Mimola / Roman

Un tableau ethnographique de Saut-d’Eau d'Antoine Innocent

« J’aime Mimola, parce que la charmante œuvre est d’une couleur locale très nette et constitue à mes yeux une ébauche hardie et une heureuse promesse », avait écrit Massillon Coicou pour saluer le roman qu’Antoine Innocent avait publié, à l’âge de 33 ans, dans le journal Le Soir auquel il était attaché en tant que journaliste, sous la forme de feuilleton en 1906. Le fondateur de l’Oeuvre, association littéraire et théâtrale, dont l’auteur de « Mimola » était membre, ne pouvait pas si bien rendre hommage à un talent qui interpréta durant des années ses pièces dans les registres du drame et de la poésie avec brio. 

Publié le 2020-07-28 | Le Nouvelliste

En ce mois de juillet 2020 qui draine des pèlerins de partout à travers Haïti, même en ce temps de coronavirus, « Mimola », le seul roman écrit et publié par Antoine Innocent, mérite d’être visité pour avoir une idée de Saut-d’Eau au printemps du siècle dernier. Un regard sur ce haut lieu de pèlerinage, dans le Plateau central, vaut le détour d’une promenade littéraire pour avoir une vue sur un sujet intéressant, une écriture, un matériau littéraire digne d’un indigéniste avant la lettre. 

Antoine innocent cet auteur, qui a, le premier, aiguillé le roman haïtien sur les rails du monde rural et paysan ainsi que sur les valeurs et les croyances du peuple, est né à Port-au-Prince en 1873. Il est mort le 13 avril 1960, à l’âge de 87 ans. Cet écrivain journaliste qui a collaboré à la Ronde littéraire, Jeune Haïti, Le Soir, a connu l’exil dans ces temps troublés où la plume se substitue en un tour de main au fusil; il va connaître le pain amer de l’exil, suite à l’affrontement d’Anténor Firmin, candidat à la présidence, qui résistera vaillamment aux militaires conduit par Tonton Nò. On était en 1908, il venait à peine de s’éclore dans le paysage de la fiction littéraire quand il a livré au monde « Mimola ». 

Antoine innocent publie « Mimola ou l’histoire d’une cassette (Petit tableau de mœurs locales) », à 33 ans. Deux ans plus tard, Massillon Coicou tomba, aux côtés de ses deux frères Horace et Pierre-Louis et une vingtaine d’autres, sous les balles assassines des sbires du président Nord Alexis devant les murs extérieurs du cimetière de Port-au-Prince. Firministe comme son maître à penser, Innocent respirait les idées de l’écrivain, poète et homme politique avec toute la fougue de sa jeunesse dans le même climat intellectuel bouillonnant de sentiments patriotiques. La mort de Coicou, le fondateur de l’Oeuvre, la perte de cet intellectuel qui incarne l’esprit de résistance face à la montée des antipatriotes, a figé et tétanisé à jamais le jeune écrivain et comédien dans son élan de création. Innocent ne s’en est jamais remis de ce traumatisme. 

La mort de Coicou, cet ami fusillé, sans passer devant un juge, fut vécu comme un drame pour la société. Notons qu’Innocent a été l’interprète principal des drames de notre barde national. Durant des années, la voix du comédien a donné corps et vie aux textes : Liberté (théâtre, 1894), Toussaint au Fort-de-Joux (drame, 1896), L'Empereur Dessalines, drame en deux actes en vers (théâtre, 1896). L’exécution sommaire des firmistes dans la nuit du 14 au 15 mars 1908 eut un effet dévastateur dans la vie de cet être sensible que fut Innocent. Il a traîné cette mort comme un tombeau ambulant. Si, pour certains écrivains comme Dany Laferrière, la mort de Gasner Ramond, son ami journaliste, a servi de carburant dans le moteur de l’imaginaire de l’écrivain, celle de Massillon Coicou a immolé toute la sève de l’imaginaire de l’auteur de  « Mimola » sur l’autel de la littérature.

