Quand la Covid-19 rend amnésique tout un peuple

Publié le 2020-07-28 | Le Nouvelliste

Souffrez que nous débutions cette réflexion en reportant cet article très instructif que Peter Pollard, professeur à l’Australian Rivers Institute de l’Université Griffith, a publié au Forum économique mondial.

Le mot « virus » fait régner la terreur dans le cœur de la plupart des gens. Il évoque des images de grippes, de sida, de fièvre jaune ou d’ébola. Bien sûr, nous devons nous inquiéter de ces virus : ils apportent la maladie et parfois la mort dans d’atroces douleurs.

Mais les vingt et un types de virus qui font des ravages dans le corps humain représentent une infirme fraction des cent millions de familles de virus sur la terre. La plupart d’entre eux sont vitaux pour notre organisme […].

Le plus étonnant, c’est qu’il existe un si grand nombre de ces « gentils » virus. Un lac ou une rivière peut facilement en produire cent millions par millilitre. Plus de quatre fois la population de l’Australie, concentrée dans un quart de cuillère de café ! […] Les virus ne sont pas des organismes vivants. Ce ne sont que des morceaux de matériel génétique (ADN ou ARN) recouverts de protéines, et qui se comportent comme des parasites. Ils s’attachent à leur cellule cible (l’hôte), injectent leur matériel génétique et se reproduisent en utilisant les voies métaboliques des cellules hôtes […] Puis les nouveaux virus sortent de la cellule et la cellule se dissout par lyse, libérant des centaines de virus. […]

C’est la combinaison d’une forte croissance bactérienne et d’une infection virale qui permet aux écosystèmes de continuer à fonctionner. […] Les virus sont donc un élément essentiel du recyclage des nutriments inorganiques. Ainsi, bien qu’ils soient minuscules et semblent insignifiants, les virus jouent en fait un rôle essentiel au niveau mondial, dans le recyclage des nutriments à travers les réseaux alimentaires. Nous commençons tout juste à mesurer toute l’étendue de leur impact positif sur notre survie.(Peter Pollard : 2015).

Dans cette même veine, Marilyn Roossinck, une écologiste de l’Université d’État de Pennsylvanie, spécialisée dans la virologie, affirme que les virus sont essentiels à la vie et estime qu’au maximum 1% d’entre eux sont pathogènes, c’est-à-dire nuisibles à leur hôte.

Dans l’ensemble, ils sont donc bénéfiques. Une petite proportion d’entre eux, comme le Covid-19[1], est nocive pour l’homme. La Covid-19 fait partie d’une grande famille de coronavirus responsables du rhume, de la grippe, de la pneumonie et d’autres maladies respiratoires.

Covid-19 ! Ce mot se trouve sur presque toutes les lèvres. Riches et pauvres, noirs et blancs, patrons et ouvriers, membres du clergé et laïcs, croyants et athées, profanes et scientifiques, jeunes et vieux, etc. Tout le monde en parle.Depuis maintenant plusieurs mois, le coronavirus occupe une place prépondérante dans l’espace médiatique. Toutes les presses d’Haïti et du monde entier traitent des sujets y relatifs. Bref, l’espace médiatique en est saturé !

La crise sanitaire de dimension planétaire que représente la Covid-19 hante tous les esprits. On ne cesse de répéter le caractère inédit de cette crise. Pourtant,La peste de Justinien, dite aussi pestis inguinaria ou pestis glandularia en latin, a sévi à partir de 541 jusqu'en 767, dans tout le Bassin méditerranéen, avec un épisode paroxysmique jusqu'en 592 et a causé la mort de 25 000 000 de personnes ; la peste noire ou mort noire, ayant sévi au Moyen Âge, au milieu du XIVe  siècle (1346-1353)a touché l'Eurasie, l'Afrique du Nord et peut-être l'Afrique subsaharienne et a tué entre 75 et 200 000000 de personnes ; la pandémie grippale de 1918, dite «grippe espagnole », qui s'est répandue de 1918 à 1919 a fait entre 50 et 100 000 000 de morts.

