Interview / Partie I

Les cogitations de Dieulermesson Petit-Frère sur l'enseignement au temps de la covid 19

Professeur d'analyse du discours à l'Université de Port-au-Prince, d'ateliers d'écriture journalistique et littéraire à l'Institut français en Haïti, Dieulermesson Petit-Frère est aux prises à de grandes difficultés pour assurer ses cours dans cet univers 2.0. Pour ce doctorant en Langue et Littérature françaises à la Faculté des Lettres, Langues et Sciences humaines de l’Université Paris Est-Créteil, ancien élève de l’École Normale Supérieure de Port-au-Prince, détenteur d’un Master 2 en Lettres de l’Université Clermont Auvergne et une maîtrise en Lettres, Langues et Communication de l’Université des Antilles et de la Guyane, Haïti est un pays difficile et compliqué. Même avant la Covid-19, il était difficile (voire impensable) d’entrer dans le monde digitalisé. Nous avons rencontré Petit-Frère en ce temps où le coronavirus a encore des années devant lui.

Publié le 2020-07-01 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste (L.N.): Un professeur se voit toujours, dans une salle de classe, chargé de transmettre des connaissances à ses étudiants. Vous avez la mission de les élever, de les voir prendre de la hauteur. L’épidémie du coronavirus vient tout chambarder en Haïti. Comment le professionnel qui enseigne vit-il ce drame?

Dieulermesson Petit-Frère : Alors, de manière classique, le professeur est toute personne dont le métier est d’enseigner une discipline dans un centre d’enseignement quelconque – qu’il soit scolaire, technique (dans ce cas on parlera d’enseignant) ou universitaire (ici on parle de professeur). À l’université ou à l’Académie, le titre renvoie à une personne qui enseigne et/ou fait de la recherche. Mais il faut dire que depuis le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, avec ce qu’on appelle aujourd’hui l’école numérique, la façon d’appréhender le métier d’enseignant ou de professeur a considérablement changé. Le professeur n’est plus uniquement cette personne se retrouvant dans une salle de classe avec ses étudiants ou ses apprenants, il peut, par la magie de l’Internet, être n’importe où dans le monde et dispenser ses cours, discuter et échanger avec ses étudiants. Il peut tout aussi grâce aux plateformes développées à cet effet, déposer ses cours et les étudiants peuvent y avoir accès sans problème. Ce qui fait que "enseigner" depuis un certain temps n’est plus une question de présence constante du professeur en salle de classe. 

D’où les pratiques ou les méthodes pédagogiques ont changé et les apprenants ont appris à développer un tout autre rapport avec le savoir. Ainsi, ils deviennent (plus) actifs ou indépendants et peuvent s’approprier le savoir et l’enseignant, lui, est devenu un guide et non ce « magister dixit » qu’on connait dans la méthode traditionnelle. Par exemple, avec la classe inversée (le flipped classroom), cette pratique pédagogique qui inverse la forme des activités d’apprentissage en classe et à la maison, qui n’est autre que le résultat d’une pédagogie active, l’apprenant est au centre de l’apprentissage. Il apprend (tout seul) son cours antérieurement et peut, en classe, s’adonner à des exercices d’applications sous la conduite de l’enseignant (pour l’élaboration de taches plus complexes). 

Toutefois, il est vrai que les nouvelles pratiques ou approches pédagogiques développées à l’ère de l’école numérique peuvent avoir toutes leurs limites, mais un fait est certain : la conception de l’école et/ou de l’enseignement-apprentissage à tout carrément changé. L’une des avancées principales de ces approches est l’apprentissage à travers la découverte, ce qui est susceptible de rendre l’apprenant autonome et à cultiver l’esprit d’ouverture. 

Avec la Covid-19, on serait tenté de dire, que les pratiques ont considérablement change puisqu’il faut s’adapter. L’accent est donc plutôt mis sur les cours en ligne (e-learning) qui se sont renforcées, puisque cela existait déjà dans les grandes universités et certaines écoles. En Haïti, avec tous les problèmes que nous avons déjà, la pandémie a tout chambardé, comme vous le mentionnez. Comment y faire face ? C’est la toute la question. 

Entrer l'enseignement dans le monde digitalisé, la grande affaire en Haïti

L.N.: Vous êtes professeur d'analyse du discours à l'Université de Port-au-Prince, d'ateliers d'écriture journalistique et littéraire à l'Institut français en Haïti. À l’ère d’un monde digitalisé, le professeur se lance-t-il désormais dans l’univers 2.0 pour assurer ses cours?