1906 – 1960: 54 années se sont écoulées dans le fleuve du temps. 54 ans d’effacement dans l’univers de la création artistique. Quel dommage! La cruauté politique a écrasé un talent dans sa fleur. Que d’œuvres au parfum de « Mimola » Antoine Innocent aurait pu donner à Haïti! C’est bien malheureux qu’Innocent n’ait jamais repris la plume pour écrire d’autres textes littéraires. De retour en Haïti, il s’est consacré à son chair de professeur au lycée Alexandre Pétion. Par la suite, il est devenu secrétaire à la Chambre du Sénat.  

Rendons-nous à Saut-d’Eau au tout début du siècle dernier. Découvrons Ville-Bonheur dans toute sa fraîcheur éternelle, à travers les yeux du rédacteur du journal Le Soir, dans un reportage vivant qui place le lecteur au cœur de Saut-d’Eau. Découvrons aussi dans ce haut lieu de pèlerinage, un peintre, un tableau ethnographique de nos croyances religieuses qui ne laissera pas indifférent un Jean Price-Mars.

Tableau de Saut-d’Eau

« Assise, agenouillée ou debout à l’ombre des palmes, une foule innombrable est là dans un pêle-mêle indescriptible. C’est le rendez-vous des pénitents et pénitentes. C’est la terre du bonheur, de la guérison, la ruche où bourdonne tout un essaim de misères, de souffrances, et de maux de toutes sortes. Sourds, muets, aveugles, paralytiques, épileptiques, ulcéreux, cancéreux, scrofuleux, lépreux, culs-de-jatte, perclus, manchots, ankylosés, hydropiques, goîtreux, que sais-je encore! sont jetés là comme des épaves sordides d’un naufrage. – on y trouve toute la gamme des misères humaines. Ici, un fichu Noir cache une large plaie purulente à la place de la figure, là des crânes tondus par l’eczéma, des chairs vivantes en putréfaction. Ce sont des lamentations, des plaintes, des prières qui montent en un wenwen formidable, et prolongé vers ces branches qui semblent écouter plutôt la chanson amoureuse de la brise caressant leurs longues tresses. Les cantiques se multiplient, s’entrecroisent, chaque groupe chante un air différent, toutes les notes se confondent, et les scènes de manger-les-âmes se répètent à n’en plus finir. Des cercles se forment : une femme ou un homme est au milieu, qui titube, s’épuise en contorsions de visage et de corps, baragouine un jargon mystérieux, fait des prédications néfastes, annonce la disette, la peste, la fin du monde.

Ces hallucinés se prétendent être Saint-Jean, Ste-Philomène, Vierge-des-Miracles, etc…

En présence de ces drames d’un autre genre, on ne peut vraiment se défendre d’un sentiment de profonde piété pour ces misérables qui réclament leur pitance de la Vierge. Si elle pouvait descendre de là haut au milieu de cette foule affamée de guérison, d’aisance, de fortune, de bonheur, de félicité terrestre, quel martyre n’eut-elle pas à subir ? Chacun voudrait prendre un lambeau de sa robe ensanglantée, poussant plus loin son cannibalisme inconscient, chacun voudrait trouver dans un morceau de cette chair pure et chaste, sanctifiée par la maternité divine, sa nourriture sacrée.

Pauvres âmes malades, pauvres débris humains ! Si c’était en vain que vous gémissez ! Si la Miraculeuse nichée au haut des palmes restait impuissante ou tout au moins indifférente à vos plaintes, à vos accents ! N’est-ce pas que votre foi ne serait pas ébranlée ? N’est-ce pas que vous reviendriez l’année prochaine avec la même ferveur, le même zèle, vous disant : « Oh ! que la souffrance se berce facilement d’espoir ! – que ce n’était pas votre tour, et que la Vierge ne saurait prodiguer ses bienfaits à tous ses fils à la fois.»

16 juillet. La petite cloche carillonne allègrement, saluant le retour de la date sainte. Le quartier a pris son air de fête. Les soldats du 10e régiment sont sur pied sous leur uniforme flambant neuf. Les tambours battent aux champs : c’est le cortège du commandant de l’arrondissement qui se rend à l’église.

La ruelle conduisant à la chapelle est obstruée, on ne marche plus, on grouille. Le petit temple lui-même est sur le point d’éclater. On se presse aux portes, on se bouscule. Chaque femme tient sur le bras un paquet de feuillage. C’est un amalgame de robes de brabant, de mouchoirs bleus, de chapeau de paille à larges bords.

