Je suis noire et je n’ai pas à être fière !

Publié le 2020-07-08 | lenouvelliste.com

J'ai toujours tendance à demander pardon à la famille pour ce genre de publication pour ne pas avoir le sentiment de mordre la main qui m'a nourrie.
Le 17 mai dernier était la Journée mondiale de la lutte contre l'homophobie et la transphobie. Loin de ma famille, de mes ami.es en Haïti et contre l'insomnie, je bouquinais un peu quand je suis arrivée à me demander pourquoi dois-je avoir une quelconque aversion contre celui ou celle qui est différent.e de moi, peu importe la différence. Histoire de cohérence, par exemple : comment oserais-je soutenir en tant que Noire que la couleur de ma peau, si couleur peau il y a, ne me définit pas par rapport aux autres[1] si je me morfonds dans une attitude homophobe ? Le racisme et l'homophobie sont des spectres menaçants qui se retrouvent dans le même panier. Si par sa définition classique[2] le racisme est une idéologie postulant une hiérarchie des races, l'homosexualité, quant à elle, touche à tous les peuples, toutes les races, les Blancs et les Noirs.


Aujourd'hui des gens de toutes les couleurs, des gens qualifiés de blanc, noir, arabe et autres manifestent ou sont solidaires à une cause noble : la lutte contre le racisme en 2020. George Floyd, un Afro-américain tué le 25 mai 2020 par un policier blanc, est devenu un emblème aux Etats-Unis. Cela vient à nous rappeler que l’engrenage de la violence policière racisée dans un monde qui se perd dans ses idéologies, ses définitions et ses rêves vendus est continuellement en marche. Prenons comme cas de figure, l'affaire de George Floyd pour nous demander si elle amène à une constante historique.[3] L'écrivain Milan Kundera dans son ouvrage « L'insoutenable légèreté de l'être » citait le philosophe Nietzche qui « a mis bien des philosophes dans l’embarras : penser qu'un jour tout se répétera comme nous l'avons déjà vécu et que même cette répétition se répétera encore indéfiniment ! »[4] L'auteur questionne et qualifie l'expression de l'éternel retour nietzschéen comme étant un mythe loufoque. Sans se perdre dans cette opposition, l'affaire George Floyd a provoqué un tumulte de révolte. Le monde semble outré. Mais n'oublions pas, il faut accorder une place importante au comportement politique impuissant fondé sur l’agression[5] dans l’histoire des peuples…

Aujourd’hui, la société de contrôle peut nous être fatale si on se laisse domestiquer par la presse, la publicité, la télévision,[6] l’accès facile à l'Internet et la surconsommation, élément majeur découlant du capitalisme en place. Faux nivellement construit sur l’exploitation des humains, les rapports de force entre les peuples et les races se raffermissent de plus en plus au sein de la modernité du capitalisme. Comme l'écrit le philosophe allemand précité, Hartmut Rosa, dans son essai « Rendre le monde indisponible », « les gens sont toujours placés dans un monde, qu'ils "sont au monde" »[7], pour reprendre le phénoménologue français Maurice Merleau-Ponty cité par H.Rosa. Cette forme de présence dans le monde est plutôt l'idée selon laquelle « le type et le mode de notre être-en-relation dans le monde ne sont pas simplement déjà fixés par notre qualité d'êtres humains, mais qu'ils dépendent des conditions sociales et culturelles dans lesquelles nous entrons dans la socialisation. »[8] C'est un point de vue diffèrent de la position de l'homme dans le cosmos ou à celle de notre relation avec l'univers comme de nombreux philosophes abordent la présence de l’humain dans le monde.

Un tigre ne proclame pas sa tigritude

Je suis noire : je n’ai pas à être fière. Je n'ai pas choisi la couleur de ma peau et je n'ai pas à être fière d'être noire ! Il faut le comprendre dans l’acceptation des propos de l'écrivain nigérian Wole Soyinka[9] : « Un tigre ne proclame pas sa tigritude. » En réponse à la négritude[10], courant littéraire et politique créé pendant la période de l’entre-deux-guerres par des écrivains noirs[11], l’écrivain Wole Soyinka affirmait que le temps de la négritude est dépassé.[12] « Instrument culturel qui a été créé pour lutter contre le dénigrement de la culture africaine par l’Europe, la proclamation de la négritude est un outil qui doit être remis dans son contexte, dans son époque : les années 1930. Il faut le relier à la nature du colonialisme français. » Je suis noire. Qu'on le veuille ou pas. J'existe dans ce monde en tant que noire et les Blancs existent en tant que Blanc. Et ce regard sur la personne noire ou blanche est fortement influencé par les conditions sociales et culturelles que nous entrons dans la socialisation. C'est alors qu'intervient la modernité libérale à laquelle nous faisons face de nos jours.


Le racisme, l'exploitation des hommes et des femmes, comme la féministe Angela Davis le constatait en 1975, sont liés au système capitaliste et à la société de consommation que celui-ci crée comme sa source d'existence. Le philosophe H.Rosa qui nous présente le monde sous forme de « point d'agression » et avec un besoin d’expansion liée à la modernité, écrit dans son ouvrage, outre la peur, aucune formation sociale ne peut subsister à long terme sans cet élément propulseur, une force d’attraction positive : la promesse de l’extension de notre accès au monde. « (…) dans la conception que la modernité a d’elle-même, une idée extrêmement puissante s’est insinuée jusque dans les pores les plus fins de notre vie psychique et émotionnelle : l’idée selon laquelle la clé d’une vie bonne, meilleure réside dans l’extension de notre accès au monde. »[13]

Je suis noire : je n’ai pas à être fière. À mon avis, ce qu'il faut organiser, réorganiser, apprendre, réapprendre et accepter de nos jours c’est : la différence. La différence, au niveau basique : dans l'orientation sexuelle, au niveau des races, dans l'acceptation de soi et des autres. La différence, voire dans nos choix calculés et construits. Et il me semble qu'avec le capitalisme en place qui s'incarne dans nos cultures et institutions d'éducation, de formation et d'enseignement supérieur, ce n'est pas pour demain la victoire.

