en application le 24 juin, cette mesure avait été reportée le 23 juin.

Nous sommes à deux rétropédalages de la banque des Banques sur le change, sujet sensible.

La BRH surveille le change comme du lait sur un feu ardent et dispose de peu de moyens pour intervenir. Depuis le 19 juin, la mesure qui devait renforcer la gourde a eu l’effet inverse, même si certains estiment qu’elle a pu ralentir la chute de la monnaie nationale.

Dans les principales banques du pays, le dollar américain a franchi la barre des 120 gourdes pour un billet vert alors que le 19 juin dernier il valait 110 gourdes. Les acheteurs de la devise américaine, pour les montants importants, paient jusqu’à 123 gourdes le dollar ces derniers jours. 

La tendance du dollar fort se poursuit. Elle n’a jamais cessé depuis mars 2018 quand le gouvernement de Jack Guy Lafontant a tenté de faire la dédollarisation sans concertation et sans avoir de réserves solides pour financer la demande de la monnaie refuge et monnaie des transactions commerciales dans le pays.

Pendant la même période, les apports de la communauté internationale se sont réduits, le nombre de visiteurs venus de l’étranger a baissé, les dépenses du gouvernement ont augmenté pendant que les rentrées suivaient la direction inverse.

Trois gros acteurs jouent chaque jour contre une gourde forte. 

D’abord ceux qui reçoivent des transferts de l’étranger qui savent tous qu’attendre un jour, une semaine ou un mois plus tard ne peut que leur donner accès à plus de gourdes pour leurs dollars. 

Chaque petit porteur gagne au change.

Le gouvernement haïtien, qui fait son beurre sur les bordereaux de douane libellés en gourdes pour des marchandises importées en dollars, augmente mécaniquement ses revenus même quand les importations diminuent. Le taux de change compense le volume pour un État dont la principale charge est constituée des salaires fixes en gourdes. 

L’État haïtien gagne au change. 

Enfin, il y a tout le secteur informel, vrai maître du marché des changes. Il se comporte comme tous les grands détenteurs de devises – ONG ou industries de la sous-traitance et autres exportateurs-; il attend pour vendre au plus cher, au plus offrant ses dollars.

Chaque acteur informel, qui échappe au contrôle de la BRH et de la Direction générale des impôts (DGI), gagne au change sur le change.

La mécanique de nos mésaventures avec le change est imparable. 

L’État devient de moins en moins solvable, de plus en plus dépensier, dispose de moins en moins de réserves en devises et utilise de plus en plus toutes les facettes de tous les types de déficits possibles pour survivre. Haïti, dans la configuration actuelle, va vivre les paliers du change pour satisfaire l’appétit de ses dirigeants tout en étouffant ses citoyens, les plus vulnérables d’abord, tous les autres ensuite.

Nous sommes en route pour un dollar à 125 gourdes... en attendant pire.

Frantz Duval
Auteur
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