Enfin la procession s’ébranle. Le bedeau affublé d’une misérable soutane qui ne lui va jusqu’au genoux, ouvre la marche, tenant haut la croix. Le prêtre, les enfants de chœur et les chantres entonnent l’« Ora pro nobis ».

La niche de la Vierge richement ornée, portée à bras sur un brancard, est au milieu. Cette foule compacte fait l’effet d’un troupeau de brebis. Des milliers de voix chantent des airs différents : Grâce Marie grâce ! Palmiste sacré, Vierge de Saut-d’Eau, Vierge des Miracles, Vierge immaculée sont autant de cantiques en l’honneur de la Miraculeuse. Les clairons, marchant sur les deux flancs, mêlent leurs notes discordantes à ce charivari. De distance en distance s’élevaient au-dessus des têtes tous les paquets de feuillage qu’on agitait convulsivement, et toutes les voix criaient ensemble : Miracle ! Miracle !

Après la célébration de la messe, les réjouissances commençaient. Les bastringues, laissant entendre leurs notes lubriques, faisaient rage. Toute la jeunesse mirebalaisienne qui était venue, le matin même, assister à cette solennité, s’en retournait chez elle, le chapeau de travers, les corsages en saillie, bien assisse sur des chevaux fringants, caracolant, piaffant, galopant. Dans une cour à côté, on voyait, placés par couples, les uns en face des autres, les villageois qui dansaient la contredanse sous la ramée.

Ce qui charme surtout ce jour-là, c’est l’entrain, cette satisfaction intime qu’on éprouve de se croire transporté dans un Éden, sur la terre des délices, du bonheur. On sent vraiment qu’on y passerait sa vie entière à boire cet air pur et vivifiant et à contempler les sites pittoresques qui attachent les regards. Et puis, comment ne pas prodiguer sa sympathie à la population si intéressante, si avenante, si hospitalière de Saut-d’Eau. »

Après avoir lu quelques extraits de « Mimola » d’Antoine innocent, le lecteur pourrait emprunter les mots de Massillon Coicou et dire après lui : « Je ne connais pas Saut-d’Eau, mais j’ai cru y aller en lisant Innocent (…) J’ai éprouvé, à lire tout cela quelque chose comme un charme nouveau. »

Duraciné Vaval, l’auteur d’« Histoire de la littérature haïtienne » qui avait préfacé le roman a écrit : « Mimola est une œuvre charmante, savoureuse même par endroits. On y trouve des descriptions précises, pittoresques. L’impétuosité du mouvement de la phrase est telle dans certaines pages qu’elle va jusqu’à l’éloquence. »

Mimola, jusqu'à présent, pour un roman paru au début du siècle dernier, a un beau destin et encore de longues années devant elle. À son compteur plusieurs rééditions : Imprimerie E. Malval, 1906; V. Valcin, 1935; Nendeln: Kraus Reprint, 1970; Fardin, 1981, 1999; Presses nationales d’Haïti: 2006. À la faveur de Livres en folie en 2018, les Éditions Fardin ont réédité « Mimola ou l’histoire d’une cassette (Petit tableau de mœurs locales)». En 2019, LEGS ÉDITION s'inscrit dans la tranche d'histoire à succès de Mimola.

Actuellement on peut lire le roman d'Antoine Innocent en format numérique dans l'univers 2.0. La classe pour Mimola!

Dieudonné Fardin, le coinvité d’honneur à Livres en Folie, en 2018, a écrit à la quatrième de couverture de la réédition du livre de l’auteur du tableau de Saut-d’Eau qui a accroché notre regard : « Innocent est l’un des premiers en littérature à explorer les nouveautés et les spécificités du phénomène vodou : un fait religieux dont l’auteur dégage les structures essentielles. Son œuvre marque un tournant dans l’histoire des mœurs et de la culture haïtiennes. Il annonce Jean Prince Mars, les Griots, Carl Brouard, Jacques Roumain, Pétion Savain, Jean-Baptiste Cinéas et tous les autres après lui feront du vodou et de la vie religieuse du peuple haïtien un thème privilégié. Antoine innocent est un précurseur. »

Antoine innocent, « Mimola ou l’histoire d’une cassette (Petit tableau de mœurs locales), roman, Éditions Fardin, 2018, Port-au-Prince.

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