Nous ne sommes pas encouragés à aller vers ce qui ne nous ressemble pas. La famille, nos écoles et d'autres établissements qui participent à notre formation nous regroupent souvent dans une sphère de ressemblance sociale, économique et idéologique. Et à mon avis, nous intégrons le monde sous cette forme de point d'agression à tous ces niveaux sociaux. La question de la haine, de la race et de l'homophobie entre dans ce contexte-là : nous voulons atteindre, maîtriser, s'approprier et contrôler le monde. D'où les rapports de force entre les peuples évoqués dans ce texte.

Quant à mon dire je n'ai pas à être fière d'être noire, c'est avec l'idée d'un combat plus profond. C'est facile de crier noir et fier en tombant dans le colorisme. Maintes fois je constate que lorsqu'on prône l'image de la personne noire, on s'enlise à présenter effectivement des Noirs. Mais des Noirs avec les teints plus foncés. Et les autres ? Les grimeaux et grimelles comme on le dit si bien en créole haïtien pour les Noirs qui ont la peau plus claire. Je n'ai pas à être fière d'être noire. Je suis noire. Et je ne vois aucun Blanc assumer ou crier sa branchitude, alors on ne devrait laisser personne nous définir, nous qualifier et nous pousser à nous affirmer dans ce processus espiègle. Pour être honnête comme le disait la duchesse de Sussex, Meghan Markle[14], en s’exprimant sur les discriminations dont elle et sa mère ont été victimes en raison de la couleur de leur peau, votre race fait partie de ce qui vous définit.[15] Voilà pourquoi il faut remettre en cause de nos jours la diversité et l’ouverture d’esprit tant prêchées. Ce qu’il faut combattre également, c'est un système dangereux qui nous pourrit la vie en multipliant les oppressions et en créant les rapports de domination.
 

J'ai pris la liberté de penser. Et cette pensée, elle est faite de quelques possibilités de nuance dans un monde qui se perd dans ses définitions. Cette pensée, elle peut être dangereuse. Elle est acquise par la volonté inouïe d'une force sensible. Elle se réajuste et s'invente au quotidien. Cette pensée, elle est une fleur d'épine. Il faut l'apprivoiser et non la caresser dans le sens du poil. Cette pensée, elle se veut libre. Libre de mes limites. Libre de vos limites. Cette pensée, elle est aussi faite de quelques tristes illusions parce qu'elle s'incarne dans une fille qui aurait peut-être toute la vie devant elle pour tenter de rendre le monde indisponible, à moins que je ne doive le préciser : indisponibilité partielle?

L'idée de H.Rosa pour découvrir, en quelque sorte, le monde comme point d'agression et de résonance me semble très pertinente face aux circonstances actuelles souvent complexes et aux diverses interconnexions des oppressions à combattre. Le racisme, la phallocratie et la marginalisation des minorités sexuelles sont des exemples flagrants de formes de pression et de force coercitive à combattre.

Le silence n’est pas notre option en tant que peuples noirs. Nous savons que tous les droits acquis et les frontières repoussées ont été le long chemin de multiples luttes. Certainement, il nous faut des slogans pour nos manifestations virtuelles, réelles ou autres. C’est dans ce registre que  l’approche « Black Lives Matter »[16] me convient par rapport à l’expression « Noire et fière ». La fierté, ça ne se crie pas, elle se vit.

[1] La couleur de ma peau ne me définit pas au sens de formuler l’être intrinsèque que je suis, voire mes capacités physique, cognitive et autres.

[2] Définition classique pour ne pas nous positionner dans une perspective où le questionnement du racisme antiblanc que certains théoriciens stipulent qui n’existent pas pourrait devenir l’idée centrale de nos préoccupations.

[3] Il faut noter que la justification est que la théorie de l’histoire qui veut que l’histoire se répète est erronée. Un fait historique ne se répète pas du fait que les acteurs ont changé, le contexte a changé dans la production d’un fait historique. En revanche, un fait historique peut s’enraciner dans une tendance, une idéologie, dans une pensée. C’est le sens de la notion de constante.

[4] M.Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, p.11.

[5] Propos du philosophe allemand Hartmut Rosa tiré dans son essai : Rendre le monde indisponible, p. 8 et 9.
 

[6] Terre et ciel (1997) de Theodore Monod

[7] Op.cit., Rendre le monde indisponible, p.11.

[8] Ibid, p.12.

[9] Le premier Africain a obtenu le prix Nobel de littérature (1986).

[10] La pensée développée autour de la Négritude et du mouvement Panafricain est « un instrument culturel qui a été créé pour lutter contre le dénigrement de la culture africaine par l’Europe. C’est un outil qui doit être remis dans son contexte, dans son époque : les années 1930. Il faut le relier à la nature du colonialisme français. »

[11] Des écrivains comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas.

[12] Dans un entretien accordé à Pierre Cherruau, Responsable du service Afrique à Courrier international.

[13] Ibid,p.17 et 18.

[14] Dans une video datee de 2012 a rapporté Madame Le Figaro.fr

[15] Dans un article paru chez Madame Le Figaro.fr, le juin 2020.

[16] Un hastag utilisé sur les réseaux sociaux en 2013 qui devient tout un mouvement aujourd’hui. La vie des Noirs compte.



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