Jusqu’au bout...   

Publié le 2020-05-28 | Le Nouvelliste

Les concerts d’armes automatiques, l’incendie de logis, l’abandon de corps criblés de balles dans la rue ou sur un petit lit de pierres et d’immondices sont le lot de certains habitants de quartiers du littoral de Port-au-Prince. Au nord comme au sud.

Les scènes d’une insoutenable cruauté, presque semblables à celles observées dans des pays où des assassins sans foi ni loi ont frappé, n’émeuvent presque plus. 

Le bain de sang perpétré au Pont-Rouge dimanche 24 mai 2020 a été suivi lundi de l’incendie d’un camp de réfugiés du séisme implanté sur l’ancienne piste de l’aviation militaire. Ce mardi et mercredi, c’est Cité Soleil qui, à nouveau, est en ébullition.

A mots feutrés, des habitants joints par le journal décrivent l’âpreté des combats que se livrent des chefs de gangs pour contrôler des territoires où se trouvent installations portuaires, dépôts du gros commerce et fortes densités de population. 

Il y a des gros et de petits entrepreneurs à racketter en échange de « protection », des malheureux à traire, là aussi en échange de « protection ».

 La terreur est un fonds de commerce. Les armes automatiques sont aussi mises au service d’ambitions électorales. C’est un secret de Polichinelle. Tout le monde sait. Tous ou presque accusent le coup, se taisent. Ou l’on fait ce l’on fait de mieux : faire semblant. Semblant de pourchasser les bandits que l’on caresse aussi dans le sens du poil pour remettre des armes à la CNDDR. Au fait, ils ne remettent qu’une infime partie de leur arsenal, si l’on considère les récents carnages enregistrés tant au nord qu’au sud de Port-au-Prince.

Entre-temps, dans l’univers du "comme si", des chefs de gangs indexés par la police judicaire dans le massacre de La Saline continuent de pavoiser, d’imposer leur loi aux plus faibles, à ces humbles, incapables parfois de faire le deuil de leurs morts, de ces morts que l’on refuse toujours de compter.

La justice, pour ne pas faire du tort à sa légende, reste muette. L’instruction du massacre de La Saline s’éternise. La pression des Nations unies et des États-Unis d’Amérique est si lointaine. Les bras armés que sont les gangs, à l’évidence, ont des protecteurs dans de hautes sphères en Haïti. Cela saute aux yeux. Il y a tant de bâtons dans les roues de la vérité, tant de verrous à sauter pour que le système judiciaire se fasse violence pour tenir procès, pour blanchir ou condamner les assassins, les commanditaires de toutes ces atrocités.

Face à tout ça, quelques-uns ruminent, étouffent des complaintes. Au fond de certaines gorges, l’acide des récriminations remonte. Contre la PNH, accusée à tort ou à raison de passivité, de refus de faire le strict minimum, même une interposition dissuasive avec ses blindés pour protéger des vies, particulièrement celles de vieilles femmes et d’enfants en bas âge.

Pour ces critiques de la PNH, il n’y a pourtant pas de surprise. Ici, pour être, il faut avoir. 

Petit à petit, par rapport à la grande indifférence, à ce qui ressemble également à une grande détestation intrinsèque de l’autre, l’horreur faite aux humbles se banalise.

Quelque part ils sont complices, répand une pensée dominante. Les pauvres sont forcément complices de quelque chose. Tous ceux qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas fuir et laisser derrière eux leur maison, leur petit commerce, leur vie, leurs souvenirs, la couchette de leurs amours et de leurs galères ne sont pas innocents. Au diable la fraternité, au diable l’égalité dans cette « république » qui n'en porte que le nom.

Si quelques militants des droits humains et de trop rares personnalités politiques et de la société civile tirent la sonnette d’alarme, personne ne peut garantir qu’il n’y aura pas de nouvelles exactions, de nouveaux carnages alors que les élections à organiser s’invitent dans l’actualité, que quelque part des pions sont poussés. Pas nécessairement pour faire d’autres choix, forger un avenir autre, avec un État autre, réinventer sur le socle d’une autre citoyenneté. Pour sortir du trou, il faut, comme avait dit l’autre, arrêter de creuser.

La pluie de décrets, le cap mis sur les élections envers et contre tout a la bénédiction de puissants tuteurs. Par ailleurs, la gestion jusqu’ici médiocre de la Covid-19 n’est pas toujours à l’agenda du mieux à faire, du mieux que l’on peut aider les Haïtiens à faire. Jusqu’au bout, le petit train continue de foncer avec des conducteurs qui espèrent passer le cap sanitaire de la Covid-19 et d’incontournables convulsions dans un avenir proche à cause de l’aggravation de la crise socio-économique. La gourde continue sa chute inexorable et les prix des produits de première nécessité ont des ailes. Beaucoup du peu d’employés du secteur formel de l’économie pointent au chômage. Demain est motif d’angoisse.

Les effets de nos crises multiples sont durs. Les couches populaires de Port-au-Prince, incapables de docilité lorsqu’elles continuent de glisser dans la pauvreté ces dernières années, ne se tairont pas. Elles devront peut-être affronter de nouvelles épreuves.

D’autant qu’en ces temps, la Covid-19 prend toute la lumière au point de laisser l’impression que les condamnations unanimes des massacres et exécutions extrajudiciaires d’institutions internationales et de pays amis remontent à des années-lumière...

Ses derniers articles

Réagir à cet article

Nous avons remarqué que vous utilisez un bloqueur de publicité.

Notre contenu vous est présenté gratuitement à cause de nos annonceurs. Pour continuer à profiter de notre contenu, désactivez votre bloqueur de publicité.

C'est éteint maintenant Comment désactiver mon bloqueur de publicité?

How to disable your ad blocker for our site:

Adblock / Adblock Plus
  • Click on the AdBlock / AdBlock Plus icon on the top right of your browser.
  • Click “Don’t run on pages on this domain.” OR “Enabled on this site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
Firefox Tracking Prevention
  • If you are Private Browsing in Firefox, "Tracking Protection" may casue the adblock notice to show. It can be temporarily disabled by clicking the "shield" icon in the address bar.
  • Close this help box and click "It's off now".
Ghostery
  • Click the Ghostery icon on your browser.
  • In Ghostery versions < 6.0 click “Whitelist site.” in version 6.0 click “Trust site.”
  • Close this help box and click "It's off now".
uBlock / uBlock Origin
  • Click the uBlock / uBlock Origin icon on your browser.
  • Click the “power” button in the menu that appears to whitelist the current website
  • Close this help box and click "It's off now".