De plus, il y a plus grave que la Covid-19 à travers le monde. À titre d’exemple, depuis des décennies, 9 000 000 d’êtres humains, dont 3 000 000 enfants, meurent de malnutrition chaque année.Qu’y a-t-il de si inédit dans la crise sanitaire actuelle ?

Cette pertinente question renvoie, entre autres, au rôle des médias dans l’amplification sociale[2] des risques que représente la propagation de la Covid-19 dans le monde entier. Les médias participent à la gestion des risques liés à la Covid-19 à deux niveaux : un premier concernant la maladie en tant que telle qu’il faut contrôler pour éviter sa propagation et un second lié aux risques secondaires de type sociaux et économiques. Ces derniers sont d’un second ordre à gérer et seront liés à la perception du risque d’épidémie par le grand public. L’amplification des conséquences sociales et économiques de la pandémie est fonction de l’importance de la perception des risques liés à cette dernière[3].

Ces crises sanitaires plus haut évoquées, contrairement au coronavirus, sont racontées de manière extérieure, a posteriori. De surcroît, l’écho médiatique était soit inexistant ou soit peu important. Aujourd’hui, il est indubitablement admis que les médias – sociaux ou traditionnels –occupent une place prépondérante dans le quotidien de l’homme post-moderne. En fait, ils facilitent la circulation - en temps réel -de l’information d’un bout du monde à un autre. Pour Jean-Paul Desgoutte, le média est un support ou un canal qui transporte un message. Il apporte donc sa contribution à un processus de diffusion ou d'échange de signification. Il joue un rôle ou une fonction dans le bon déroulement de ce processus. Si le média n'influe pas sur le contenu informatif du message qu'il transporte (pas plus que le tuyau n'influe en principe sur la nature du liquide qu'il achemine), il lui impose en revanche un formatage ou un emballage qui détermine l'interprétation qu'en fait le récepteur.

Cela est devenu un secret de polichinelle que les grandes presses internationales portent le discours du centre, et que ce discours influence celui des presses de la périphérie. C’est dans ce contexte-là que des dirigeants de petits pays, dans la logique de la jacquotterie internationale, portent – consciemment ou inconsciemment - un discours sur une pandémie dont ils ne maitrisent pas les contours et pourtours et pour laquelle le vocabulaire du Nord dévasté est imposé au Sud faiblement touché, et que ce discours, dans bon nombre de cas, est naïvement relayé par les presses locales.

En effet, les informations véhiculées au grand public, dans le contexte de gestion de la Covid-19, avec tout l’affolement médiatique qui s’y rattache, ont un effet amnésique sur des populations du monde, les rendant ainsi oublieuses des problèmes réels qui les tracassaient avant l’éclatement de la pandémie. Et Haïti n’est pas exempt de cette ahurissante réalité.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que les évidences scientifiques montrent qu’il y aura des séismes majeurs dans le futur à l’échelle de quelques dizaines ou de la centaine d’années. Pour la simple et bonne raison que chacun des siècles passés a été marqué par au moins un séisme majeur en Haïti : destruction de Port-au-Prince en 1751 et 1771, destruction de Cap-Haïtien en 1842, séismes de 1887 et 1904 dans le nord du pays avec dégâts majeurs à Port-de-Paix et Cap Haïtien, séisme de 1946 dans le nord-est de la République Dominicaine accompagné d’un tsunami dans la région de Nagua.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que 301 petites secousses ont été enregistrées sur le territoire national au cours de l’année 2019. 42% d’entre elles survenaient dans la mer. Elles auraient pu provoquer, suivant les propos du directeur du bureau des mines et del’énergie, des tsunamis si leurs magnitudes étaient supérieures à 6.5 et leurs profondeurs moins de 50 kilomètres. Eu égard aux données disponibles et à l’appréciation sur la sismicité locale, le contrôle des constructions et l’éducation de la population devraient constituer des signaux forts visant à réduire la vulnérabilité de la population face au pouvoir dévastateur des séismes majeurs.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que la saison des ouragans 2020 qui a débuté le 1er juin sur l'Océan Atlantique Nord, le Golfe du Mexique et le Bassin Caribéen et qui prendra fin le 30 novembre prochain, devrait être plus active que la normale sur le bassin atlantique, selon les prévisions de l’équipe du Projet de météorologie tropicale de l'Université d'État du Colorado (CSU). Le pays doit s’attendre pour cette saison à 16 tempêtes nommées (rafales supérieures à 100 km/h ou plus), 8 ouragans et 4 ouragans majeurs (catégorie 3 ou supérieure avec des vents de plus de 180 km/h sur l'échelle de vent d'ouragan Saffir-Simpson).

