Interview / Partie II

Les cogitations de Dieulermesson Petit-Frère sur l'enseignement au temps de la covid 19

Au début de cette semaine, nos lecteurs ont lu la première partie de l’interview sur les cogitations de Dieulermesson Petit-Frère sur l'enseignement au temps de la Covid-19. Voici la deuxième partie de cette entrevue.

Publié le 2020-07-03 | lenouvelliste.com

L.N.: Définitivement enseigner en Haïti est un drame.

Dieulermesson Petit-Frère : Enseigner en Haïti a toujours été un drame. Personne ne l’a jamais compris ou plutôt n’a cherché à le comprendre – les décideurs en premier. Le drame, pour reprendre une phrase du roman « Le chant des blessures » de Sybille Claude, « c’est le quotidien des masses. Ces hommes et ces femmes sans lendemain que la vie piétine au quotidien ». C’est le cas des enseignants que tout le monde semble ignorer, alors que c’est sur eux que semble reposer tout le poids du système éducatif. Bien souvent, je me demande si les dirigeants de ce pays –alors ceux qui ont été sur les bancs de l’école bien entendu – (ceux qui sont nés et qui ont grandi ici) ont jamais pris le temps de porter un regard en arrière, sur leur passé, les chemins difficiles et tortueux qu’ils ont parcourus, enfin sur la situation (de misère et de honte) des professeurs qui les ont formés... Bref, ce n’est pas moi qui vais vous raconter l’histoire d’un cadre supérieur de la fonction publique dont la mère, institutrice de cours du soir, vit grâce à l’assistance des bonnes âmes charitables de son quartier.  

Le drame a toujours été sous nos yeux, a toujours failli nous crever les yeux, mais on n’y a jamais prêté attention en faisant semblant de ne pas voir, parce que ce n’est pas notre affaire, ce n’est pas à nous de nous en occuper (mais qui au juste ?). Toujours est-il qu’on fait semblant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes alors qu’on crève. On fait des simulacres. Nous sommes tous des Hellénus Caton qui cherchent des occasions pour tirer notre épingle du jeu en acceptant de nous associer même avec le diable. Et le pire dans tout cela, c’est que le drame, dans la majeure partie des cas, est imputable à nos intellectuels. Qui ne se souvient pas de ce jeune avocat, ce jeune économiste hier opposant à tel gouvernement et aujourd’hui qui profite du beurre et de l’argent du beurre de ce gouvernement ? Il y a dans « Thémistocle Epaminondas Labasterre » de Fréderic Marcelin un personnage du nom de Télémaque, rusé comme lui seul, homme dangereux et crapule, c’est la figure même de l’intellectuel haïtien. Ce dernier n’est autre qu’un faiseur de rois, d’apprenti-dictateur, il ne pense pas au collectif mais à son petit bien-être. En résumé, il nous suffit de (re)visiter toute la littérature du début du XXe siècle et même du XXIe siècle avec quelques romanciers contemporains pour comprendre que le drame que nous vivons aujourd’hui ne date pas d’hier.  

L.N.: La grande question : que faire pour que Haïti ne rate pas le train de l’information/de la formation à distance?

DPF : Ça, c’est une question très difficile à répondre. Mais il y a une chose que je peux vous dire. Écoutez, nous avons déjà raté pleins de grands rendez-vous dans l’histoire. L’un des plus récents rendez-vous que nous venons de manquer est la possibilité de construire un vrai pays, où il ferait vraiment bon vivre et habiter, avec les milliards de la Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH) et les milliards du fonds PetroCaribe qui ont été volatilisés après le tremblement de terre de janvier 2010. Si en 2015, on a raté les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), et qu’on est sur le point de rater les Objectifs de développement durable (ODD) prévus pour l’horizon de 2030, ce n’est pas cette histoire de formation/information à distance que l’on ne va pas rater. 

Haïti est un pays où l’on peut même rater sa vie. En clair, il n’y a rien qui soit impossible de rater ici. Il y a tellement de retards, tellement de manques à combler qu’il nous faudrait sûrement des millénaires pour nous rattraper. Tant que ce n'est pas la compétence, l’intelligence qui donnent le ton dans ce pays, pour répéter le professeur Lesly Manigat, autrement dit, tant qu’on continue à avoir des Monsieur Jourdain à la tête de nos institutions, nous raterons encore pendant longtemps plein de rendez-vous avec l’histoire. 

L.N.: Pour rester dans le chapitre de l’information à distance, nous savons que assez souvent vous êtes invité à Mount Holyoke College, aux États-Unis dans le cadre des cours de littérature francophone. Et là, votre connexion internet en Haïti ne vous cause pas de souci ou bien tout s’arrête aussi à Mount Holyoke College ?

DPF : Ma rencontre avec Mount Holyoke College remonte à dix ans. C’est sous l’instigation de mon amie et collègue Carolyn Shread (docteur en traduction, prof de langue et littérature) qu’en 2010 je suis allé là-bas, dans cette université pour femmes, la première d’ailleurs construite depuis 1837 à South Hadley dans l’Etat du Massachusetts. À l’époque, je devais faire des présentations sur la littérature haïtienne et intervenir dans des cours de FLE, et également à Smith College à Northampton. Depuis, c’est devenu un rendez-vous annuel. Tous les ans, au cours du mois de novembre, j’interviens à Mount Holyoke où j’ai fait la connaissance de Catherine Bloom, professeur de français à MHC et coauteure de « Contrastes », un manuel de français que j’ai utilisé dans le temps dans mes cours de langue et Nicole Vaget, professeure de langues, et de littérature, puis Samba Gadjigo, le chef de département de français et tant d’autres figures avec qui j’ai développé des affinités. 

En plus, des cours en présentiels, nous avions mis en place, Carolyn et moi, un système d’enseignement à distance via Skype/Zoom en vue de connecter nos classes et permettre à nos étudiants de pouvoir échanger/discuter sur certains sujets, des notions littéraires, de livres (Les Rapaces de Marie Chauvet), de figures haïtiennes telles Dany Laferrière, Yanick Lahens. Les expériences ont été enrichissantes et les résultants assez probants, car cela nous a permis de voir les réactions des étudiants de deux univers/milieux géographiques différents, souvent de niveaux linguistiques et n’ayant pas les mêmes référents culturels. D’où la nécessité pour nous de prendre de nouvelles dispositions et de prévoir de nouvelles approches d’enseignement-apprentissage mais que nous étions obligés de changer à chaque fois parce que les besoins et les réactions des étudiants diffèrent toujours sans même que nous nous y attendions. En 2015, nous avions arrêté avec l’expérience des cours par visioconférence, j’avais définitivement tourné le dos au secondaire.  

L’année dernière, au cours du semestre de 2019, Carolyn a commencé à enseigner un cours de littérature haïtienne. Quand j’ai été faire mon intervention en octobre, j’ai découvert un tout autre public –toujours hétérogène en matière de maitrise de la langue –mais très intéressé à cette littérature qui se crée, petit à petit, une petite place dans l’univers multiculturel de Mount Holyoke Holyoke. A vrai dire, nous ne faisons plus de cours à distance, mais récemment lors de la lecture de Kaiama Glover le 9 mars (Translation, Race, Desire : How French Men Love Africa), quoique c’est possible d’y assister via Zoom, je ne pouvais pas parce que non seulement la connexion Internet laissait à désirer, mais également je n’avais pas d’électricité.

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant



Réagir à cet article