Confidences: Haïti bouscule les frontières de nos sociétés modernes, bien avant ce virus

Publié le 2020-05-20 | Le Nouvelliste

Aujourd'hui j'ai été au bled, comme on le dit en France. Au bled pour me mettre des tresses africaines. Je ne savais pas qu'il existait de tels quartiers ici. Au début j'avais un peu paniqué. Mais je me suis sentie presque comme dans certaines rues de Port-au-Prince. J'ai alors arrêté de flipper même si je restais très attentive à mon entourage. Dans le salon de coiffure, elles étaient certes des Noires et quelques arabes, mais personne ne parlait le créole. Quand la dame qui me coiffait m'a demandé : vous êtes antillaise ? Je lui ai répondu qu'elle empoignait trop mes cheveux avant de dire non. Je n’étais pas d’humeur à causer. Et après j’ai trouvé moi-même que ma réponse était laconique. Pour nuancer et pour être plus polie je lui ai dit : Je suis antillaise géographiquement ». Décidément madame voulait connaître mes origines. Et d’un coup la conversation m’est devenue captivante. Je venais de décider de lui dire qui je suis mais avant il va falloir qu’elle m’écoute. Je la regardais dans le miroir en face de nous pour m’assurer qu’elle avait toute mon attention.

« Si voulez madame, je suis antillaise géographiquement. Mais être antillaise a aussi une connotation politique, et tu sais je venais d'Haïti. » Je commençais par parler de notre langue, le créole, avant d’effleurer l’histoire d’Haïti. Je ne savais plus si elle m'écoutait. Mais pas une mouche volait. En ces temps où tout le monde porte des masques contre un virus qui ébranle certaines certitudes dans le monde, il n’était pas question qu’on se mette à parler sans rien dire.

À mon tour de la questionner : Et vous madame, vous êtes africaine ? J'avais reconnu un accent de ce type dans son français. À travers le miroir, je l'ai regardée sourire en précisant : « Comorienne. Je me suis exclamée : Ah! L'île aux Comores. En océan Indien au cœur de l’archipel des Comores. Madame la coiffeuse a voulu savoir si je suis allée en Afrique, est-ce que je connaissais son pays. Avec une petite moue enjouée, je lui ai dit en quelque sorte. Perplexe, elle a attendu une réponse précise. Je n'ai rien dit. Je voulais pour une fois renverser la donne. Souvent, dans le métier, ce sont les journalistes qui posent les questions. Moi, je voulais juste qu'elle soit plus curieuse. Alors je ne lui accordais pas des réponses toutes faites en affirmant ou en désapprouvant. Mon petit jeu a bien marché. Pas comme je l'attendais en tout cas. Lorsque madame me demande à nouveau, non sans foncer les sourcils, ce que je fais dans la vie, je me suis sentie piégée. Je ne sais pour quelle raison mais cette fois-ci j'avais décidé de répondre sans susciter d'autres questions sous cet angle : je suis journaliste. Je travaille dans le plus ancien quotidien d'Haïti et je suis la responsable des relations publiques d'une association qui organise tous les ans : Les Rencontres des Cultures créoles.

« Qu'est-ce que cela veut dire », me demanda un homme dont j'ignorais la présence. « Vous êtes anglophone madame ? » Je n'avais pas compris la seconde question mais j'étais sur la bonne voie de leur expliquer pourquoi je pense être déjà allée en Afrique. Je saurai un peu plus tard que l'homme était le compagnon de la coiffeuse. Et leur grande fille qui fait des études d’anthropologie à l’Université s’intéressait à mon histoire.

« Chaque année, depuis trois ans, on invite des pays créolophones en Haïti dans le cadre du festival Rencontres des Cultures Créoles. L’année dernière, pour la troisième édition nous avons jeté le dévolu sur Ile de la Réunion, entamais-je mon récit. Les Réunionnais sont des Français, puisque cette île est un territoire français avec, bien entendu, beaucoup de métissage. Un peuple et une terre métissése certes, mais qui se sont tournés vers l’histoire à un certain moment. Il y a une conscience et une quête d’identité qui commence à se développer là-bas. Dernièrement, soit le 7 juin dernier, il y a eu l’inauguration d’un buste à l’effigie de Toussaint Louverture à Saint-Denis à l’île de la Réunion. On peut dire que dans ce geste qu’il y a toute une forme de recherche permanente de leur histoire. » Quand la grande fille du couple conclut pour nous en disant que c’est la possibilité à ces peuples de s’ouvrir à de nouveaux horizons en repoussant les frontières ethniques, culturelles et bien évidemment physiques que nous offrons par le biais de ces rencontres entre pays crélophones, j’ai souri. Je leur ai dit sans préavis : aujourd’hui c’est la fête du Drapeau chez moi. Ils ont ri. Ce n'est pas la première fois qu'ils ont entendu parler de l'histoire de ce peuple aux terres mêlées, pour reprendre René Philoctète, m’ont-ils confié. Mais ce n’était pas sous cet angle.

Lorsque madame M.Ougaro eut terminé avec mes tresses, je l'ai remerciée gentiment. Ma belle humeur était de retour. Elle m'a souri avec affection. Et je suis allée prendre toute seule le métro pour la première fois de ma vie. Je dépliai, comme Carama Laye avait conclu son livre « L’enfant noir », un plan du métro qui me montra le chemin à faire sous terre mais avec un sentiment différent que le sien. Non seulement j’avais compris le plan du métro contrairement à C. Laye, mais aussi j’ai eu une petite certitude d’avoir raconté Haïti, non avec la misère décrite souvent, mais comme étant un pays qui bouscule les frontières de nos sociétés modernes, bien avant ce virus.

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