Le pays est en mode Covid-19, tandis que sa situation environnementale est alarmante, ce qui fait présager un désastre écologique sans précédent.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que nous sommes en proie à un banditisme protéiforme et que les groupes armés entrent dans un processus de normalisation de leurs activités illicites partout à travers le pays.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que cette avalanche de décrets pris par l’exécutif ces derniers jours tombent automatiquement dans son patrimoine juridique et qu’ils s’imposeront erga omnes, avec toutes les conséquences fâcheuses qui en découleront.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que l’année 2021 marquera un imbroglio institutionnel sans précédent dans son histoire politique : confusion constitutionnelle autour du terme du mandat présidentiel; impossibilité de rentrée de la 51e législature, etc.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que la monnaie nationale, face aux pressions provoquées du dollar américain, est « Zòrèybourikicisée ».

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que les masses sont clochardisées et la classe moyenne paupérisée.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que nous oublions que des quartiers sont plongés dans une obscurité opaque et que d’autres ne reçoivent que deux (2) à trois (3) heures d’électricité chaque quinze (15) jours.

Le pays est en mode Covid-19, tandis que les chrétiens oublient que les décrets et les projets de décrets à caractère libéral pris par l’exécutif entraveront la mission de l’église de Jésus-Christ sur ce coin de terre, etc.

J’ose croire que cette amnésie rétrograde n’est pas irréversible, et que des implants pour restaurer les souvenirs sont en cours de préparation par les élites savantes de ce pays. Sinon, nous nous réveillerons tous un bon matin dans un état d’amnésie définitive pour laquelle aucun remède ne sera efficace. Comprenne qui pourra !

Samuel GERMAIN

Chargé de cours d’Introduction au Droit et de Philosophie du Droit dans les Universités

germainsamuel17@gmail.com

Références

LENNOX, John. 2020. Coronavirus : Où est Dieu ? Marpent : BLF Éditions.

LITS, Grégoire. Coronavirus : les médias en font-ils trop ?https://uclouvain.be/fr/decouvrir/coronavirus-les-medias-en-font-ils-trop.html(consulté le 12-06-2020)

POLLARD, Peter. « Are virus actually vital for existence? » [Les virus sont-ils vitaux pour notre existence ?], World Economic Forum, article du 3 novembre 2015. Disponible en ligne. URL : https://www.weforum.org/agend/2015/11/are-virus-actually-vital-for-our-existence (in John LENNOX).

[1].  C’est l’auteur qui masculinise.

[2]. La théorie de l’amplification sociale des risques montre que certains risques (tel que le risque d’épidémie de coronavirus) sont susceptibles de connaître un phénomène d’amplification (ils seront perçus comme plus important que ce que suggèrent les modèles scientifiques) en fonction de leur traitement médiatique.

[3].  https://uclouvain.be/fr/decouvrir/coronavirus-les-medias-en-font-ils-trop.html, article rédigé parGrégoire Lits et consulté le 12-06-2020.

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