DPF : Ce serait irresponsable et méchant de ma part de vous dire tout carrément que je me suis lancé dans cet univers pour assurer des cours. D’ailleurs, je me demande si vos lecteurs allaient me croire. Vous savez, Haïti est un pays si difficile et si compliqué (certainement il l’a toujours été), mais il faut tout de même tenter de créer un minimum de conditions, quoique cela se révèle impossible parfois, pour sur-vivre. À chaque jour, il faut s’inventer des raisons de tenir et de rester parce qu’ici les jours passent mais ne se ressemblent jamais. On ne peut faire des projets quitte à ce qu’ils soient à court terme, car il vous faut gérer constamment le quotidien. Ce qui veut dire qu’il vous faut toujours un ou des plans secondaires. 

Même avant la Covid-19, il était difficile (voire impensable) d’entrer dans le monde digitalisé. À l’Institut, oui, il faut voir la question autrement parce qu’il y a tout un dispositif : une salle de classe répondant à un certain standard et tout le matériel nécessaire à cela (manuel, cahiers, bibliothèques physique et numérique, ordinateur, Internet, projecteur). Puis, vous avez un directeur des cours qui est à l’écoute et vous assiste pas à pas dans vos activités/taches journalières. Marc Oddou est par exemple, en cette période, la personne idéale car en plus d’être versé dans la pédagogie, le numérique est son affaire. Pas que je suis en train de faire l’éloge de l’Institut (il a probablement ses problèmes), mais les conditions sont plutôt réunies pour les cours. À l’université, c’est un tout autre monde. Je ne vais pas détaler les problèmes ici (vous les connaissez déjà), mais il fait tellement chaud dans une salle de cours qu’on se demande parfois si le message passe, car il y a parfois des étudiants qui somnolent quand ils ne vous demandent pas d’écrire des notes au tableau parce qu’ils n’ont que plumes et cahiers.

L.N.: Quoi? L’épidémie a mis un frein à toutes activités de transmission du savoir?

DPF : Il y a quand même des efforts à avoir été faits au niveau de l’Institut pour essayer d’offrir un minimum d’accompagnement pédagogique à distance aux étudiants par le biais d’outils comme zoom, skype et whattsapp. Puis, il y a les ressources en ligne (TV5 Monde, RFI Savoirs, CIEP devenu France Education Internationale et autres) qui sont largement utilisés en vue d’occuper le temps libre des étudiants, sans compter le Manuel de cours et le Cahier d’activités, disponibles aussi en ligne qu’ils ont à leur disposition. Il est vrai que c’est péniblement que cela se fait vu les problèmes de connexion et d’accès a Internet (vous savez qu’on est en Haïti, les services ne sont jamais de qualité et il n’y a pas un seul endroit où l’on peut se plaindre sinon que derrière ses quatre murs) ; de plus il n’y a pas d’électricité dans le pays (contrairement à la promesse du courant 24/24). Ce qui rend la tâche très compliquée voire parfois impossible.  

Je ne vais certainement pas prendre le risque de dire que toutes les activités académiques ont été suspendues à cause de l’épidémie. Certaines écoles ont pu tenir le coup en créant des plateformes pédagogiques (avec tout ce que cela implique) pour faciliter l’accompagnement des apprenants. Maintenant, est-ce que cela résout vraiment le problème avec le mode de rationnement de courant électrique, les difficultés de connexion à Internet ? Faut-il bien se dire que cela a un coût et ce n’était pas dans le budget de l’enseignant qui doit, à présent, s’arranger pour la facture de l’Internet. Probablement, cela ne faisait pas partie de ses priorités. Son salaire n’a pas été augmenté, alors qu’à présent, il lui faut plus de temps, plus d’énergie et plus d’argent à dépenser pour répondre aux nouvelles exigences. Au bout du compte, vous avez un individu qui s’appauvrit de plus, sans compter la décote accélérée de la gourde qui le met dans une situation encore plus critique. N’en parlons pas des écoles publiques qui ne disposaient même pas, en temps normal, du strict minimum, et où, vous avez, à l’heure actuelle, un enseignant qui perçoit mensuellement moins de 100 dollars américains pour une chaire simple. 

Propos recueillis par Claude Bernard Sérant



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