Bain de sang à Pont-Rouge

En ce mois de mai 2020, ce n’est plus Jean-Jacques Dessalines qu’on assassine à Pont-Rouge, mais de simples citoyens. Au moins cinq personnes tuées par balles et une demi-douzaine de maisons incendiées sont imputées à un conglomérat formé de plusieurs gangs. 

Publié le 2020-05-25 | Le Nouvelliste

Au beau milieu de l’après-midi, dimanche 24 mai, l’horreur, presque banale, est retransmise en direct via Facebook par un particulier. Pendant de longues minutes, Yvon Vilius, à ses risques et péril, filme l’assaut de bandits contre des quartiers situés en périphérie de la direction centrale de la police routière (DCPR), à Delmas 2.

La cadence de tirs à l’arme automatique, les colonnes de fumée s’échappant vers le ciel, l’immobilisme d’un blindé de la PNH en faction presque à l’entrée de la Direction centrale de la police routière (DCPR) au moment où des silhouettes progressent un peu plus au nord vers Pont-Rouge, la blessure par balle à la jambe gauche d’un homme porté à bout de bras par une vaillante femme non loin de la base du Corps d’intervention et de maintien d’ordre (CIMO) et la colère d’un autre homme qui gueule sa colère contre l’incurie de l’Etat se sont mêlés aux commentaires écœurés de ceux qui réagissent en direct pour constituer la trame de ce dimanche noir suivi en direct.  

Au petit matin, lundi 25 mai, les traces laissées, filmées par Action locale TV sont d’une cruauté insoutenable. A quelques mètres, au fond de la rue Deschamps, dans un quartier où la misère prend des rides, il y a le cadavre abandonné d’un homme calciné sur un véhicule incendié. « Je suis sa femme, la mère de ses trois enfants. Il était là pour acheter de la ferraille. Ils l’ont tué », rage cette femme. « Les pompiers ne sont pas venus éteindre l’incendie. C’est parce que c’est à Pont-Rouge », rumine-t-elle, sans faire trop attention à la petite agitation des survivants pressés de rassembler quelques affaires non emportées par les assaillants de la veille avant de laisser ce bout d’enfer.

L’air grave, une femme dans la soixantaine vit un cauchemar debout. Elle cherche sa fille et son petit-fils Esaü portés disparus. « Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je me suis planquée », conte-t-elle, tandis qu’un jeune homme jette que ceux qui manquent à l’appel ont été tués et leurs cadavres emportés.

A l’étage, dans une pièce en construction, deux autres jeunes hommes gisent au bout de leur sang. Des femmes, des mères, font la navette autour de ces corps sans vie, sans mots.

Dans la rue attenante, rue Dessalines, les cadavres de deux jeunes ont été découverts. « Balle à la tête », jette la voix d’un homme comme pour assombrir encore plus le climat.

Rongée par la tristesse, une autre femme regarde le bazar laissé dans sa maison par les pillards. Elle n’a plus rien, suffoque-t-elle au moment où fuse l’annonce d’une nouvelle attaque. Ils vont revenir, explique un voisin.

Rouge de colère, un homme dans la cinquantaine, assis non loin du monument de Pont-Rouge, érigé en hommage au fondateur de la patrie, Jean-Jacques Dessalines,  estime que l’Etat n’existe pas. Ils nous ont laissés seuls, peste-t-il, appelant les Américains à retirer le président Jovenel Moïse du pouvoir.

Le juge de paix du tribunal de Cité Soleil, Evens Levêque, interrogé par le journal, a indiqué que lui et aucun de ses suppléants n’ont verbalisé les faits survenus à Pont-Rouge. « Normalement, quand il y a un cadavre sur la voie publique, c’est la police qui alerte le juge. C’est la police qui doit m’alerter et venir me chercher parce qu’en tant que je juge, je suis toujours disponible. La police n’est venue chercher ni moi ni un de mes suppléants », avance le juge Evens Levêque.

Les actes posés la veille renvoient aux heures sombres de certains massacres similaires. Ce sont des hommes habitants des quartiers limitrophes qui se muent en bourreaux. L’une des responsables de la Fondation Je Klere (FJKL), Marie Yolaine Gilles, dénonce la banalisation de la violence, l’impunité dont jouissent des chefs de gangs clairement indexés dans de précédents massacres dont celui de La Saline.

Sans détour, la militante des droits de l’homme pointent du doigt des politiciens qui utilisent ces chefs de gangs à des fins électorales. « Ces politiciens doivent cesser de se cacher derrière ces bandits qui massacrent les gens », appelle Marie Yolaine Gilles, appelant les autorités à assumer leurs responsabilités.

Le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Me Lucmane Delille, n'en finit pas d'annoncer dans la presse sa détermination à mettre en déroute les bandits en vue de ramener la paix dans les cœurs. 

Pour le moment, les événements aux entrées nord et sud de Port-au-Prince mettent à mal ses promesses. Les bandits imposent leur loi et le ministre parle sans donner suite à ses menaces. 

Le journal a appris que Cité Soleil est toujours en ébullition. Dans certains quartiers, les résidents se terrent chez eux. Ceux qui le peuvent choisissent l'exode vers d'autres endroits relativement épargnés par les gangs.

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